Elles sont assises au fond de la boutique. Deux fillettes un peu grassettes avec un air de famille indéniable. Elles sont vêtues d’un costume scolaire. Jupe marine trop longue, blouse blanche, débardeur marine dont le col est bordé de fines lignes blanches et rouges. C’est dimanche. Je me demande pourquoi des enfants souhaiteraient porter des vêtements aussi ternes un jour de congé. Elles se confectionnent chacune un bracelet. Sur la table, des billes de toutes les couleurs. Elles les enfilent minutieusement sur du fil à pêche. La jeune vendeuse s’arrête au passage pour leur donner quelques conseils en anglais.

Leur père est assis avec elles. De temps en temps, il lève les yeux de son Blackberry pour admirer d’un œil distrait les bijoux en devenir. D’épais cheveux bouclés noirs cachent presque entièrement la kippa.

Je comprends soudainement. Ce doit être pour ça qu’elles sont habillées comme de sages écolières. Elles reviennent de l’école du dimanche.  Je ne peux détacher mon regard de ce trio qui détone dans cette petite boutique un peu grano de la rue St-Denis. Mon esprit s’emballe. Je me demande où ils habitent, s’ils sont très pratiquants, où est la mère, s’ils ont un frère qui, lui, n’avait pas du tout envie de venir bricoler des bijoux. Je me demande s’ils se baladent souvent sur la rue St-Denis et qui a eu l’idée de cette sortie dominicale. Je me demande ce qu’ils mangeront pour souper.

Alors que la femme au comptoir finit de réparer mon collier, une des fillettes s’approche et lui annonce fièrement qu’elles ont terminé. Lorsque que je sors de la boutique, je me retourne une dernière fois pour regarder la femme attacher les bracelets à leurs poignets, tandis que le père, penché sur son mobile, ne voit pas le sourire qui illumine le visage de ses filles à cet instant précis.

Un petit matin de semaine. Le réveil est plus difficile que d’habitude. Il y a de ces matins, on ne sait pas pourquoi, mais on ouvre les yeux avec l’impression d’avoir combattu toute la nuit.  Combattu quoi? Je ne sais pas, les draps, le froid, l’envie de pipi, les tracas qui refusent de nous lâcher, les cauchemars, les rêves, même, parfois. Oui, il m’arrive de combattre mes rêves, ces fantasmes d’un monde meilleur, d’un pays lointain, d’une nuit torride, d’une autre vie. Oui, par moments, j’aspire à un sommeil dénué de désirs.

Un petit matin de semaine, donc. Je me lève péniblement, me laisse caresser par le jet brûlant de la douche, l’esprit brouillé. Les gestes machinaux. Se maquiller, se sécher les cheveux, s’habiller, accrocher une montre à son poignet, des boucles à ses oreilles, nourrir le chat, flatter le chat, secouer la boîte de céréales, verser le lait, amener la cuillère à sa bouche, écouter la radio d’une oreille, lire une revue distraitement, rincer le bol, se brosser les dents, appliquer le gloss, ramasser le repas du midi, le cellulaire, mettre les bottes, le manteau, le chapeau, prendre la sacoche, le sac à ordi,  le sac à lunch, tourner la clé dans la serrure.

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«- Je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision.
Elle mettrait un certain temps à réaliser
qu’elle ne le saurait peut-être jamais.»
La double vie d’Irina, Lionel Shriver

Parfois, j’ai le vertige. Je pense à tous ces choix devant lesquels je me suis retrouvée dans ma vie, à tous ces carrefours où j’ai laissé mon instinct dicter quel chemin serait le mien, à toutes ces décisions que j’ai prises, certaine à la légère, d’autres au sérieux, et je sens le sol bouger sous mes pieds. Je réalise à quel point cette vie que je me suis bâtie et que j’aime croire solide n’est construite que sur une multitude de décisions, certaines réfléchies, d’autres arbitraires… Ma vie est érigée sur un jeu de Mikado. Retirez une seule de ces décisions du lot, et cela risque de faire trembler toutes les autres.  Il aurait suffi d’une seule journée dans ma vie où j’aurais choisi pile plutôt que face, et cette vie pourrait être complètement différente.

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Ce matin, mon chauffeur de taxi était haïtien. La radio était forte dans la voiture qui sentait le parfum bon marché. Quand ils ont donné des nouvelles d’Haïti, il a monté le volume encore un peu. Nous avons écouté en silence le journaliste dénombrer les morts. Il faisait encore nuit, je n’arrivais pas à déchiffrer l’expression sur son visage.

J’ai eu envie de lui demander s’il avait de la famille là-bas. S’il avait des nouvelles. J’ai eu envie de lui dire «Je trouve ça terrible ce qui arrive à votre peuple, monsieur, à votre pays». Envie de lui offrir un peu de réconfort, de partager sa peine. Mais la radio jouait à plein volume. J’ai pensé que peut-être il n’avait pas envie, lui, de partager sa peine avec moi. J’ai pensé que peut-être il nous trouvait bien risibles, nous qui, quelques semaines plus tôt, ne parlions de son peuple que pour ressasser les émeutes à Montréal-Nord, les gangs de rue, la drogue, la violence… Nous qui ne prenions jamais de nouvelles de sa famille, ne nous informions pas de son pays, ne demandions pas «Et vous, monsieur, comment ça va aujourd’hui?»

J’espère que nous n’oublierons pas trop vite. J’espère que notre sympathie pour le peuple haïtien ne s’étiolera pas. J’espère que nos bras ouverts ne se refermeront pas sur le vide.

Ce matin, je n’ai pas osé… J’ai cru que je devais respecter l’ intimité, la dignité de mon chauffeur de taxi.

Je me doute bien qu’il ne lira jamais ce billet, mais, monsieur, sachez que j’aurais voulu vous demander des nouvelles de votre famille. Sachez que mon intérêt et  ma tristesse sont profonds et sincères.

Sachez, monsieur, que je n’oublierai jamais.

Vendredi matin. Métro de Montréal. Une jeune femme noire lit le journal. Je me demande si elle est haïtienne. Je me demande si elle a de la famille là-bas, si elle a eu des nouvelles. Je me demande si sa grand-mère, ses tantes, ses cousins, ses amis sont tous vivants. Je me demande si elle vit dans l’angoisse depuis des jours. Je me demande comment elle fait pour être là, assise sur son siège de plastique bleu, au milieu de tous ces gens qui s’entassent dans le wagon. Comment fait-elle pour regarder ces pages couvertes de photos, toutes plus horribles les unes que les autres, pour lire ces chiffres, qui ne cessent de gonfler. 50 000… 100 000… 200 000. Comment fait-elle pour ne pas pleurer?

Je ne comprends pas comment on peut supporter le quotidien lorsque le malheur emporte tout. Comment on peut encore blaguer autour de la machine à café, se plaindre de ce vilain rhume qui ne s’en va pas, magasiner les télévisions à écran plasma. Et pourtant, il le faut, je sais. Il faut que la vie continue. Les rares scènes apaisantes à Haïti nous montrent les marchands de fruits et de légumes assis au milieu des ruines. Les enfants qui jouent. Les femmes qui chantent. Il est là, l’espoir, il est dans cette vie qui renaît, dans ces gestes banals du quotidien. Mais alors, pourquoi ce quotidien me paraît-il parfois si obscène?…

Discrètement, la jeune femme essuie une larme. Je vois sur son visage le combat qu’elle livre aux torrents qui bouillonnent en elle et qui menacent d’éclater au grand jour, ici, dans ce wagon de métro plein de travailleurs rêvant déjà au week-end. Elle cligne des yeux, feint d’y chercher un cil qui y aurait malencontreusement glissé, au moment précis où elle fixait ces images de fin du monde. Elle semble réussir enfin à contrôler le flot d’émotions qui la submerge. Ses épaules se relâchent un peu. Elle ferme le journal et y dépose sagement les mains, le regard rivé au sol. J’ai envie de la prendre dans mes bras. Envie de lui confier à quel point j’admire son courage. Que j’aimerais pouvoir l’aider. Lui donner un peu d’espoir.

Mais je reste là, accrochée à mon poteau…

Sans rien dire…

Sans rien faire.

Je me laisse prendre au jeu. J’aime bien cette idée lancée par Steve Proulx, puis reprise par Patrick Dion et Nancy B. Pilon, entre autres.  Dresser la liste des vingt sujets qui m’intéressent le plus. On dit que c’est moins simple qu’il n’y paraît. Un moyen de se recentrer sur l’essentiel.

Alors voici, dans le désordre…

  1. Les voyages qui déstabilisent
  2. L’impact de l’internet sur la culture et les relations humaines
  3. La littérature contemporaine
  4. La situation des femmes dans le monde
  5. Les êtres inspirants
  6. Les modes de transport actifs
  7. L’imaginaire de Frida Kahlo
  8. La vie urbaine
  9. La langue française
  10. La consommation locale, équitable et bio
  11. Le contrôle de l’information
  12. L’art visuel contemporain
  13. Le flamenco
  14. L’Asie
  15. Avoir 20 ans
  16. La bouffe; ses odeurs, ses saveurs, ses textures
  17. Le design
  18. Le plein air
  19. Les coins reculés de la planète
  20. La beauté

Je suis certaine que demain, j’aurai envie de tout chambouler. J’ajouterai la guerre et la spiritualité, et les marchés publics et l’art local. Peut-être aussi les restos de quartier, peut-être même la mode et la décoration. La politique, pourquoi pas, et le suicide, la mise en forme et la créativité…

20 sujets seulement…  Je croyais avoir de la difficulté à en trouver… J’en ai plutôt eu à les choisir!

La question demeure. Qu’est-ce que l’essentiel?

Été 1996. Je suis au défunt Spectrum de Montréal. Debout, mon copain derrière moi m’enlaçant de ses bras frêles, je pleure en silence. Pendant toute la durée du spectacle, je me tiens ainsi, debout, dans les bras de l’homme que j’aime, et je pleure. Il se peut que la mémoire me joue des tours. Peut-être que ce n’était que le temps d’une chanson, deux peut-être, mais dans mon souvenir, c’est une éternité. Sur la scène, un homme malade est assis sur un tabouret. Il est amaigri, faible.  Mais sa voix, mais ses chansons, mais son âme touchent à mon âme et la brisent, et recollent les morceaux, et la brisent encore. Je me dis « Il va mourir ».

Plus de 13 ans plus tard, j’apprends aujourd’hui sa mort.

Mano Solo. Il aura combattu longtemps celle qui l’attendait.

Hiver 2006. Je passe une semaine, seule, à Paris.  Il fait gris. Il fait froid. L’humidité s’empare de mes os qui gémissent. Mais je marche. Toute la journée, je marche. Je marche sur les pas de mon enfance et sur ceux d’Amélie Poulain et des Malaussène. Le soir, dans ma minuscule chambre du 5e arrondissement, je me couche sur le matelas trop mou et je regarde les Olympiques à la télévision en sirotant un verre de vin, et en tentant d’ignorer mon dos, au bas duquel résonnent encore mes pas.  Le matin, je déjeune d’un croissant et d’un café au lait dans le décor baroque de la salle à manger, et je repars.

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Matin d'hiver à Montréal.

Un petit matin gris. Une fillette en habit de neige rose s’arrête devant chez moi. Elle hésite face à ma pelle pleine de flocons blancs. Je lui souris et lui dis de continuer son chemin. Je la regarde s’éloigner, son sac d’école rebondissant sur ses fesses. Un autre enfant passe, puis un autre. Les vacances sont terminées. En marchant vers le métro, je croise le même jeune homme que d’habitude. Indien, je crois, ou Pakistanais peut-être? Que sais-je de ses origines et de son passé. Il a fière allure maintenant. Il y a quelques années, sa tuque trop grande et son manteau trop petit lui donnaient un air comique. Il me sourit timidement. Au coin de la rue, je m’arrête. Des automobilistes filent jusqu’à la prochaine lumière rouge.

C’est le retour à la vie « normale ».

Dans le métro, la foule. Travailleurs et étudiants s’entassent dans les wagons. Je descends. Un musicien se cogne la tête sur le mur. Je me dis qu’il doit être un peu cinglé. Je m’approche.  Visage ravagé, yeux exorbités, pas l’air bien. Il cesse son manège, prend sa guitare, et se met à chanter.  Sa voix puissante me transperce. Métamorphosé. Que sais-je de l’art. Que sais-je de la folie.

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Tu étais si lumineuse, chaleureuse, bouleversante. Si vivante.

En ce jour de tourmente hivernale, nous apprenons que la tempête que tu combattais et qui te soulevait et t’écrasait et te brisait aura eu raison de toi… Quel choc… Nous ne savions rien de ton combat… Quelle tristesse…

Je t’ai vue cet été. Tu étais sur la scène avec Patrick Watson. Je t’ai trouvé émouvante. Comme toujours.

Ta musique a été la trame sonore de bien des moments importants de ma vie. Elle m’accompagnera encore longtemps. Merci Lhasa.

Rising

i got caught in a storm
and carried away
i got turned, turned around

i got caught in a storm
that’s what happened to me
so i didn’t call
and you didn’t see me for a while

i was rising up
hitting the ground
and breaking, and breaking

i was caught in a storm
things were flying around
and doors were slamming
and windows were breaking
and i couldn’t hear what you were saying
and i couldn’t hear what you were saying
i couldn’t hear what you were saying

i was rising up
hitting the ground
and breaking, and breaking

rising up

rising up

(photo: www.photo-libre.fr)

Nous marchons dans la blancheur d’un lac gelé. De fins flocons tombent mollement. Derrière nous, nos pas marquent la neige, comme la plume s’enfonçant dans le papier. Notre passé nous suit à la trace.

Au milieu de ce lac gelé, un ami et moi réinventons nos vies. Nous partageons nos bons et mauvais coups de l’année qui s’achève, nos blessures, nos apprentissages. Ai-je tenu ma résolution d’être plus présente? Je le crois. Pas assez, jamais assez, mais j’ai vraiment fait des efforts pour ne pas me laisser submerger par mes angoisses, de vains regrets ou des rêves impossibles. J’étais ici. J’étais maintenant. La plupart du temps. Doucement, 2009 glisse dans nos souvenirs.

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Si ma vie vous intéresse

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