Métro de Rome (photo: www.italie.cc)

Ce matin, j’a croisé mon regard. Je me tenais bien droite dans le wagon de métro. Enfin, j’avais bien les épaules un peu rentrées vers l’intérieur, coincée que j’étais entre tous les vaillants travailleurs se rendant au boulot, mais si peu. Je me tenais bien droite, donc, solidement agrippée au poteau. Enfin, le plus solidement possible, étant donné qu’avec toutes ces histoires de grippe, je ne sais pas pour vous, mais moi, dans le métro, j’essaie de toucher aux choses et aux gens le moins possiible. J’étais donc debout dans le métro. Les portes se sont refermées lentement, nous avons pris de la vitesse et nous sommes engouffrés dans le tunnel. C’est là que j’ai croisé mon regard. Mon reflet se tenait là, bien droit, aggrippé à son poteau, dans la vitre de la porte devant moi. Je me suis vue. Cela semble une évidence, une banalité d’un ennui sans nom, mais je vous le dis, on ne se voit pas aussi souvent qu’on pourrait le croire. Se voir vraiment, je veux dire. Tels que nous sommes.

Ce matin, donc, je me suis vue. Mon bérêt sur la tête. Les mèches rebelles s’en échappant. Le rouge à lèvres qui me fait une bouche en coeur. Les grosses boucles d’oreilles. Le foulard surdimensionné. Je me suis vue, et soudain je me suis revue. En fait, j’ai revue une photo de moi. Elle s’est imprimée dans ma tête, dans ma rétine, s’est surperposée à cette image de moi que je regardais dans la vitre. Moi. Un bérêt sur la tête. Des mèches rebelles s’en échappant. Du rouge à lèvres qui me fait une bouche en coeur. Des grosses boucles d’oreilles. Un foulard surdimensionné. Moi à 16 ans.  C’était au métro Henri-Bourassa. Je ne me souviens plus qui a pris la photo. Ma meilleure amie, probablement. Cette photographie et l’image de mon reflet dans la vitre sont en tous points sembables.

Ça me fait plaisir de voir que je suis la même, que je ne me suis pas perdue. Oui, bien évidemment, il y a une question de mode ici, on ne se le cachera pas, mais il y a plus. Je me sens soudain intemporelle, je n’ai plus d’âge, je vis simultanément à deux époques, le temps n’a plus d’emprise sur moi, je suis ici et partout, hier et aujourd’hui.

Demain peut attendre.

Je me regarde attentivement.  Ça me rentre dedans. La photo superposée à mon reflet n’est pas en tous points identique à celui-ci. Le menton pointu est maintenant entourée de chair. Pour l’instant, celle-ci se tient, mais on peut deviner les bajoues qui se formeront dans les prochaines décennies. Les yeux ronds comme des billes ont l’air plus tristes, à cause des paupières qui tombent un peu. Les cernes trahissent la fatigue accumulée au cours des années. Et le nez, il n’est pas un peu plus gros, le nez? Les signes de l’âge sont subtils, mais ils sont bien réels. Je ne vois plus qu’eux.

Soudain, je prends conscience du temps passé, du poids des années sur mon corps, des blessures sur mon coeur.  On ne peut pas tromper le temps qui s’égrène, c’est lui qui nous trahi, lui qui nous berce d’illusions, lui qui nous empêche de nous voir vraiment. Il nous cache la vérité, il se fait oublier. On ne le voit pas passer. Et puis, un jour, il est trop tard.

Le métro entre dans la prochaine station, mon reflet disparaît, le train ralentit, les portes s’ouvrent. Je sors. Je sors et je m’éloigne rapidement sans me retourner. Complice du temps qui passe, j’efface de ma mémoire mon reflet, la photo, celle que je suis et celle que j’ai été, et pourquoi pas aussi celle que j’avais imaginé devenir, et je me rends au bureau. En chemin, je m’arrête pour acheter un latte.

L'amitié (photo: www.freemages.fr).

(photo: www.freemages.fr)

Dresser un portrait de l’amitié de nos jours n’est pas chose facile. Je me souviens, adolescente, de ces amitiés presque passionnelles, exclusives. Les mots échangés sur des bouts de papier durant les classes, les conversations téléphoniques interminables le soir venu. Peu importe si nous avions passé la journée ensemble, nous avions encore tant à nous dire!

Jeune adulte, l’exclusivité m’étouffe, je cultive les amitiés comme d’autres les tomates en serre. Je retrouve mon groupe d’amis chaque semaine aux Foufounes le lundi soir, au Café Campus le mardi. Je me souviens, je planifiais mes voyages en fonction de ces soirées. Je savais qu’en revenant un lundi, je pourrais immédiatement aller fouetter la mélancolie du retour en rigolant autour d’un pichet bon marché avec les copains.

Puis le temps fait son œuvre… Un ami va étudier en région, un autre travailler dans une ville lointaine, un autre encore disparaît tout simplement dans la brume. On tombe en amour, on bâtit son nid, on fait des enfants. On se voit quand on peut. On ne néglige pas l’amitié, non, mais elle ne prend plus toute la place. Elle est mouvante. Comme les marées, elle connaît des cycles. Elle ne dicte plus notre vie, elle l’accompagne. Elle reste intacte, mais par instants, elle dort.

Et puis, il y a ces nouvelles amitiés qui naissent. Au travail, en voyage. Souvent, elles passent comme un éclair, mais vous offrent des moments de pur bonheur, laissant un souvenir impérissable. Et il arrive qu’elles grandissent de façon inespérée. J’ai des copines de 10 ans mes cadettes, des amis de 20 ans de plus que moi. L’amitié n’a pas d’âge. Et parfois, elle n’a même pas de matérialité. Grâce aux blogues, à Facebook, à Twitter, de véritables amitiés qui n’ont rien de virtuel se créent. Combien de gens ont pleuré leur amie Renée Wathelet sans l’avoir jamais rencontrée « en vrai », ou alors à une seule occasion… Et pourtant l’amitié grandit, par les petits mots, les échanges, les confidences. Peu importe que ce soit réel ou non, si c’est vrai.

J’ai aussi retrouvé des copains grâce aux réseaux sociaux. Amis de mon enfance, ou de cette époque effervescente du début de la vingtaine. Ces personnes font de nouveau partie de ma vie. De loin, certes, mais certains sont parfois plus présents dans mon quotidien que mes « vraies » amies que je vois si peu. Ils sont importants. Tout comme mes amis voyageurs avec qui je ne passe rituellement que quelques heures par année.

Aujourd’hui, j’ai croisé une amie sur le trottoir. Ce n’est pas une amie proche. On ne s’appelle pas pour aller prendre un café, on ne s’invite pas à souper, je ne connais pas les détails de sa vie, ni elle les méandres de la mienne. Mais grâce à Facebook, un fil nous relie. La conversation n’a pas duré plus de 10 minutes. Mais nous sommes tout de suite plongées dans l’intimité. Se séparer, se retrouver seule et se dire qu’on n’aura probablement jamais d’enfant. Et se surprendre à vivre sereinement avec cette pensée. Réaliser qu’on n’est pas du tout où l’on s’imaginait être à cet âge, mais être fière d’y être. Parler du bonheur apprivoisé, là, debout sur le trottoir, au milieu des bruits de klaxon et de la foule emmitouflée.

Il n’y a pas d’ami, il n’y a que des moments d’amitié, disait Jules Renard. Il est vrai que de définir un ami de nos jours est certainement plus complexe qu’il y a 20 ans, mais je m’en fous de savoir si mon ami Facebook est un véritable ami, si mes amitiés développées en voyage ont plus ou moins de valeur que mes amitiés de longue date, si l’amitié entre les hommes et les femmes est possible ou non. Mes amitiés de longue date sont précieuses. Elles sont le port vers lequel je reviens toujours, l’oasis où je viens me reposer. Je crois en elle comme je crois en ma famille. Je les ai choisies pour la vie. Mais j’aime aussi ces relations qui se tissent au hasard d’une rencontre, j’aime me nourrir de tous ces êtres si différents qui m’entourent. J’aime ces moments d’amitié, ces bulles d’intimité qui se forment au coin d’une rue, puis éclatent mollement.

Mes amis se reconnaîtront. Moi, je vous reconnais.

Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.
Marguerite Duras

J’ai toujours pensé que les mots pouvaient guérir de tout.

Les mots qu’on lit, tout d’abord.

On souffre rarement de solitude lorsqu’on a un livre avec soi. Manger seule au resto, ce n’est pas triste. Pas si les mots d’un auteur de talent vous accompagnent. Attendre son vol dans un aéroport anonyme, ce n’est pas long, quand vous êtes plongé dans l’univers d’un roman.  Un samedi soir seule à la maison, ce n’est pas déprimant. Il y a ce livre qui traîne sur la table du salon et qui n’espérait que ce moment. 

Il ya aussi ces livres qui arrivent juste au bon moment. Celui qui vous accompagne en voyage, celui qui vous soutient lors d’un deuil, celui qui vous pousse à vous dépasser, celui qui vous ramène à la raison, celui qui vous encourage dans vos folies, celui qui vous élève, celui qui vous jette à terre… Il y a de ces bouquins qui aident à vivre.

Et il y a les mots qu’on écrit.

J’ai toujours pensé qu’écrire m’aiderait non seulement à vivre, mais à survivre. À passer au travers des moments de doute, d’angoisse, de peine. Je ne dis pas tout au papier, j’en dis encore moins à l’écran. Mais les mots me permettent de transcender les émotions. Que je puisse, de la douleur, de la tristesse, créer un peu de beauté, cela m’apaise. Écrire donne un sens à l’absurde. J’aime à croire qu’écrire me rend plus forte. J’aime à croire que les mots me préserveront à jamais de la folie et des trous noirs qui aspirent tout.

Oui, j’ai toujours pensé que les mots pouvaient guérir de tout.

Et pourtant, les mots n’ont pas sauvé Nelly Arcan. Ils l’auront soutenue jusqu’à ses 36 ans, mais pas au-delà. Les mots ont flanché sous le poids de sa détresse. Comme ils l’ont fait pour tant d’autres avant elle. Je sais. Écrire ne suffit pas.

Les mots ne peuvent pas guérir de tout.

Mais alors qu’est-ce qui nous aidera à vivre? Que nous reste-t-il pour survivre?

(Photo : Flickr)

(Photo : Flickr)

Vous avez remarqué? Les feuilles rougissent. Derrière chez moi, la vigne lourde de ses fruits noirs prend des couleurs de grands crus. Cet après-midi, les cheveux en bataille contre le vent, j’ai vu ma première feuille tomber à mes pieds sur le trottoir. D’un jaune éclatant, encore souple et douce. Le temps ne l’avait pas encore craquelée, n’avait pas encore fait son œuvre sur elle comme il l’avait fait sur le visage de cette vieille dame qui est passé près de moi lentement alors que cette feuille à mes pieds avait arrêté ma course.

Le temps prend son temps. Ou plutôt, le temps fait semblant de prendre son temps.

Pour mieux nous leurrer, il donne à l’été des airs d’éternité, il étire les rayons de soleil pour que nous nous languissions dans cette chaleur trompeuse. Il attend que nous nous abandonnions à cette bienheureuse torpeur, que nous fermions les yeux, et vlan! Il nous flanque un tapis de feuilles mortes sous les pieds et le tire de toutes ses forces. Nous nous retrouvons le cul dans la vase, les pieds encore ornés de nos ridicules gougounes, grelottant de froid en contemplant l’hiver s’approcher à découvert.

Chaque matin, alors que nous nous regardons dans le miroir, il est derrière notre épaule. Il nous épie. Celle-ci qui se maquille a-t-elle noté la ridule qui se creuse au coin de son œil? Celui-ci qui se rase a-t-il observé les quelques poils blancs qui lui transpercent les joues? Cette autre qui se badigeonne de crème a-t-elle senti la texture de sa peau changer?  Cet homme qui se peigne remarque-t-il les cheveux qui tombent et ne reviendront jamais? Le temps se tapit au fond de la salle de bain, et attend son heure. Et un matin, sans prévenir, il passe de l’autre côté du miroir, et se montre enfin. À partir de ce moment, il ne se laissera plus oublier. Il nous façonne, nous pétrit comme de vulgaires bonshommes de pâte à modeler. Il fait de nous ce qu’il veut.

Je le guette. Je refuse de fermer les yeux. Et après tout, pourquoi pas. Je vais m’étendre quelques instants. Je vais m’assoupir et jouir du soleil de fin d’après-midi, jouir de ma jeunesse qui un jour ira elle aussi se coucher derrière le hangar du voisin.

Laissez-moi croire encore un peu que l’été est éternel. Laissez-moi croire encore un peu que nous sommes tous éternels.

Qu’est-ce qu’un moment? Qu’est-ce que ces petits riens qui, tissés ensemble, forment la trame de nos vies? Qu’est-ce que ces instants que je tente de capturer ici?

Mais je n’y arrive pas, je manque de temps, je m’essouffle, je marche le nez dans mon livre, la tête pleine de pensées inutiles, le regard tourné vers l’intérieur, à l’écoute de mes voix intérieures, esclave de mes névroses, insensible à la caresse du vent.

J’éprouve pourtant un réel bonheur à être ainsi immergée dans un projet plus grand que moi. Il y a une certaine plénitude à se donner toute entière à son travail. Comme le sculpteur, les deux mains dans la glaise, ou l’écrivain, plongé dans son manuscrit.

Mais je sais que pendant ce temps, autour de moi, la vie continue. Et je passe à côté de tous ces petits moments.

Je reviens bientôt.

Les jours de pluie (photo: deviantART)

Les jours de pluie (photo: deviantART)

Il y a de ces journées faites pour l’ennui… Elles commencent au ralenti par une grasse matinée, puis avec un grand café au lait et la lecture distraite des manchettes matinales. La pluie s’amène doucement. Une pluie chaude d’été. Le vent se lève. L’air frais s’engouffre dans la maison par la porte ouverte. Les gouttes tambourinent avec force sur le pavé. Je m’étends sur le lit, caressée par la brise. J’écoute le déluge. Je flotte entre un état de veille et de sommeil. Les yeux grands ouverts. Debout. Lire ce magazine qui traîne sur la table de cuisine. Passer le balai. Plier les vêtements propres. S’asseoir à l’extérieur et regarder la pluie tomber, sans rien faire d’autre. Réchauffer une soupe. Écouter la musique d’une oreille. Essuyer le chat. Laver le bain. Décongeler la sauce pour le souper. Flatter le chat. Tourner en rond.

Puis, il faut sortir. Aller porter le film avant 20 h. Le soleil m’éblouit. Mais quand est-il apparu, celui-là? Un vieux monsieur me salue. Nous bavardons quelques instants. Au coin de la rue, un cycliste me sourit alors qu’il m’évite de justesse. Les cloches de l’église sonnent. Un enfant patauge dans une flaque d’eau. Ça sent bon la terre mouillée. Dehors, c’est la vie!

Quel gâchis, cette journée. Quelle solitude que la mienne. Je déteste l’ennui. Je déteste passer à côté de la vie, empêtrée dans les brumes de mon esprit.

De retour chez moi, je classe des papiers avec l’énergie du désespoir. Tout pour ne pas retomber dans cette torpeur qui m’attire vers le bas. Je retrouve des lettres oubliées. Des lettres d’une autre époque, où je ne m’ennuyais pas, où il y avait des bruits dans cette maison, où je n’étais pas seule… Une époque où j’étais si malheureuse, habitée du sentiment de passer à côté de ma vie justement, enchaînée à un quotidien qui ne me ressemblait pas. Il est si facile d’oublier. J’ai jeté les lettres. Je n’oublierai plus.

Maintenant, ma vie, je l’habite pleinement. Même les jours de pluie. Même les jours d’ennui.

L’ennui, c’est le vide qui accueille tous les possibles.

L’ennui, c’est aussi parfois le prix de la liberté.

En fond sonore, les valises à roulettes sur le plancher de tuiles.  Une voiturette électrique passe lentement. Bip… Bip… Bip… Derrière moi, la présentatrice de CNN enfile les mauvaises nouvelles dans la télévision au plafond. Un couple, parents de 17 enfants, a été assassiné. Dans l’aire d’attente, un bébé pleure.  Un vrombissement emplit soudain l’air.  Un avion de plus dans le ciel d’Atlanta. Tiens, ce monsieur devrait huiler ses roulettes.  Le jeune asiatique devant moi écoute de la musique. De ses écouteurs blancs, filtre un rythme endiablé. Un garçon à la carrure imposante passe rapidement en hurlant dans son cellulaire. Une mère gronde son enfant.  Une voix préenregistrée annonce mon vol. Une femme se laisse choir sur le siège à côté de moi. Elle respire fort, pousse de grands soupirs. Une fillette chante à tue-tête. Un homme élégant, à la chevelure poivre et sel, chuchote à l’oreille d’une superbe blonde. Un bruit vient troubler l’harmonie. Une poubelle qui ,sitôt qu’on y jette quelque chose, le compacte bruyamment. Étrange invention.

De nouveau, le silence. 

Oui, le silence, le silence chaotique des endroits publics, où tous les sons se mêlent et forment une tapisserie compacte, un épais brouillard dont rien n’émerge… Et pourtant si. Une vieille dame s’évente avec sa carte d’embarquement dans un bruissement délicieux. Une adolescente se lime les ongles. Le compagnon de jeu d’un solitaire émet de petits sons aigus. Je ne participe à aucune conversation, et malgré tout je les écoute toutes, en anglais, en espagnol, en allemand. Un homme tousse. Un groupe de soldats passent en riant trop fort. Ils sont fièrement vêtus de leurs habits de camouflage. Ceux du désert. Je lève la tête et tente de graver leurs visages dans ma mémoire. Cette petite bonne femme qui semble perdue dans sa veste. Cet homme, le cou aussi large que son crâne, le regard dur. Et cet autre, à peine sorti de l’adolescence, excité comme un puceau dans un bordel . Je me dis que l’un d’eux va peut-être mourir. À leur retour, leurs visages ne seront plus les mêmes. Il est possible aussi que je me trompe. Peut-être que ce n’est qu’un boulot comme un autre. 

Le silence, encore une fois.

Et mes doigts qui enfoncent les touches du clavier, dans un cliquetis irrégulier. Quelqu’un court.  Un jeune homme avec une queue de cheval.  J’ai envie de l’arrêter et de lui demander pourquoi il est si pressé. Il a peur de manquer son vol. Oui, d’accord, j’avais deviné. Mais pourquoi? Qui l’attend dans un autre aéroport, dans une autre ville, un autre pays peut-être, qui l’attend pour qu’il coure ainsi? Moi, personne ne m’attend. Personne ne m’attend, et je resterais bien ici, dans ce non-lieu, à pianoter sur mon clavier, insensible au temps qui passe, traversées par les sons ambiants. Moi, immobile au centre de ce cœur qui palpite. Peu importe si personne ne m’attend.  Peu importe…

Je suis au cœur du monde, et ce cœur bat pour moi.

Je me souviens de l’émotion ressentie lorsque je me suis assise dans le temple bouddhiste de Muktinath, au Népal, pour entendre la musique des moines tibétains. J’en aurais pleuré.  Je revois aussi  ce vieux Sadhu qui m’avait orné le front d’un point rouge à Kathmandou. Et les célébrations sur les plages de Bali… Il m’arrive encore, lorsque je sens l’odeur de la viande grillée, de me retrouver en un éclair à Pashupatinath, entourée de singes rusés, et d’assister avec une fascination morbide à une crémation. Parfois, je ferme les yeux, et je me remémore  l’appel matinal à la prière entendu au Maroc, puis en Indonésie.  Je repense souvent à l’été de mes 20 ans… Je travaillais avec des Reborn Christians dans l’Ouest Canadien.  Elles m’ont traîné à l’église quelques fois, moi, la condamnée à l’enfer…  Je me souviens  aussi d’une église, en Russie, où l’on brandissait un mort sur une civière couverte de fleurs. Et tout ce mystère entourant la vierge noire de Copacabana, en Bolivie… Et la magnificence du Vatican à Rome… Et la grâce de Notre-Dame-de-Paris… Et l’église de campagne où j’allais à la messe dans mon enfance…

La religion a beau avoir foutu le camp, même chez nous, elle n’est jamais bien loin.  Cette église au coin de la rue, les funérailles d’un vieil oncle, le baptême du petit dernier…  

La spiritualité, qu’on le veuille ou non, est omniprésente. Et elle est souvent la cause des chocs culturels les plus grands. Et pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour les vivre!

Ce matin, je suis allée à l’église. Si, si, je vous jure.  Je me suis vêtue décemment, et je me suis rendue à la Ebenezer Baptist Church, l’église du père de Martin Luther King, à Atlanta. Mais je l’avoue, je suis arrivée en retard… à dessein. La messe débutait à 7h45, et j’avais lu que cela pouvait durer 3 heures, et qu’il n’était pas impoli de se présenter plus tard. Je me suis donc pointée avec une heure de retard, en plein milieu d’un chant gospel enlevant. Je le regrette. J’ai tellement aimé l’expérience que j’aurais souhaité ne rien manquer! Mais il est vrai, cela dit, que les gens entrent et sortent à leur guise.  Des dames toutes de blanc vêtues m’ont accueillie à la porte et m’ont indiqué un banc.  Plus tard, une autre dame en blanc est venue m’y rejoindre.  Plusieurs femmes portaient d’extravagants chapeaux, dont l’un qui ressemblait à un gâteau de mariage.  Dans les premières rangées, pendant les prêches, un homme ne cessait de se lever, les bras au ciel, agitant les mains, alors que d’autres fidèles répondaient bruyamment par des « Amen » et des « Alléluia ». Une femme élégamment vêtue d’une robe jaune canari avec chapeau assorti a fait un discours inspirant et très drôle sur le rôle des femmes dans l’église et leur rapport avec la foi… et avec Jésus.  La cérémonie s’est terminée comme il se doit par un chant gospel. Je me suis lancée à la recherche de ma caméra, décidée à filmer le moment.  Je me suis plutôt retrouvée main dans la main avec l’élégante dame à ma gauche, et le timide jeune homme à ma droite. Les imitant, je me suis balancée de gauche à droite, en tentant de bien répéter les paroles. Et hop! Les mains dans les airs, et on se balance un peu plus vite! Et on chante plus fort! Et God Bless You!… Je suis ressortie de là en saluant mes frères, mes sœurs, un sourire plaqué sur le visage et de la musique dans le cœur. Il y a longtemps que je ne m’étais sentie aussi loin de chez moi!

J’essaie de comprendre. J’essaie de comprendre pourquoi les aéroports m’apaisent. Pourquoi est-ce qu’assise, les genoux dans le front, dans un avion, je réussis enfin à me connecter sur mes émotions et désirs profonds? Pourquoi tout devient-il limpide du moment que je me déplace? Comme si dans le mouvement, mes tourments s’apaisaient enfin, et que mon lac intérieur redevenait un miroir.

Pourquoi est-ce que du moment que je ne suis plus chez-moi, je redeviens disponible? J’entre alors facilement en conversation avec des inconnus, je discute relation de couple avec le chauffeur de taxi, je fraternise avec l’employé de l’hôtel, je souris à la vieille dame au coin de la rue. Je remarque l’angle de cet édifice, la couleur du ciel, le parfum d’un inconnu.  Mon esprit n’est plus occupé par le boulot, le garçon qui me plait, les comptes à payer… Tout ça a si peu d’importance, au fond.

J’essaie de comprendre, car je voudrais toujours être ainsi.  Ne plus être dans le désir, dans les regrets et les angoisses, les peurs et les déceptions. Être ici et maintenant. Tout le temps.

C’est pas plus compliqué que ça, le bonheur.

Il y a des villes où l’on ne s’arrête pas. Des villes où l’on ne pose pas ses valises, où l’on ne prend pas le temps de marcher le nez en l’air, où l’on n’a pas envie de prendre le temps de vivre. Il est de ces villes où l’on ne passe qu’en transit, comme si elles n’existaient pas.  Et pourtant, elles existent, elles sont vivantes, grouillantes, accueillantes  même.

Je suis dans l’une de ces villes que je n’avais jamais rêvé, ni même pensé visiter.  À la sortie de l’avion, la plupart des passagers se dirigent vers un autre quai d’embarquement de cet aéroport tentaculaire. Et je l’avoue, je suis un peu jalouse. J’irais bien passer une semaine en Floride comme ma voisine. Je changerais bien de place avec cette toute jeune fille,  pour voyager, moi aussi, sac au dos avec mon amoureux dans un pays exotique.  Mais non, mon voyage s’arrête ici, dans ce non-lieu.

Je marche plus d’un kilomètre pour aller récupérer ma valise, sans blague, puis je m’ engloutie dans le métro. Tout de suite, un charmant monsieur m’accueille pour m’aider.  « It’s love at first sight, miss ! ». Nous rigolons. Dans le métro, deux immenses femmes de la sécurité de l’aéroport s’assoient à mes côtés, plongées dans une conversation sur la volonté de Dieu et le rap.  À ma sortie du métro, je demande mon chemin. Une dame me conseille de continuer jusqu’à la prochaine station.  Mais non, mon hôtel est à côté, madame! Dès que je suis dehors, je comprends. Un quartier glauque, mais pourtant animé… et j’y suis la seule blanche, qui, de plus, se balade avec sa valise design et son précieux portable.  Et pourtant, on me sourit, on m’indique le chemin à prendre. .. Il n’y a rien à craindre… ou alors, j’ai une bonne étoile.

Une ville vivante, grouillante, accueillante, je vous disais.  J’ai hâte de la visiter demain!

Si ma vie vous intéresse

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