Pardonnez-moi, je sais, j’ai peut-être été un peu lourde ces derniers temps. C’est que tous les malheurs qui frappent l’Asie me troublent tant… Mais aujourd’hui, je me suis dit « C’est assez, trouvons un sujet léger ». J’ai cherché très fort. Je ne trouvais rien. Mon esprit s’est mis à divaguer. Léger comme une bulle? Oui, une bulle!

Et c’est ainsi qu’est revenu à ma mémoire Pépin la Bulle. Je vous ai déniché un petit trésor. Il y est question de légèreté et de bonheur.

Clapoti, l’hippopotame, triste d’être trop gros pour se coucher dans un hamac :

- Alors, je n’aurai jamais l’air heureux comme toi?

Bamao, le singe:

- Je crains que non. À moins que tu ne cherches ton bonheur dans des plaisirs qui sont à ta portée.

Clapoti, enfin couché dans son hamac :

- S.V.P., ne troublez pas mon bonheur. Laissez-moi continuer à ne penser à rien.

J’essaie, Clapoti. J’essaie.

Vous en avez marre d’entendre parler des malheurs des autres?… Je vous comprends.  On a bien assez de nos propre problèmes, n’est-ce pas? Très bien. Alors, je ne vous parlerai pas de ceci. Ni de ceci. Ni même de ceci.

Je continuerai plutôt a vous raconter un pays en or.

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4 et 5 novembre 2007. Mandalay, c’est le palais royal caché au cœur d’une forteresse et ceint de zones interdites. C’est aussi la colline d’où l’on admire le coucher du soleil après avoir gravi l’escalier de 1700 marches, le long duquel vivent des familles entières qui nous présentent sans gêne le tableau de leur vie quotidienne. C’est encore les monastères en bois sculpté, véritables œuvres d’art, et le temple Sandamuni, où se trouve ce qu’on dit être le plus grand livre au monde, rédigé sur des stèles de pierre. C’est le spectacle de marionnettes, mais surtout le vieux marionnettiste et ses énormes lunettes noires. Mais avant toutes choses, Mandalay, c’est le pont U Bein. C’est la lumière du pont U Bein. Ce sont ces hommes et ces femmes qui pêchent, immergés jusqu’à la taille, alors que des barques sillonnent les eaux calmes du lac. Ce sont les jeunes pêcheuses qui tentent de converser avec nous sur la passerelle, l’homme qui veut nous lire les lignes de la main, l’aveugle qui joue de la musique, les amoureux qui se tiennent par la main, les femmes qui transportent de lourdes casseroles sur leur tête, les cyclistes, les bonzes. C’est la quiétude qui se dégage des lieux, alors qu’y déambule pourtant une foule nombreuse. C’est de regarder le soleil se coucher sur tant de beauté et de savoir que demain, toute la beauté du monde sera encore là.

Au Myanmar, le gouvernement refuse l’aide à son peuple qui se meurt par milliers. En Chine, le bilan du séisme s’élève maintenant à près de 10 000 morts. Au Liban, le conflit fait rage de nouveau.  Et moi, je suis une éponge qui absorbe ce désespoir. Je suis gorgée de trop de souffrances et ne sais qu’en faire. Vous la ressentez, vous, cette douleur de l’autre bout du monde?  Elles vous touchent, ces images d’enfants hagards près de leurs parents aux yeux éteints? Et vous faites quoi?

Moi, quand je n’en peux plus de revoir ces images et de les ressasser dans ma tête, j’essaie de porter mon regard sur les petites choses. De voir la beauté autour de moi. Tiens, un chat, quelle jolie petite chose. Plusieurs chats, c’est encore plus mignon. Et il y en a beaucoup dans ma cour. Parfois tous à la fois, mais le plus souvent, ils s’échangent la place de choix à tour de rôle. Sur la dalle de béton, ils se prélassent au soleil en se frottant le dos. Ils sont maintenant si habitués à ma présence qu’ils ne s’enfuient même pas lorsque j’ouvre la porte.

Mon préféré est souvent là, ce chat de ruelle qui a survécu à l’hiver. Un corps compact, mais svelte, agile et gracieux, pas du tout impressionné par l’humaine que je suis, mais jouant la carte de l’indépendance à fond. Ça me fait toujours plaisir de le voir.

Quand je suis revenue ce soir, il était là. Il se claquait son petit roupillon de fin de journée. J’ai ouvert la porte, il a à peine sourcillé. Je suis restée debout sur le balcon. Il s’est étiré langoureusement, m’a regardée du coin de l’œil et s’est lentement éloigné vers le fond de la cour. Je me suis assise sur la dalle de béton. J’ai mis la main là où se tenait le gros minet quelques minutes auparavant et j’ai caressé le sol rugueux. La place était chaude. Je m’y suis blottie. Et enfin, l’éponge s’est vidée de son eau. Dans le carré de soleil, j’ai pleuré mes morts. Nos morts.

4 novembre 2007. À une heure de bateau de Mandalay, sur l’autre rive de l’Irrawaddy, se trouve Mingun, et les vestiges de ce qui aurait pu devenir le plus grand stupa au monde, n’eut été le décès du roi Bodawpaya avant la fin des travaux. À défaut de cela, on y retrouve la plus grosse cloche suspendue non fêlée au monde, mais surtout le temple Hsynbyume, splendide dans toute sa blancheur. Et bien sûr, il y a les mignonnes vendeuses du temple. Éventails en bois de santal, règles de bois peintes, bijoux de jade, longyis, bâtons d’encens, cartes postales, chacune a sa spécialité, mais toutes maîtrisent aussi bien l’ABC de la séduction du touriste. Petites phrases apprises par cœur en anglais et même en français, jolies robes, sourires adorables, rires en cascades, elles font flancher les cœurs les plus blindés. « Where are you from? », « What is your name? », « You are beautiful », « C’est joli! », « C’est pas cher! », « Vous visitez et on se revoit plus tard », « Attention à la marche », « Molo, molo! ». Tout simplement craquantes.

J’ai le coeur à l’envers chaque fois que je vois des images du Myanmar… Quelle désolation.

Et pourtant quel état de grâce j’ai connu dans ce pays… Les grottes de Pindaya, le lieu le plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de visiter. Je poursuis donc mon récit là où je l’ai laissé.

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3 novembre 2007. Journée sur la route. Une route pleine de trous, recouverte par endroits d’une eau rouge et boueuse, de la pluie parfois diluvienne, des charrettes, des camions débordant de choux, notre chauffeur qui lâche le volant et s’incline en fermant les yeux devant chaque temple croisé, des gens qui déambulent au bord du chemin une lampe de poche entre les dents, des virages en épingle, des dépassements téméraires, des rencontres hasardeuses sur une route étroite et sinueuse, un moteur qui chauffe, un pneu qui crève, une collision évitée de justesse. Et au milieu de tout ça, Pindaya. Le marché de Pindaya, l’atelier d’ombrelles traditionnelles de Pindaya, mais surtout les grottes de Pindaya, célèbres pour les 8000 bouddhas qu’elles abritent. Situées à flanc de montagne, les grottes se laissent découvrir lentement, pieds nus sur le sol froid et humide. Labyrinthe débouchant sur une grotte de méditation dans laquelle on doit se glisser à quatre pattes, stupa s’élançant entre les stalagtites, piscine des fées cachée au fond d’une grotte, des bouddhas si haut perchés qu’ils se disputent l’espace avec les chauves-souris, on ne peut imaginer ce lieu avant de le connaître. Se retrouver dans les grottes de Pindaya est une expérience indescriptible. C’est plus grand que soi. On touche au sacré. Et devant une telle émotion, on ne peut que garder le silence.

Les rares habitués de ce blogue remarqueront qu’il a changé d’allure. Désolée si de ce fait vous vous sentez égarés, mais moi, c’est dans la mise en page précédente que j’avais peur de me perdre. Trop de longues lignes qui vous faisaient oublier le fil de l’histoire. De plus, j’avais envie d’une entête plus vivante.

Car vous avez peut-être noté aussi que j’accompagne rarement mes textes de photos. C’est que j’ai commencé ce blogue dans un but : écrire. Et que je ne crois pas que les mots ont besoin d’images pour dire ce qu’ils ont à dire. Il y a aussi le fait que pour moi, mes photos sont plus personnelles, plus intimes que mes écrits. Lorsque je vous écris, je peux bien vous raconter n’importe quoi au fond. Tandis qu’une photo ne cache rien. Elle montre tout. Et je ne suis pas prête à cela. Contentez-vous donc pour l’instant de celles qui apparaissent en haut de cette page.

Finalement, je suis comme ça, moi. Le printemps me donne envie de changer de tête, de renouveler ma garde-robe, de redécorer l’appartement, de me sculpter un corps de rêve.

Changer la mise en page de mon blogue demande beaucoup moins d’effort. Et ça me laisse du fric pour aller chez la coiffeuse! Demain, c’est mon tour. Mais vous n’en saurez rien.

1er et 2 novembre 2007. La lumière du lac Inle n’est à nulle autre pareille. Que ce soit dans la brume matinale, sous l’éclatant soleil de l’après-midi ou à la fin du jour, l’immense étendue d’eau scintille, les pêcheurs glissent sur l’eau tels des ombres chinoises, et au loin, les montagnes se découpent sur le ciel, qu’il soit noir, bleu azur ou violacé. Un labyrinthe de canaux encercle le lac. Villages sur pilotis, jardins flottants, temples, marchés, nous explorons les lieux en pirogue, en vélo, à pied. L’eau est le sol sous les pieds des habitants, et la pirogue, leur moyen de transport. Bien sûr, il y a les légendaires pêcheurs qui dirigent leur embarcation, la jambe enroulée autour de leur pagaie, mais il y a aussi les bambins qui naviguent seuls, les marchands qui déménagent leurs étals d’un marché à l’autre, les femmes Paoh, toutes de noir vêtues et une serviette orange sur la tête, qui s’entassent dans leur bateau. Au marché, nous nous figeons devant la vision troublante d’un jeune moine se baladant avec une mitraillette-jouet. Dans la lumière blafarde d’un atelier, un vieillard extrait la fibre de fleurs de lotus. Au fond d’une boutique, des femmes Padaung, leur long cou cerné d’une spirale de cuivre, tissent près de la fenêtre. Dans un monastère, les bonzes font sauter des chats dans des cerceaux. Le lac Inle, c’est autant d’images gravées dans notre mémoire.

Pendant que la junte continue de refuser l’entrée aux travailleurs humanitaires, je n’ai de cesse de ressasser mes souvenirs de ce pays magnifique et de son peuple si attachant. Parce que si je ne le fais pas, je resterai seule avec mon impuissance rageuse. Et ça, je ne peux pas. Je ne veux pas.

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31 octobre 2007. Au marché de Kengtung, se côtoient de nombreuses ethnies. Chaque personne croisée dans ce dédale bigarré et animé est unique. Il y a la vendeuse de crème glacée et celle de cacahuètes, la grand-mère toute de blanc vêtue avec le petit moine, les femmes accroupies au milieu du marché, la tête enserrée d’un lourd turban noir. Il y a la femme Akha à la lourde coiffe traditionnelle, toute d’argent et de tissus colorés, qui parcourt les allées avec son mari, affublé de son casque de moto. Il y a la Thaïlandaise au chapeau de cow-boy qui pratique le karaoké en tapant des mains derrière son étal de disques compacts. Il y a aussi cette image étonnante d’un moine et d’un militaire faisant leurs emplettes ensemble. Et il y a nous, les seuls touristes dans la ville, qui déambulons dans ce labyrinthe, absorbant couleurs, sons et odeurs, émerveillés d’être là simplement.

30 octobre 2007. Nous voici à Kengtung, petite ville d’une région montagneuse du plateau Shan. Après une heure de route à travers champs et rizières, debout dans la boîte d’un camion, nous partons pour une randonnée d’environ 15 km dans les montagnes environnantes, à la rencontre des tribus qui y vivent en autarcie. Le paysage est sublime, la végétation, luxuriante. Bambous, arbres de teck, bananiers, quelques conifères même, ombragent le sentier boueux. Plus bas, nous apercevons les cultures en terrasses dans de multiples tons de vert. Dans la vallée, brille un stupa doré. Au sommet des montagnes, se dessinent les villages Lahu que nous allons visiter. Nous atteignons le premier hameau. La femme du chef nous accueille. Dans la modeste cabane de bambou, d’un côté, notre groupe, de l’autre, la femme, un homme, une grand-mère qui prétend ne pas avoir de nom, et une douzaine d’enfants. Au centre, l’aire de feu. Le chef du village arrive, droit et fier, une machette à la taille et un panier de maïs sur l’épaule. Il est magnifique. Ils le sont tous. Et nous restons là, à nous dévisager avec curiosité, deux univers qui se rencontrent, habitant pourtant la même planète en même temps.

Je continue le récit d’un voyage dans un pays aujourd’hui dévasté. Récit amorcé ici… Je ne sais que faire d’autre, alors je me souviens.

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27 et 28 octobre 2007. La rivière Kaladan nous ramène à Sittwe sans encombre. Les bonzes semblent avoir déserté la ville. À l’entrée d’un monastère, des militaires montent la garde près de barricades surmontées de barbelés. Ailleurs dans les rues, rien ne nous rappelle les événements violents du mois dernier. Petits et grands s’amusent follement à lancer des pétards sur notre passage. Le lendemain matin, sur le toit de notre hôtel, nous attendons le lever du soleil en écoutant un concert assourdissant d’oiseaux. Nous nous dirigeons ensuite vers le marché aux poissons. Ça grouille de monde, nous sommes assaillis par les odeurs, les cris fusent, nos pieds glissent sur le sol détrempé, le soleil tente de percer à travers les étals, les hommes nous dévisagent, les femmes nous sourient. Penchées derrière leurs édicules, des femmes préparent le déjeuner traditionnel birman pour leurs clients assis sur de minuscules chaises en plastique. Des hommes transportent des charges incroyables de bambou, de canne à sucre, de ciment, de bois, de charbon. Le marché, le cœur de la ville.

chfelee







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