Tag Archives: littérature

Balbutiements

1 Avr

Sur le trottoir, les tables et les chaises s’alignaient le long du mur. Ça lui rappela Paris. Une rue tranquille, quelques restos sympas, des promeneurs arrêtés pour siroter un café, le soleil, et cette table juste pour elle. Elle entra, commanda un capuccino et un grilled-cheese, celui au brie, avec des artichauts et des champignons. Elle ressortit. Sa place l’attendait. Elle s’assit, glissa ses sacs sous la table en tassant du pied les bouts de papier souillés, les mégots encore humides,  les restes de l’hiver. Elle arracha ses lunettes de soleil à sa chevelure rebelle, les planta sur son nez. Elle inspira profondément en rejetant la tête vers l’arrière. Le soleil la réchauffait. Elle déboutonna son manteau, dénoua mollement son écharpe, admira ses ongles oranges, peints le matin même pour ajouter une touche de couleur, un brin de folie à sa tenue.  Son ode toute personnelle au printemps. La serveuse sortit à son tour, déposa le verre de café sur la table. Elle prit une gorgée. Il manquait quelque chose. Elle se pencha, farfouilla dans son sac l’air consciencieux.  Se releva. Dans sa main, elle tenait La foi du braconnier, de Marc Séguin. La couverture immaculée luisait au soleil. Elle porta le roman à son visage, l’huma. Elle aimait l’odeur des livres. Elle raffolait de ce léger craquement qui se faisait entendre lorsqu’on ouvrait un livre pour la première fois. Elle adorait aussi la première phrase d’une histoire. Elle la savourait comme on déguste la première bouchée d’un plat exotique, à la recherche des harmonies des parfums, des subtilités des épices.  « Le lendemain matin, je n’étais pas mort. »

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Une île

28 Août

C'est ainsi que j'imagine la petite Alice... (photo: Flickr.com)

Il y a une île qui m’attend, une île loin de moi, loin de nous, une île dont j’ignore presque tout, mais qui m’appelle, m’attire et m’intrigue.

Il ya déjà plusieurs mois, j’ai été complètement bouleversée par un documentaire sur le tsunami qui a frappé l’Asie en 2004.. Je vous en avais parlé. Je vous avais dit aussi que j’irais peut-être au Sri Lanka. Et que je penserais à la petite Juliette et à Elizabeth.

Je serai aussi habitée par le roman Retour à Brixton Beach, que j’ai terminé il y a déjà quelques jours, mais qui me colle encore à la peau, aux tripes, au coeur… Il y est question du Sri Lanka, mais aussi de la guerre, du pouvoir rédempteur de l’art, de l’exil, du désespoir… Pour m’accrocher encore un peu à ces personnages qui m’ont tellement touchée, j’ai voulu en savoir plus sur l’auteure.  Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que Roma Tearne est également artiste visuelle. Sa sensibilité artistique, son attention aux détails visuels illuminent le roman et créent des images fortes et poignantes.

Je ne prétends pas connaître cette île, ni comprendre son histoire et encore moins sa réalité actuelle. Mais j’espère simplement être dorénavant plus réceptive, alors que j’ai déjà tant pleuré sur son sort et celui des siens.

Finalement, ce que je voulais vous dire c’est que si vous avez une chance de lire ce roman, faites-le.

Je pars bientôt.

Ma douleur

17 Juil

« Afficher ses tatouages, c’est en quelque sorte afficher sa douleur. »
Robert Lepage (Le dragon bleu)

Cette phrase s’est imprimée dans ma tête, comme un tatouage, comme celui qui fait partie de moi depuis plus de 10 ans. Je l’oublie souvent. Je ne le vois que rarement. Je l’effleure parfois du bout des doigts, me rappelant soudain la présence de cette vieille blessure.

En lisant cela, j’ai d’abord résisté. Je ne me suis pas fait tatouer pour exprimer ma souffrance. Au contraire. Cela s’est fait dans la joie. Je me suis fait tatouer pour ne pas oublier. Ne pas oublier de rester fidèle à moi-même, dans toute la dualité qui m’habite, et que ce dessin représente. Cette dualité est mon essence. Mais elle est aussi source de douleur, il est vrai. Cette phrase me l’a cruellement rappelé.

Mais je ne vous offrirai pas ma douleur en spectacle.  Ce serait me montrer bien trop vulnérable. Vos regards indiscrets ne me voleront pas ce que j’ai de plus intime.  Je ne le supporterais pas.

Ma douleur m’appartient.  Je sais qu’elle est là, je sens sa présence, comme une légère pression au bas du dos. Je ne la renie pas, non, la renier serait une erreur. Elle me rattraperait tôt ou tard. Je la porte en moi. Sur moi. Simplement, chaque matin, je me fais face dans le miroir et je choisis de ne pas regarder en arrière.

Je tourne le dos à ma douleur et j’avance, droit devant, deux poissons enlacés ondulant au creux de mes reins.

Je t’aime, mais après?

29 Août
Jeunes vietnamiennes riant.

(photo: Flickr)

Je t’aime beaucoup.

Avez-vous déjà entendu ces mots? Vous ont-ils transpercé comme une lame? Vous ont-ils fait plier un peu? Vous ont-ils écrasé? Parce que quand on dit « Je t’aime beaucoup », ont dit aussi souvent « Je ne t’aime pas ». « Je t’aime beaucoup, mais… restons amis ». « Je t’aime beaucoup, mais… je n’ai pas de papillons ». Mais je t’aime vraiment beaucoup.

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Un papillon sur le chemin

4 Avr

Depuis que j’écris ce blogue,  je suis plus sensible au moment présent, mais aussi à tous les écrits qui m’y ramènent. Deux ans déjà que je lis et relis, note et annote, murmure et fredonne ces mots qui me donnent à réfléchir. Ces mots qui me recentrent.

En ce dimanche pascal, je vous offre en partage cet extrait du magnifique roman de Carole Martinez, Le coeur cousu. Un bijou que je vous encourage à lire, pour vous y abandonner avec volupté.

Il arrive qu’on interrompe une promenade, oubliant même ce vers quoi l’on marchait, pour s’arrêter sur le bord de la route et se laisser absorber totalement par un détail. Un grain du paysage, une tache sur la page. Un rien accroche notre regard et nous disperse soudain aux quatre vents, nous brise avant de nous reconstruire peu à peu.  Alors la promenade se poursuit, le temps reprend son cours. Mais quelque chose est arrivé. Un papillon nous ébranle, nous fait chanceler, puis il repart. Peut-être emporte-t-il dans son vol une infime partie de nous, notre long regard posé sur ses ailes déployées. Alors, à la fois plus lourds et plus légers, nous reprenons notre chemin.

Tout est dit. Il y a des jours où je me demande pourquoi j’écris.

Sur ma route

23 Jan

«- Je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision.
Elle mettrait un certain temps à réaliser
qu’elle ne le saurait peut-être jamais.»
La double vie d’Irina, Lionel Shriver

Parfois, j’ai le vertige. Je pense à tous ces choix devant lesquels je me suis retrouvée dans ma vie, à tous ces carrefours où j’ai laissé mon instinct dicter quel chemin serait le mien, à toutes ces décisions que j’ai prises, certaine à la légère, d’autres au sérieux, et je sens le sol bouger sous mes pieds. Je réalise à quel point cette vie que je me suis bâtie et que j’aime croire solide n’est construite que sur une multitude de décisions, certaines réfléchies, d’autres arbitraires… Ma vie est érigée sur un jeu de Mikado. Retirez une seule de ces décisions du lot, et cela risque de faire trembler toutes les autres.  Il aurait suffi d’une seule journée dans ma vie où j’aurais choisi pile plutôt que face, et cette vie pourrait être complètement différente.

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Allo Paris

10 Jan

Été 1996. Je suis au défunt Spectrum de Montréal. Debout, mon copain derrière moi m’enlaçant de ses bras frêles, je pleure en silence. Pendant toute la durée du spectacle, je me tiens ainsi, debout, dans les bras de l’homme que j’aime, et je pleure. Il se peut que la mémoire me joue des tours. Peut-être que ce n’était que le temps d’une chanson, deux peut-être, mais dans mon souvenir, c’est une éternité. Sur la scène, un homme malade est assis sur un tabouret. Il est amaigri, faible.  Mais sa voix, mais ses chansons, mais son âme touchent à mon âme et la brisent, et recollent les morceaux, et la brisent encore. Je me dis « Il va mourir ».

Plus de 13 ans plus tard, j’apprends aujourd’hui sa mort.

Mano Solo. Il aura combattu longtemps celle qui l’attendait.

Hiver 2006. Je passe une semaine, seule, à Paris.  Il fait gris. Il fait froid. L’humidité s’empare de mes os qui gémissent. Mais je marche. Toute la journée, je marche. Je marche sur les pas de mon enfance et sur ceux d’Amélie Poulain et des Malaussène. Le soir, dans ma minuscule chambre du 5e arrondissement, je me couche sur le matelas trop mou et je regarde les Olympiques à la télévision en sirotant un verre de vin, et en tentant d’ignorer mon dos, au bas duquel résonnent encore mes pas.  Le matin, je déjeune d’un croissant et d’un café au lait dans le décor baroque de la salle à manger, et je repars.

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Hurler sans bruit

27 Sep

Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.
Marguerite Duras

J’ai toujours pensé que les mots pouvaient guérir de tout.

Les mots qu’on lit, tout d’abord.

On souffre rarement de solitude lorsqu’on a un livre avec soi. Manger seule au resto, ce n’est pas triste. Pas si les mots d’un auteur de talent vous accompagnent. Attendre son vol dans un aéroport anonyme, ce n’est pas long, quand vous êtes plongé dans l’univers d’un roman.  Un samedi soir seule à la maison, ce n’est pas déprimant. Il y a ce livre qui traîne sur la table du salon et qui n’espérait que ce moment. 

Il ya aussi ces livres qui arrivent juste au bon moment. Celui qui vous accompagne en voyage, celui qui vous soutient lors d’un deuil, celui qui vous pousse à vous dépasser, celui qui vous ramène à la raison, celui qui vous encourage dans vos folies, celui qui vous élève, celui qui vous jette à terre… Il y a de ces bouquins qui aident à vivre.

Et il y a les mots qu’on écrit.

J’ai toujours pensé qu’écrire m’aiderait non seulement à vivre, mais à survivre. À passer au travers des moments de doute, d’angoisse, de peine. Je ne dis pas tout au papier, j’en dis encore moins à l’écran. Mais les mots me permettent de transcender les émotions. Que je puisse, de la douleur, de la tristesse, créer un peu de beauté, cela m’apaise. Écrire donne un sens à l’absurde. J’aime à croire qu’écrire me rend plus forte. J’aime à croire que les mots me préserveront à jamais de la folie et des trous noirs qui aspirent tout.

Oui, j’ai toujours pensé que les mots pouvaient guérir de tout.

Et pourtant, les mots n’ont pas sauvé Nelly Arcan. Ils l’auront soutenue jusqu’à ses 36 ans, mais pas au-delà. Les mots ont flanché sous le poids de sa détresse. Comme ils l’ont fait pour tant d’autres avant elle. Je sais. Écrire ne suffit pas.

Les mots ne peuvent pas guérir de tout.

Mais alors qu’est-ce qui nous aidera à vivre? Que nous reste-t-il pour survivre?