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Ceci est une histoire d’amour

14 Fév

Ceci n’était pas une histoire d’amour.

Ceci, en vérité, n’était même pas une histoire.

Et puis le temps s’est écoulé.

Et puis la douleur s’est apaisée.

Et puis la peur a relâché son étreinte.

Et puis on a donné à  cette histoire

Une deuxième chance.

*****

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La petite Julie

29 Oct

Il avait 12 ans. Peut-être 14. Pas plus. Il traversait la rue en zigzaguant, son manteau trop grand flottant autour de son corps trop maigre. Des boucles rousses tombaient devant ses yeux. Il s’est avancé vers nous, la main tendue. A bifurqué vers d’autres passants. Mon ami a fouillé dans sa poche, s’est approché de lui. « T’as pas fait ça, man? T’as pas fait ça? »  Il a dit ça en bafouillant. S’est enfui avec son maigre butin. S’est enfoncé dans une ruelle.

J’ai repensé au rouquin depuis. Parfois, il s’infiltre dans ma tête, jusqu’à ce que sa silhouette s’évanouisse dans la pénombre d’une rue crade.

Puis, ce sont des souvenirs qui ressurgissent.  Plus anciens. Plus douloureux.

C’était en novembre. C’était il y a treize ans. La petite Julie avait disparu. Ce soir-là, elle est partie de la maison de jeunes où travaillait mon amie et elle n’est jamais rentrée chez elle. Personne n’a cru à une fugue. Pas la petite Julie. Pas cette jolie fille débordante de vie. Pas cette amoureuse emplie de gaieté. Pas elle.

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Histoire de familles

23 Sep

J’aime à dire que j’ai une famille innée. Mes parents, mon frère, mes nombreux cousins et cousines, mes tantes, mes oncles. Ceux qui restent… Ils sont là depuis toujours. Ils font partie de moi. Je les aime. D’un amour un peu nostalgique. C’est un amour qui sent l’enfance, qui vibre au rythme du référendum de 80, qui bourdonne des étés au bord du lac. Un amour qui goûte la pizza devant la Soirée du hockey, les tomates de ma grand-mère, sa confiture à la rhubarbe. Un amour où résonnent les voix de la parenté envahissant notre maison au réveillon. On y entend aussi le klaxon du boulanger, au fond de la baie, annonçant ses beignes chauds et dégoulinants de sucre, les éclats de rire lors des parties de cartes tard le soir, le bateau d’un oncle, la Beetle d’un autre, l’orgue électrique de ma tante, l’horloge grand-père…

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Au nom de ma casserole

29 Mai

Je regarde l’heure sur la cuisinière. 19h58.

Cling. Cling. Clang. Cling.

Les premières casseroles se font timidement entendre dans la ruelle. Le coeur battant, je ramasse mes armes: appareil photo, bouchons pour les oreilles, casserole et cuillère de bois. Le chat est rentré, apeuré par le bruit. Gentil chat. Je pars. Je me rends au point de rassemblement, mes armes bien cachées dans ma besace. Au coin de la rue, je sors cuillère et casserole.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

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La vieille

26 Mai

C’était un vendredi. Une journée de printemps qui vous déshabille, du matin emmitouflé dans votre p’tite laine au milieu d’après-midi à moitié nu sous les rayons du soleil. J’avais pris congé. Pour rien. Parce que mon corps et mon esprit réclamaient une pause, un passage à vide, un trou noir dans lequel être aspirés. Parce qu’ils me disaient que si je ne m’arrêtais pas, ils m’entraîneraient au pied du mur. Peut-être même dedans.

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La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

La petite fille qui aimait Frida

25 Fév

Frida Kahlo.« Tu portes une main de Fatima? » La question m’a fait sourire. Tout le monde ne connaît pas le symbole de la main de Fatima, et encore moins les fillettes de 9 ans. « Moi aussi, j’en avais une, mais on me l’a volée. Ça fait très longtemps. » Je me suis demandé ce que signifiait « très longtemps » pour un enfant. Je ne l’ai pas interrogée. Elle était tellement sérieuse. Elle m’a invitée à entrer dans sa chambre. M’a fait visiter l’espace exigu. Le coin lecture, avec sa petite bibliothèque et son gros coussin. Le coin bureau, caché derrière un voile transparent. Elle accompagnait la visite de commentaires. « Ça, c’est une photo avec ma meilleure amie. » « Elle, c’était ma meilleure amie avant. C’est encore mon amie, juste plus ma meilleure amie. » « Ça, ce sont des bracelets que je fais. » « Avant, ma couleur préférée, c’était le mauve, maintenant, c’est le vert. » Du salon me provenait le brouhaha des conversations. Le calme paisible de cette chambre et de celle qui l’habitait me plaisait vraiment. J’aimais cette singulière fillette qui semblait pouvoir passer de l’enfance à l’âge adulte en un instant. Je me disais qu’elle devait avoir une vieille âme. Je ne sais même pas si je crois aux âmes. Et pourtant, devant elle, oui. Elle m’a invitée à gravir l’échelle peinte en bleu qui montait à son lit, en haut de l’espace bureau. Je me suis hissée sur les barreaux. Sur le mur, en face de moi, un collage d’images. Des chats, des princesses, « Je vais les enlever, c’est quand j’étais petite que j’aimais les princesses », la famille, les amis, des dessins, et… Mes yeux ont croisé un regard vibrant que je connais trop bien. Deux billes noires sous d’épais sourcils. La longue chevelure relevée sur le dessus de la tête. Les fleurs, les bijoux, les vêtements colorés. « Tu as une photo de Frida Kahlo. » Ce n’était ni une question, ni une affirmation. Plutôt une exclamation. Combien de petites filles de 9 ans collent une photo de Frida Kahlo au-dessus de leur lit? « Oui, j’aime beaucoup Frida Kahlo. » Je suis descendue de mon échelle. Me suis tournée vers elle. « Moi aussi. » Elle a hoché la tête. Elle comprenait. « Merci pour la visite. » Et je suis retournée au salon, laissant à ses jeux la petite fille qui aimait Frida.

Le rire du dumpling

28 Jan
Dumplings.

(Photo: thepathtraveler / FreeDigitalPhotos.net)

Quand on les dépose sur la langue et qu’on appuie doucement les lèvres l’une contre l’autre, c’est là que ça se produit.  L’explosion de saveurs. La sauce piquante qui vient chatouiller les papilles sur les côtés de la langue, le bouillon qui emplit la bouche, la pâte qui résiste juste ce qu’il faut, les ingrédients qui se mélangent, tout en gardant chacun leur parfum unique.  J’ai humé, savouré, aspiré, croqué, mastiqué longuement, fermé les yeux,  soupiré de bonheur.

Maintenant, je suis debout devant la caisse et j’attends pour payer. À ma gauche, la cuisine. Un petit comptoir sur lequel j’ai regardé s’empiler les paniers débordants de dumplings encore fumants. Au-dessus, une étroite ouverture. Je ne vois que les mains des cuisinières s’affairer. Leurs visages sont cachés. J’observe des mains menues s’emparer d’une rondelle de pâte, l’étirer du bout des doigts, y déposer un peu de garniture, au centre, avec un bâton plat. Les mains replient la pâte. Elles en humidifient légèrement le pourtour, puis, à l’aide du bâton, referment le tout, en imprimant un motif de vagues sur le contour de la demi-lune ainsi formée.  Puis les mains reprennent une autre rondelle, un peu de garniture, et elles recommencent inlassablement les mêmes gestes, délicats et précis. Tout va tellement vite, et pourtant, à les regarder, le temps ralentit imperceptiblement.

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