Tag Archives: métro

Montréal, rouge de monde

10 Juin

Nuit blanche sur tableau noir, sur l’avenue Mont-Royal, à Montréal.

Aujourd’hui, j’ai parcouru l’avenue Mont-Royal, traversé le parc Laurier, le parc Lafontaine, arpenté le site des Francos, j’ai même pris le métro vêtue de ma robe rouge. Audace.  J’ai croisé plein de carrés rouges, des touristes aussi. Personne ne s’est sauté dessus, au contraire, les gens se souriaient.  Croyez-vous ça. Les touristes prenaient des photos, faisaient du lèche-vitrine, pratiquaient leur français, la peau rougie par le soleil. Les carrés rouges déambulaient paisiblement dans LEUR ville, partageaient des pique-niques , s’appropriaient les terrasses.  Il faisait beau, il faisait chaud. C’était l’été comme on l’aime à Montréal. Animé. Vivant. Festif.

C’est aussi et surtout ça, Montréal.

En cette fin de semaine de Grand Prix, alors que le délire atteint sa pleine démesure, que les images de violence crèvent l’écran et que les récits d’abus de pouvoir me donnent la nausée…  En cette fin de semaine aussi sombre que lumineuse, ça serait l’fun d’en parler.

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C’était le matin et elle hurlait

4 Oct

Devant moi, un mur humain qu’il me faut franchir. Je me faufile jusqu’à cette poche d’air, cet espace inhabité qui m’interpelle et m’aspire. Je me demande pourquoi c’est toujours ainsi. Pourquoi les gens s’agglutinent-ils devant les portes? Elles se ferment, le métro se met en marche.

Soudain, derrière moi, un hurlement. Je comprends enfin pourquoi la poche d’air, pourquoi l’espace inhabité. La foule n’aime pas les bébés qui pleurent, et encore moins dans un wagon bondé. Moi, ils ne me dérangent pas. Un bébé qui pleure c’est un bébé vivant. Et moi, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau.

Mais la petite hurle et hurle encore. Je me demande ce qui la rend si furieuse. Je me dis qu’elle n’aura plus de voix arrivée à destination.

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Des tourtereaux dans le métro

11 Avr

Ils ont 20 ans. Ils sont beaux.  Ils se ressemblent. Il se tient au poteau. Elle s’aggrippe à lui, les bras autour de sa taille. Lui, de sa main libre, lui caresse les cheveux. Les yeux dans les yeux, ils se murmurent des mots que je n’entends pas. La fille détache enfin son regard de l’homme devant elle, elle prend conscience des gens qui l’entourent. On dirait qu’elle cherche quelqu’un. Elle dit quelque chose à son petit ami, en pointant l’extrémité du wagon du menton.

– Je vais aller la chercher, dit-il.

Il revient.

– Elle ne vient pas. On dirait qu’elle est fâchée. Elle ne m’a pas parlé.
– Pourquoi elle serait fâchée?
– Mais je ne sais pas, moi. Tu as une idée?
– Non, je ne sais pas.
– C’est bizarre.

Non, ce n’est pas bizarre. Je ne sais pas qui est cette fille qui refuse de venir rejoindre ses amis. Je ne connais pas leur histoire. Mais je sais pourquoi elle préfère rester là-bas, au bout du wagon, loin de vous.

C’est parce que votre bonheur fait mal, parce qu’il n’y a que l’autre qui existe dans votre regard, parce que le désir qui émane de chacune des pores de votre peau se sent, parce que la bulle dans laquelle vous respirez étouffe ceux qui vous entoure. Parce qu’à vous regarder, on se sent terriblement seul.

Alors, on préfère détourner la tête. On préfère faire semblant que vous n’existez pas. Pour oublier à quel point vous êtes vivants.  Et à quel point nous sommes morts en-dedans.

Une larme pour Haïti

16 Jan

Vendredi matin. Métro de Montréal. Une jeune femme noire lit le journal. Je me demande si elle est haïtienne. Je me demande si elle a de la famille là-bas, si elle a eu des nouvelles. Je me demande si sa grand-mère, ses tantes, ses cousins, ses amis sont tous vivants. Je me demande si elle vit dans l’angoisse depuis des jours. Je me demande comment elle fait pour être là, assise sur son siège de plastique bleu, au milieu de tous ces gens qui s’entassent dans le wagon. Comment fait-elle pour regarder ces pages couvertes de photos, toutes plus horribles les unes que les autres, pour lire ces chiffres, qui ne cessent de gonfler. 50 000… 100 000… 200 000. Comment fait-elle pour ne pas pleurer?

Je ne comprends pas comment on peut supporter le quotidien lorsque le malheur emporte tout. Comment on peut encore blaguer autour de la machine à café, se plaindre de ce vilain rhume qui ne s’en va pas, magasiner les télévisions à écran plasma. Et pourtant, il le faut, je sais. Il faut que la vie continue. Les rares scènes apaisantes à Haïti nous montrent les marchands de fruits et de légumes assis au milieu des ruines. Les enfants qui jouent. Les femmes qui chantent. Il est là, l’espoir, il est dans cette vie qui renaît, dans ces gestes banals du quotidien. Mais alors, pourquoi ce quotidien me paraît-il parfois si obscène?…

Discrètement, la jeune femme essuie une larme. Je vois sur son visage le combat qu’elle livre aux torrents qui bouillonnent en elle et qui menacent d’éclater au grand jour, ici, dans ce wagon de métro plein de travailleurs rêvant déjà au week-end. Elle cligne des yeux, feint d’y chercher un cil qui y aurait malencontreusement glissé, au moment précis où elle fixait ces images de fin du monde. Elle semble réussir enfin à contrôler le flot d’émotions qui la submerge. Ses épaules se relâchent un peu. Elle ferme le journal et y dépose sagement les mains, le regard rivé au sol. J’ai envie de la prendre dans mes bras. Envie de lui confier à quel point j’admire son courage. Que j’aimerais pouvoir l’aider. Lui donner un peu d’espoir.

Mais je reste là, accrochée à mon poteau…

Sans rien dire…

Sans rien faire.

La vie normale

5 Jan

Matin d'hiver à Montréal.

Un petit matin gris. Une fillette en habit de neige rose s’arrête devant chez moi. Elle hésite face à ma pelle pleine de flocons blancs. Je lui souris et lui dis de continuer son chemin. Je la regarde s’éloigner, son sac d’école rebondissant sur ses fesses. Un autre enfant passe, puis un autre. Les vacances sont terminées. En marchant vers le métro, je croise le même jeune homme que d’habitude. Indien, je crois, ou Pakistanais peut-être? Que sais-je de ses origines et de son passé. Il a fière allure maintenant. Il y a quelques années, sa tuque trop grande et son manteau trop petit lui donnaient un air comique. Il me sourit timidement. Au coin de la rue, je m’arrête. Des automobilistes filent jusqu’à la prochaine lumière rouge.

C’est le retour à la vie « normale ».

Dans le métro, la foule. Travailleurs et étudiants s’entassent dans les wagons. Je descends. Un musicien se cogne la tête sur le mur. Je me dis qu’il doit être un peu cinglé. Je m’approche.  Visage ravagé, yeux exorbités, pas l’air bien. Il cesse son manège, prend sa guitare, et se met à chanter.  Sa voix puissante me transperce. Métamorphosé. Que sais-je de l’art. Que sais-je de la folie.

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Il était une fois des gens heureux

28 Déc

Un homme chante dans le métro. Il était une fois des gens heureux. On ne peut rester insensible à cette chanson, non? Moi, elle me vire à l’envers chaque fois. Je regarde l’homme. Il me sourit. Je lui retourne son sourire. Je me dis que je devrais lui donner de l’argent. Mais les gants, mais le sac qu’il faut tenir d’une main, mais le portefeuille au fond de l’autre sac, mais la foule qui ne s’arrête pas, qui pousse et aspire. Je me retrouve sur l’escalier roulant. La voix touchante m’accompagne. En haut de l’escalier, une femme tend la main. Une dame asiatique, petite, fripée. Elle flotte dans son manteau élimée. Sa tuque trop grande tombe sur ses yeux vides. Je cherche son regard. Il est absent. Je me dis que je devrais lui donner de l’argent. Mais les gants, mais le sac qu’il faut tenir d’une main, mais le portefeuille au fond de l’autre sac, mais la foule qui ne s’arrête pas, qui pousse et aspire. Je me retrouve dans la rue. Et je me sens terriblement mal.

Mon reflet dans le métro

30 Nov

Métro de Rome (photo: www.italie.cc)

Ce matin, j’a croisé mon regard. Je me tenais bien droite dans le wagon de métro. Enfin, j’avais bien les épaules un peu rentrées vers l’intérieur, coincée que j’étais entre tous les vaillants travailleurs se rendant au boulot, mais si peu. Je me tenais bien droite, donc, solidement agrippée au poteau. Enfin, le plus solidement possible, étant donné qu’avec toutes ces histoires de grippe, je ne sais pas pour vous, mais moi, dans le métro, j’essaie de toucher aux choses et aux gens le moins possiible. J’étais donc debout dans le métro. Les portes se sont refermées lentement, nous avons pris de la vitesse et nous sommes engouffrés dans le tunnel. C’est là que j’ai croisé mon regard. Mon reflet se tenait là, bien droit, aggrippé à son poteau, dans la vitre de la porte devant moi. Je me suis vue. Cela semble une évidence, une banalité d’un ennui sans nom, mais je vous le dis, on ne se voit pas aussi souvent qu’on pourrait le croire. Se voir vraiment, je veux dire. Tels que nous sommes.

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La ville qui n’existait pas

18 Juil

Il y a des villes où l’on ne s’arrête pas. Des villes où l’on ne pose pas ses valises, où l’on ne prend pas le temps de marcher le nez en l’air, où l’on n’a pas envie de prendre le temps de vivre. Il est de ces villes où l’on ne passe qu’en transit, comme si elles n’existaient pas.  Et pourtant, elles existent, elles sont vivantes, grouillantes, accueillantes  même.

Je suis dans l’une de ces villes que je n’avais jamais rêvé, ni même pensé visiter.  À la sortie de l’avion, la plupart des passagers se dirigent vers un autre quai d’embarquement de cet aéroport tentaculaire. Et je l’avoue, je suis un peu jalouse. J’irais bien passer une semaine en Floride comme ma voisine. Je changerais bien de place avec cette toute jeune fille,  pour voyager, moi aussi, sac au dos avec mon amoureux dans un pays exotique.  Mais non, mon voyage s’arrête ici, dans ce non-lieu.

Je marche plus d’un kilomètre pour aller récupérer ma valise, sans blague, puis je m’ engloutie dans le métro. Tout de suite, un charmant monsieur m’accueille pour m’aider.  « It’s love at first sight, miss ! ». Nous rigolons. Dans le métro, deux immenses femmes de la sécurité de l’aéroport s’assoient à mes côtés, plongées dans une conversation sur la volonté de Dieu et le rap.  À ma sortie du métro, je demande mon chemin. Une dame me conseille de continuer jusqu’à la prochaine station.  Mais non, mon hôtel est à côté, madame! Dès que je suis dehors, je comprends. Un quartier glauque, mais pourtant animé… et j’y suis la seule blanche, qui, de plus, se balade avec sa valise design et son précieux portable.  Et pourtant, on me sourit, on m’indique le chemin à prendre. .. Il n’y a rien à craindre… ou alors, j’ai une bonne étoile.

Une ville vivante, grouillante, accueillante, je vous disais.  J’ai hâte de la visiter demain!