Un ange en baby doll

13 Mar

La dernière fois que je t’ai vue, nous avions neuf ans. Je présume que tu préférerais oublier. Pardonne-moi si je m’immisce dans ta vie aujourd’hui, mais je pense souvent à toi. As-tu fondé une famille? Habites-tu toujours dans le coin? Comment va ta mère?

Tu sais, il y a une image d’elle qui ne m’a jamais quittée. C’était un matin d’automne. Elle avait l’air d’un ange. Un ange en robe de nuit marchant pieds nus sur le trottoir glacial d’une banlieue tranquille. Il était tôt. Les enfants n’avaient pas encore envahi la rue pour se rendre à l’école juste en face. « Ce qu’elle est belle… » Ma mère, à la fois subjuguée et effrayée, observait la scène de la baie vitrée du salon. Je n’osais pas poser de questions. J’avais reconnu ta mère.

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La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

La petite fille qui aimait Frida

25 Fév

Frida Kahlo.« Tu portes une main de Fatima? » La question m’a fait sourire. Tout le monde ne connaît pas le symbole de la main de Fatima, et encore moins les fillettes de 9 ans. « Moi aussi, j’en avais une, mais on me l’a volée. Ça fait très longtemps. » Je me suis demandé ce que signifiait « très longtemps » pour un enfant. Je ne l’ai pas interrogée. Elle était tellement sérieuse. Elle m’a invitée à entrer dans sa chambre. M’a fait visiter l’espace exigu. Le coin lecture, avec sa petite bibliothèque et son gros coussin. Le coin bureau, caché derrière un voile transparent. Elle accompagnait la visite de commentaires. « Ça, c’est une photo avec ma meilleure amie. » « Elle, c’était ma meilleure amie avant. C’est encore mon amie, juste plus ma meilleure amie. » « Ça, ce sont des bracelets que je fais. » « Avant, ma couleur préférée, c’était le mauve, maintenant, c’est le vert. » Du salon me provenait le brouhaha des conversations. Le calme paisible de cette chambre et de celle qui l’habitait me plaisait vraiment. J’aimais cette singulière fillette qui semblait pouvoir passer de l’enfance à l’âge adulte en un instant. Je me disais qu’elle devait avoir une vieille âme. Je ne sais même pas si je crois aux âmes. Et pourtant, devant elle, oui. Elle m’a invitée à gravir l’échelle peinte en bleu qui montait à son lit, en haut de l’espace bureau. Je me suis hissée sur les barreaux. Sur le mur, en face de moi, un collage d’images. Des chats, des princesses, « Je vais les enlever, c’est quand j’étais petite que j’aimais les princesses », la famille, les amis, des dessins, et… Mes yeux ont croisé un regard vibrant que je connais trop bien. Deux billes noires sous d’épais sourcils. La longue chevelure relevée sur le dessus de la tête. Les fleurs, les bijoux, les vêtements colorés. « Tu as une photo de Frida Kahlo. » Ce n’était ni une question, ni une affirmation. Plutôt une exclamation. Combien de petites filles de 9 ans collent une photo de Frida Kahlo au-dessus de leur lit? « Oui, j’aime beaucoup Frida Kahlo. » Je suis descendue de mon échelle. Me suis tournée vers elle. « Moi aussi. » Elle a hoché la tête. Elle comprenait. « Merci pour la visite. » Et je suis retournée au salon, laissant à ses jeux la petite fille qui aimait Frida.

Le rire du dumpling

28 Jan
Dumplings.

(Photo: thepathtraveler / FreeDigitalPhotos.net)

Quand on les dépose sur la langue et qu’on appuie doucement les lèvres l’une contre l’autre, c’est là que ça se produit.  L’explosion de saveurs. La sauce piquante qui vient chatouiller les papilles sur les côtés de la langue, le bouillon qui emplit la bouche, la pâte qui résiste juste ce qu’il faut, les ingrédients qui se mélangent, tout en gardant chacun leur parfum unique.  J’ai humé, savouré, aspiré, croqué, mastiqué longuement, fermé les yeux,  soupiré de bonheur.

Maintenant, je suis debout devant la caisse et j’attends pour payer. À ma gauche, la cuisine. Un petit comptoir sur lequel j’ai regardé s’empiler les paniers débordants de dumplings encore fumants. Au-dessus, une étroite ouverture. Je ne vois que les mains des cuisinières s’affairer. Leurs visages sont cachés. J’observe des mains menues s’emparer d’une rondelle de pâte, l’étirer du bout des doigts, y déposer un peu de garniture, au centre, avec un bâton plat. Les mains replient la pâte. Elles en humidifient légèrement le pourtour, puis, à l’aide du bâton, referment le tout, en imprimant un motif de vagues sur le contour de la demi-lune ainsi formée.  Puis les mains reprennent une autre rondelle, un peu de garniture, et elles recommencent inlassablement les mêmes gestes, délicats et précis. Tout va tellement vite, et pourtant, à les regarder, le temps ralentit imperceptiblement.

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Les voisins en instantanés

8 Jan

LE VOISIN

2007.

Le voisin d’en arrière est sur son balcon. Il étend ses vêtements sur la corde à linge. Entre deux t-shirt, il tourne les pages d’une revue. De ma cour, j’entends le grincement de la poulie.

2009.

C’est l’été. Un verre de vin rouge à la main, le voisin fait du BBQ. À ses côtés, une jolie brunette rit entre deux gorgées.

2010.

La jolie brunette étend des vêtements sur la corde à linge. Les robes fleuries égaient maintenant les t-shirts monochromes. La poulie ne grince plus.

2011.

C’est l’hiver.  Le soleil fait la grasse matinée. La lumière est allumée chez le voisin. Il se tient debout devant la fenêtre. Dans ses bras, un minuscule bébé. J’ai l’impression qu’ils m’observent tous les deux.

LA VOISINE

2007.

Les voisins d’en arrière sont dans leur cour. Il fait du BBQ. De mon balcon, je sens l’odeur de la viande grillée. Elle arrache des mauvaises herbes entre deux gorgées de vin blanc.

2009.

C’est l’été.  La voisine prend son petit déjeuner dans la cour. Seule. Entre deux bouchées, elle tourne les pages d’une revue.

2010.

La voisine étend ses vêtements sur la corde à linge. Ma blonde dit qu’elle aimerait bien avoir une robe comme celle-là. La troisième en partant du poteau. Tu vois?

2011.

C’est l’hiver.  Dehors, il fait encore nuit. Je tente de rendormir le bébé.  La lumière est allumée chez la voisine. Elle se tient debout devant la fenêtre. Dans ses bras, son chat. J’ai l’impression qu’ils m’observent tous les deux.

Le parfum des vieilles dames

12 Sep

Il accueille les clients de la pharmacie d’un bref hochement de tête. Les deux pieds bien ancrés dans le plancher de linoléum, les mains derrière le dos, le menton légèrement relevé, sa stature imposante tranche avec celle, délicate, de son prédécesseur, qui, lui, ne court plus après les petits vauriens. Le vieux monsieur est toujours là, mais il offre simplement son plus beau sourire et rigole avec les caissières. Alors que lui, c’est du sérieux.

« Vous, lequel vous préférez? »

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Mon 11 septembre

11 Sep

Je suis au boulot.  Quand le premier avion frappe la tour, nous ouvrons la télévision dans la salle de réunion. La plupart retournent à leur bureau. Quand le deuxième avion frappe, nous nous réunissons tous dans la salle. Personne ne parle. Nous regardons les images défiler. Un autre avion sur le Pentagone. Une tour qui s’effondre. Un avion qui s’écrase dans un champ. L’autre tour qui se désintègre à son tour… Mais quand cela s’arrêtera-t-il? Des immeubles du centre-ville sont évacués. Notre patron nous invite à rentrer à la maison. Je reste. Il le faut. Il faut trouver un sens… Le soir, après avoir passé la journée à scruter les fils de presse, sélectionner des photos, mettre en ligne, recommencer, toujours, car tout va tellement vite, et tout est tellement confus, tellement plus grand et plus effroyable que tout ce qui nous a été donné de connaître de notre vivant, le soir, donc, après cette journée dure et froide comme une pierre au fond d’un puit, je prends mon vélo et je monte au sommet du Mont-Royal. Et là, debout à côté de mon vélo, le souffle court, le cimetière à mes pieds, là, enfin, je pleure.

 

 

Une île

28 Août

C'est ainsi que j'imagine la petite Alice... (photo: Flickr.com)

Il y a une île qui m’attend, une île loin de moi, loin de nous, une île dont j’ignore presque tout, mais qui m’appelle, m’attire et m’intrigue.

Il ya déjà plusieurs mois, j’ai été complètement bouleversée par un documentaire sur le tsunami qui a frappé l’Asie en 2004.. Je vous en avais parlé. Je vous avais dit aussi que j’irais peut-être au Sri Lanka. Et que je penserais à la petite Juliette et à Elizabeth.

Je serai aussi habitée par le roman Retour à Brixton Beach, que j’ai terminé il y a déjà quelques jours, mais qui me colle encore à la peau, aux tripes, au coeur… Il y est question du Sri Lanka, mais aussi de la guerre, du pouvoir rédempteur de l’art, de l’exil, du désespoir… Pour m’accrocher encore un peu à ces personnages qui m’ont tellement touchée, j’ai voulu en savoir plus sur l’auteure.  Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que Roma Tearne est également artiste visuelle. Sa sensibilité artistique, son attention aux détails visuels illuminent le roman et créent des images fortes et poignantes.

Je ne prétends pas connaître cette île, ni comprendre son histoire et encore moins sa réalité actuelle. Mais j’espère simplement être dorénavant plus réceptive, alors que j’ai déjà tant pleuré sur son sort et celui des siens.

Finalement, ce que je voulais vous dire c’est que si vous avez une chance de lire ce roman, faites-le.

Je pars bientôt.