Tag Archives: enfants

Un ange en baby doll

13 Mar

La dernière fois que je t’ai vue, nous avions neuf ans. Je présume que tu préférerais oublier. Pardonne-moi si je m’immisce dans ta vie aujourd’hui, mais je pense souvent à toi. As-tu fondé une famille? Habites-tu toujours dans le coin? Comment va ta mère?

Tu sais, il y a une image d’elle qui ne m’a jamais quittée. C’était un matin d’automne. Elle avait l’air d’un ange. Un ange en robe de nuit marchant pieds nus sur le trottoir glacial d’une banlieue tranquille. Il était tôt. Les enfants n’avaient pas encore envahi la rue pour se rendre à l’école juste en face. « Ce qu’elle est belle… » Ma mère, à la fois subjuguée et effrayée, observait la scène de la baie vitrée du salon. Je n’osais pas poser de questions. J’avais reconnu ta mère.

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La petite fille qui aimait Frida

25 Fév

Frida Kahlo.« Tu portes une main de Fatima? » La question m’a fait sourire. Tout le monde ne connaît pas le symbole de la main de Fatima, et encore moins les fillettes de 9 ans. « Moi aussi, j’en avais une, mais on me l’a volée. Ça fait très longtemps. » Je me suis demandé ce que signifiait « très longtemps » pour un enfant. Je ne l’ai pas interrogée. Elle était tellement sérieuse. Elle m’a invitée à entrer dans sa chambre. M’a fait visiter l’espace exigu. Le coin lecture, avec sa petite bibliothèque et son gros coussin. Le coin bureau, caché derrière un voile transparent. Elle accompagnait la visite de commentaires. « Ça, c’est une photo avec ma meilleure amie. » « Elle, c’était ma meilleure amie avant. C’est encore mon amie, juste plus ma meilleure amie. » « Ça, ce sont des bracelets que je fais. » « Avant, ma couleur préférée, c’était le mauve, maintenant, c’est le vert. » Du salon me provenait le brouhaha des conversations. Le calme paisible de cette chambre et de celle qui l’habitait me plaisait vraiment. J’aimais cette singulière fillette qui semblait pouvoir passer de l’enfance à l’âge adulte en un instant. Je me disais qu’elle devait avoir une vieille âme. Je ne sais même pas si je crois aux âmes. Et pourtant, devant elle, oui. Elle m’a invitée à gravir l’échelle peinte en bleu qui montait à son lit, en haut de l’espace bureau. Je me suis hissée sur les barreaux. Sur le mur, en face de moi, un collage d’images. Des chats, des princesses, « Je vais les enlever, c’est quand j’étais petite que j’aimais les princesses », la famille, les amis, des dessins, et… Mes yeux ont croisé un regard vibrant que je connais trop bien. Deux billes noires sous d’épais sourcils. La longue chevelure relevée sur le dessus de la tête. Les fleurs, les bijoux, les vêtements colorés. « Tu as une photo de Frida Kahlo. » Ce n’était ni une question, ni une affirmation. Plutôt une exclamation. Combien de petites filles de 9 ans collent une photo de Frida Kahlo au-dessus de leur lit? « Oui, j’aime beaucoup Frida Kahlo. » Je suis descendue de mon échelle. Me suis tournée vers elle. « Moi aussi. » Elle a hoché la tête. Elle comprenait. « Merci pour la visite. » Et je suis retournée au salon, laissant à ses jeux la petite fille qui aimait Frida.

Le temps du tsunami

12 Déc

Art japonais - Tsunami.

Une vague qui emporte tout, qui détruit tout. Juste avant, un grand calme. Les poissons sont partis, les oiseaux aussi. Même la mer semble s’être retirée. Ça fait rire les enfants. Juste avant, un grand silence. Puis l’eau qui revient. Tout doucement, pour commencer. Mais on sent sa force. Elle enserre les chevilles. Un étau qui se referme. Et cette vague qui se forme au loin. C’est beau ce long ruban blanc à l’horizon. De la plage, on ne peut deviner sa hauteur. On ne peut imaginer sa puissance, si ce n’est de l’eau qui vous masse vigoureusement les mollets. Puis, on aperçoit le bateau se renverser. Disparaître. Et alors, on comprend. Alors, c’est la peur qui vous serre le ventre. La peur qui vous dégage de l’emprise de l’eau et vous fait courir, courir. Et pourtant, vous continuez à filmer. La caméra tourne. On entend les cris, on voit l’eau vous rattraper. Vous montez l’escalier. L’hôtel tremble, mais il tient bon. Celui-là tient bon. Vous êtes sauvés. Et vous assistez impuissants à la mort des autres. Ce couple âgé, vous leur tendiez la main. Ils étaient tout près. Et puis, la structure à laquelle ils s’agrippaient a cédé. Ils sont disparus dans le grand remous. Au loin, un homme s’accroche à un palmier. Vous l’encouragez. « Hold on! Hold on! » Mais il ne vous entend pas. Le silence a fait place à un vacarme sans nom. Et à travers le vacarme, les cris. Ils fusent de partout. Ils s’éteignent. Mais d’autres cris, il y a toujours d’autres cris pour remplacer ceux qui s’épuisent. Vous les entendrez pour le reste de vos jours. Quand l’eau se retire, vous vous enfuyez dans la montagne. Vous grimpez constamment plus haut. On dit que la prochaine vague sera plus dévastatrice encore. Et qu’il y en aura une autre et une autre. Le lendemain, vous redescendez, vous retournez là-bas, au bord de la mer. Il fait beau. Tout ce temps, il fait tellement beau. Et vous êtes vivants.

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C’était le matin et elle hurlait

4 Oct

Devant moi, un mur humain qu’il me faut franchir. Je me faufile jusqu’à cette poche d’air, cet espace inhabité qui m’interpelle et m’aspire. Je me demande pourquoi c’est toujours ainsi. Pourquoi les gens s’agglutinent-ils devant les portes? Elles se ferment, le métro se met en marche.

Soudain, derrière moi, un hurlement. Je comprends enfin pourquoi la poche d’air, pourquoi l’espace inhabité. La foule n’aime pas les bébés qui pleurent, et encore moins dans un wagon bondé. Moi, ils ne me dérangent pas. Un bébé qui pleure c’est un bébé vivant. Et moi, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau.

Mais la petite hurle et hurle encore. Je me demande ce qui la rend si furieuse. Je me dis qu’elle n’aura plus de voix arrivée à destination.

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La petite pâtissière

24 Sep

Elle se cachait derrière le comptoir, je ne l’ai pas vue tout de suite. Devant elle, tartes tatins, tartes aux pommes, tartes aux poires, tartes mamans composaient un écran compact et alléchant. J’ai finalement choisi la tarte maman.  Pour le réconfort du nom. Pour la croustade. Parce qu’il fallait bien faire un choix. Même si les choix ne sont pas toujours faciles à faire.

Pour les enfants, je n’ai pu résister aux animaux en pâte d’amande.

L’homme à l’accent chantant attrapait délicatement les animaux que je lui pointais du doigt. Un escargot. Un papillon. Un cheval ou un écureuil? Allons-y pour le cheval. C’est alors qu’elle a surgi, mignonne boule d’énergie à lulus, de cinq ans à peine.

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Emmenez-moi

24 Juin

Un soir de semaine à l’aéroport de Montréal.  Je reviens de Toronto. Autour du carrousel, les voyageurs attendent leurs bagages. Des hommes engoncés dans leur veston, des femmes perchées sur leurs talons hauts. Tous, la même posture, légèrement penchée vers l’avant. Serait-ce la vie qui pèse ainsi sur leurs frêles épaules. Les yeux rivés au sol. Non, je me trompe, c’est leur téléphone qu’ils regardent avec une telle intensité. Ils pitonnent frénétiquement,  répondent aux précieux courriels qu’ils ont manqués durant cette petite heure de vol comme si leur vie en dépendait. Mais il n’y a pas qu’eux. Autour du carrousel, des hommes, des femmes, des enfants attendent eux aussi leurs bagages. Je vois bien que nous ne venons pas du même endroit. Que nous ne vivons pas sur la même planète, même si nous vivons dans la même province. Je regarde le tableau au-dessus du carrousel. Des noms aux consonances exotiques y figurent. Kangiqsujuaq, Quaqtaq, Kangirsuk, Kuujjuaq…

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L’école du dimanche

7 Fév

Elles sont assises au fond de la boutique. Deux fillettes un peu grassettes avec un air de famille indéniable. Elles sont vêtues d’un costume scolaire. Jupe marine trop longue, blouse blanche, débardeur marine dont le col est bordé de fines lignes blanches et rouges. C’est dimanche. Je me demande pourquoi des enfants souhaiteraient porter des vêtements aussi ternes un jour de congé. Elles se confectionnent chacune un bracelet. Sur la table, des billes de toutes les couleurs. Elles les enfilent minutieusement sur du fil à pêche. La jeune vendeuse s’arrête au passage pour leur donner quelques conseils en anglais.

Leur père est assis avec elles. De temps en temps, il lève les yeux de son Blackberry pour admirer d’un œil distrait les bijoux en devenir. D’épais cheveux bouclés noirs cachent presque entièrement la kippa.

Je comprends soudainement. Ce doit être pour ça qu’elles sont habillées comme de sages écolières. Elles reviennent de l’école du dimanche.  Je ne peux détacher mon regard de ce trio qui détone dans cette petite boutique un peu grano de la rue St-Denis. Mon esprit s’emballe. Je me demande où ils habitent, s’ils sont très pratiquants, où est la mère, s’ils ont un frère qui, lui, n’avait pas du tout envie de venir bricoler des bijoux. Je me demande s’ils se baladent souvent sur la rue St-Denis et qui a eu l’idée de cette sortie dominicale. Je me demande ce qu’ils mangeront pour souper.

Alors que la femme au comptoir finit de réparer mon collier, une des fillettes s’approche et lui annonce fièrement qu’elles ont terminé. Lorsque que je sors de la boutique, je me retourne une dernière fois pour regarder la femme attacher les bracelets à leurs poignets, tandis que le père, penché sur son mobile, ne voit pas le sourire qui illumine le visage de ses filles à cet instant précis.

Alignement de planètes

14 Oct

En sortant du bureau de vote, un enfant lève la tête vers le ciel et s’exclame:
– Wow, regardez, le ciel est plein de planètes!
Sa petite soeur sautille, scrutant le ciel:
– Où, des planètes? Où? Moi aussi, je veux voir les planètes.
La mère se met de la partie et demande:
– Des planètes, Jules?
– Ben oui, quoi? Des étoiles, c’est des planètes en feu.

En espérant que les planètes soient bien alignées pour les résultats du vote ce soir!