Balbutiements

1 Avr

Sur le trottoir, les tables et les chaises s’alignaient le long du mur. Ça lui rappela Paris. Une rue tranquille, quelques restos sympas, des promeneurs arrêtés pour siroter un café, le soleil, et cette table juste pour elle. Elle entra, commanda un capuccino et un grilled-cheese, celui au brie, avec des artichauts et des champignons. Elle ressortit. Sa place l’attendait. Elle s’assit, glissa ses sacs sous la table en tassant du pied les bouts de papier souillés, les mégots encore humides,  les restes de l’hiver. Elle arracha ses lunettes de soleil à sa chevelure rebelle, les planta sur son nez. Elle inspira profondément en rejetant la tête vers l’arrière. Le soleil la réchauffait. Elle déboutonna son manteau, dénoua mollement son écharpe, admira ses ongles oranges, peints le matin même pour ajouter une touche de couleur, un brin de folie à sa tenue.  Son ode toute personnelle au printemps. La serveuse sortit à son tour, déposa le verre de café sur la table. Elle prit une gorgée. Il manquait quelque chose. Elle se pencha, farfouilla dans son sac l’air consciencieux.  Se releva. Dans sa main, elle tenait La foi du braconnier, de Marc Séguin. La couverture immaculée luisait au soleil. Elle porta le roman à son visage, l’huma. Elle aimait l’odeur des livres. Elle raffolait de ce léger craquement qui se faisait entendre lorsqu’on ouvrait un livre pour la première fois. Elle adorait aussi la première phrase d’une histoire. Elle la savourait comme on déguste la première bouchée d’un plat exotique, à la recherche des harmonies des parfums, des subtilités des épices.  « Le lendemain matin, je n’étais pas mort. »

La serveuse lui apporta son sandwich. Elle mordit dans le pain moelleux, le fromage emplit sa bouche. C’était chaud, c’était fondant, ça goûtait les artichauts et les champignons grillés, ses doigts étaient couverts de beurre, ses lèvres aussi, et à la table voisine s’asseyait le plus charmant des garçons. Grand, mince, une barbe naissante, les cheveux mi-longs négligemment attachés, un regard qui la fit chavirer et jeune, terriblement jeune. Il déposa des bouquins sur la table. Beigbeder. Cet auteur la lassait. Elle se dit que ça ferait une jolie entrée en matière. « Tu lis Beigbeder? Moi, je ne le supporte pas ». Ne jamais aborder un inconnu en le dénigrant. Mauvais.  Elle s’amusa intérieurement de sa bêtise. La serveuse s’approcha de lui. « Je vais prendre la même chose qu’elle ». Il la pointa. Pointa son assiette ou la pointa, elle. Ce n’était pas clair. De toute façon, c’était pareil. Il la regardait, elle. Elle se félicita de porter ses lunettes de soleil. Il ne voyait pas ses yeux écarquillés alors qu’il lui esquissait un sourire. Elle replongea le nez dans son livre pour cacher son trouble. Se pouvait-il que…

« Je peux m’asseoir? ». Il sortait d’où celui-là? Un homme bedonnant, vêtu d’une chemise à carreaux pastel, plus vieux, vieux comme elle, qui avait dû être beau quand il était jeune, jeune comme lui, venait de surgir du troquet avec son café. « Il a l’air d’un œuf de Pâques », se dit-elle, tout en l’observant s’asseoir, de l’autre côté de sa petite table, devant elle, devant lui… L’homme extirpa un paquet de cigarettes de la poche de son pantalon, en grilla une puis une autre. Elle savait qu’il tentait d’attirer son attention, lorsqu’il s’adressa à l’enfant qui passa puis à un ridicule petit chien. Il parlait fort. Riait gras. Elle le voyait du coin de l’œil chercher son regard. Il suffirait qu’elle lève les yeux de son bouquin, et il entamerait la conversation, elle le savait. « Emma que j’aimais comme une prière qui se serait réalisée ». Les mots de Marc Séguin comme un rempart entre elle et l’homme… et lui. Lui qui se dérobait à elle.

L’homme abdiqua enfin. ll partit. Elle se dit qu’elle avait sans doute été injuste. Elle aurait pu au moins lui parler de la météo. Il était peut-être gentil. Peut-être même un bon parti. Mais la vie est injuste. C’est comme ça. Elle avait fini de manger, s’était essuyé les doigts, les lèvres. Elle prit une dernière gorgée de café, et réprima une grimace en avalant le liquide froid.

Elle sait que c’est terminé. Le moment est disparu. Il n’y aura plus rien. Pas de suite, pas d’hypothétiques lendemains, pas de possibles. Elle resserre son foulard, récupère ses sacs, y glisse le livre, se lève à regret, rentre à l’intérieur pour payer. Quand elle ressort, il la dévisage. Elle s’engage sur le trottoir, le frôle, même si ce n’est pas dans cette direction qu’elle doit aller, même si elle ne lui adressera pas pour autant la parole, à peine arrivera-t-elle à soutenir son regard une fraction de seconde. Le soleil décline. Le vent fraîchit. Un frisson la parcourt. Elle marche vers chez elle, part retrouver sa solitude et son chat en maudissant sa timidité.  Et pourtant elle sourit. Comme une imbécile, elle sourit, parce que le printemps n’en est qu’à ses premiers bégaiements, que la ville commence nonchalamment à se réveiller, et qu’il y a devant elle tout plein d’après-midi baignés de soleil, de terrasses sur les trottoirs, et d’hommes jeunes et beaux lisant Beigbeder à la table à côté.

Publicités

6 Réponses to “Balbutiements”

  1. parleuse dimanche 1 avril 2012 à 22:53 #

    J’adore! Très jolie texte!

    • Quelquepart vendredi 13 avril 2012 à 22:09 #

      C’est bien joli ceci!!! Belle découverte que votre blogue. Je reviendrais.

      • parleuse samedi 14 avril 2012 à 08:11 #

        Merci! ; )

  2. parleuse samedi 14 avril 2012 à 08:12 #

    : P

    • Quelquepart samedi 14 avril 2012 à 09:23 #

      Ah non! J’ai répondu à votre commentaire. J’hais ça quand les autres font ça et je me suis fait avoir. Zut.

      • parleuse samedi 14 avril 2012 à 10:29 #

        Mais non, ça va! C’est drôle!! ; )

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :