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La petite Julie

29 Oct

Il avait 12 ans. Peut-être 14. Pas plus. Il traversait la rue en zigzaguant, son manteau trop grand flottant autour de son corps trop maigre. Des boucles rousses tombaient devant ses yeux. Il s’est avancé vers nous, la main tendue. A bifurqué vers d’autres passants. Mon ami a fouillé dans sa poche, s’est approché de lui. « T’as pas fait ça, man? T’as pas fait ça? »  Il a dit ça en bafouillant. S’est enfui avec son maigre butin. S’est enfoncé dans une ruelle.

J’ai repensé au rouquin depuis. Parfois, il s’infiltre dans ma tête, jusqu’à ce que sa silhouette s’évanouisse dans la pénombre d’une rue crade.

Puis, ce sont des souvenirs qui ressurgissent.  Plus anciens. Plus douloureux.

C’était en novembre. C’était il y a treize ans. La petite Julie avait disparu. Ce soir-là, elle est partie de la maison de jeunes où travaillait mon amie et elle n’est jamais rentrée chez elle. Personne n’a cru à une fugue. Pas la petite Julie. Pas cette jolie fille débordante de vie. Pas cette amoureuse emplie de gaieté. Pas elle.

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Au nom de ma casserole

29 Mai

Je regarde l’heure sur la cuisinière. 19h58.

Cling. Cling. Clang. Cling.

Les premières casseroles se font timidement entendre dans la ruelle. Le coeur battant, je ramasse mes armes: appareil photo, bouchons pour les oreilles, casserole et cuillère de bois. Le chat est rentré, apeuré par le bruit. Gentil chat. Je pars. Je me rends au point de rassemblement, mes armes bien cachées dans ma besace. Au coin de la rue, je sors cuillère et casserole.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

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La rage

26 Avr

Je n’ai ni la prétention ni l’intention de faire un blogue politique. Le sujet est beaucoup trop complexe, et mes connaissances trop limitées pour oser m’y attaquer. À peine ce blogue est-il engagé parfois, quand l’horreur  exige une prise de parole, un cri rauque ou un murmure brisé.  Mais ce doute toujours qui m’assaille. De quel droit est-ce que je m’exprime? Comment puis-je affirmer que mon opinion est plus importante, plus valable qu’une autre? Et dans ce monde pluriel qui est le nôtre, qui peut se targuer de détenir la vérité absolue?

Ce blogue ne parle pas de politique. Non. Mais j’ose croire qu’il parle un peu d’humanité. Et c’est de celle-ci que j’ai envie de causer aujourd’hui. De l’humanité qui s’enfuit comme le sang du poignet d’une suicidée, comme les grains du sablier, comme un chien devant la tempête.

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La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

Les voisins en instantanés

8 Jan

LE VOISIN

2007.

Le voisin d’en arrière est sur son balcon. Il étend ses vêtements sur la corde à linge. Entre deux t-shirt, il tourne les pages d’une revue. De ma cour, j’entends le grincement de la poulie.

2009.

C’est l’été. Un verre de vin rouge à la main, le voisin fait du BBQ. À ses côtés, une jolie brunette rit entre deux gorgées.

2010.

La jolie brunette étend des vêtements sur la corde à linge. Les robes fleuries égaient maintenant les t-shirts monochromes. La poulie ne grince plus.

2011.

C’est l’hiver.  Le soleil fait la grasse matinée. La lumière est allumée chez le voisin. Il se tient debout devant la fenêtre. Dans ses bras, un minuscule bébé. J’ai l’impression qu’ils m’observent tous les deux.

LA VOISINE

2007.

Les voisins d’en arrière sont dans leur cour. Il fait du BBQ. De mon balcon, je sens l’odeur de la viande grillée. Elle arrache des mauvaises herbes entre deux gorgées de vin blanc.

2009.

C’est l’été.  La voisine prend son petit déjeuner dans la cour. Seule. Entre deux bouchées, elle tourne les pages d’une revue.

2010.

La voisine étend ses vêtements sur la corde à linge. Ma blonde dit qu’elle aimerait bien avoir une robe comme celle-là. La troisième en partant du poteau. Tu vois?

2011.

C’est l’hiver.  Dehors, il fait encore nuit. Je tente de rendormir le bébé.  La lumière est allumée chez la voisine. Elle se tient debout devant la fenêtre. Dans ses bras, son chat. J’ai l’impression qu’ils m’observent tous les deux.

Mon 11 septembre

11 Sep

Je suis au boulot.  Quand le premier avion frappe la tour, nous ouvrons la télévision dans la salle de réunion. La plupart retournent à leur bureau. Quand le deuxième avion frappe, nous nous réunissons tous dans la salle. Personne ne parle. Nous regardons les images défiler. Un autre avion sur le Pentagone. Une tour qui s’effondre. Un avion qui s’écrase dans un champ. L’autre tour qui se désintègre à son tour… Mais quand cela s’arrêtera-t-il? Des immeubles du centre-ville sont évacués. Notre patron nous invite à rentrer à la maison. Je reste. Il le faut. Il faut trouver un sens… Le soir, après avoir passé la journée à scruter les fils de presse, sélectionner des photos, mettre en ligne, recommencer, toujours, car tout va tellement vite, et tout est tellement confus, tellement plus grand et plus effroyable que tout ce qui nous a été donné de connaître de notre vivant, le soir, donc, après cette journée dure et froide comme une pierre au fond d’un puit, je prends mon vélo et je monte au sommet du Mont-Royal. Et là, debout à côté de mon vélo, le souffle court, le cimetière à mes pieds, là, enfin, je pleure.

 

 

Junky

23 Août

La première fois, je n’étais pas certaine de le reconnaître. Il sortait du dépanneur. J’ai eu le temps d’apercevoir deux pains blancs dépassant de son sac. Je l’ai croisé de nouveau, au coin de ma rue.  Une fois, deux fois. Et encore aujourd’hui. Il était à vélo. Je me suis demandé s’il l’avait volé.

La mémoire m’était revenue.

Il y a vingt ans, c’était un beau garçon. Allumé. Bohème.

Quelques années plus tard, je l’avais revu à la librairie où je travaillais. Il tentait de cacher un dictionnaire dans son manteau. Je suis allée vers lui. J’ai dit son nom. « Qu’est-ce que tu fais?» Il a levé la tête. Son regard était vide. J’ai eu peur.  « Tu ne peux pas faire ça.» Il a déposé l’épais volume sur la tablette et il s’est enfui.

Je ne me souviens plus de son nom. Tout cela a refait surface. Tout sauf son nom qui se refuse à moi.

Il était revenu. Je le suivais dans la librairie, sans un mot, jusqu’à ce qu’il parte, les mains aussi vides que ses yeux, son manteau flottant autour de son corps maigre. Nous avons répété notre silencieux manège à plusieurs reprises.

Je ne l’ai jamais revu.

Jusqu’à cet été.

Il a les mêmes yeux éteints. Son visage est ravagé par le temps et je ne sais quelle cochonnerie. En toute franchise, j’ai été étonnée qu’il soit toujours vivant.

Je me questionne sur sa vie. A quoi elle ressemble. Où il habite. Mais lorsque je le croise, je ne lui demande rien.

Je regarde ailleurs et j’accélère le pas.

 

L’aveuglement

25 Juin

Il lui a arraché les yeux.

En commençant la lecture de l’article, je m’attendais à la violence usuelle. Il lui avait balancé de l’acide à la figure. Cet acte pourtant immonde, je le réalise maintenant, a été banalisé. Nous avons entendu l’histoire tant de fois. C’est horrible. Comment peut-on être immunisé contre ça? Ne plus frissonner à l’évocation de ce geste? Mais c’est ainsi. « Bon, une autre histoire de femme défigurée » … Comment peut-on dire ça? Penser ça? Je suis la première coupable.

Mais il lui a arraché les yeux. Toute la violence contenue dans cette phrase. Toute la haine. De ses mains nues, il lui a arraché les yeux. Parce qu’elle était trop brillante. Parce qu’elle était libre. Parce qu’elle rêvait les yeux grands ouverts.

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