Au nom de ma casserole

29 Mai

Je regarde l’heure sur la cuisinière. 19h58.

Cling. Cling. Clang. Cling.

Les premières casseroles se font timidement entendre dans la ruelle. Le coeur battant, je ramasse mes armes: appareil photo, bouchons pour les oreilles, casserole et cuillère de bois. Le chat est rentré, apeuré par le bruit. Gentil chat. Je pars. Je me rends au point de rassemblement, mes armes bien cachées dans ma besace. Au coin de la rue, je sors cuillère et casserole.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Debout, au coin de la rue, j’ose enfin regarder mes pairs. Je reconnais un voisin. Bonjour! Un sourire. Un autre. Je me détends. Parfois, il n’y a pas pire qu’une foule pour se sentir seule. Et parfois, non. Parfois, la foule vous enlace, la foule gonfle, gonfle et elle vous gobe, vous avale tout rond, et vous n’êtes plus seule. Nous commençons à nous mouvoir dans un étrange ballet, à la fois chaotique et harmonieux. À la lumière verte, nous traversons. Des inconnus se croisent. Regards. Sourires. Klaxons. Un groupe compact se forme à chacun des coins de rue. Attend l’autre lumière verte. Et on recommence. On tourne en rond, à l’intersection, comme des cons, mais ce n’est pas grave. Parce que pendant ce temps, l’énergie monte, la cohésion s’installe, et la foule gonfle et gonfle encore.

Cling. Cling. Cling. Clang. Clang.

Cling. Cling. Cling. Clang. Clang.

Les trottoirs ne peuvent plus contenir la marée qui s’avance et se retire, s’avance et se retire… La foule envahit la rue. Des manifestants s’improvisent agents de la circulation, calment les automobilistes impatients, leur indiquent des rues alternatives, rigolent avec les autres. Un homme aux cheveux blancs, muni d’un dossard, suivra la manifestation sur son vélo, s’arrêtant à chaque intersection pour assurer la sécurité. Nous sommes là, au beau milieu de la rue. Et maintenant, on fait quoi?

Au loin, j’entends le tonnerre rugir. Il vient vers nous. C’est un autre groupe qui nous rejoint, plus gros encore, plus bruyant. Cris de joie. Bruits de trompette. Tambours. Cacophonie. Frissons. Les casseroles s’accordent. Résonnent fort, toujours plus fort.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

La marche peut débuter. Nous parcourons les rues du quartier, ensemble. J’évolue de petit groupe en petit groupe, m’adaptant au rythme de chacun.

Cling. Cling. Clang. Clang. Clang. Clang.

Cling. Cling.

Clang. Clang. Clang. Clang. Cling.Cling.

Nous avançons. J’observe les gens qui m’entourent. Des couples de tous les âges, des gangs d’ados, des solitaires, comme moi, des familles, des bébés sur le ventre de leur mère ou le dos de leur père, de gros casques sur les oreilles. Des enfants en pyjama. Une princesse aux tresses crépues arborant fièrement le drapeau du Québec en cape par-dessus sa robe chatoyante. Le frère et la soeur épuisés endormis enlacés dans leur chariot. Une vache. Un pirate. Un homme-orchestre.

La police nous bloque le passage. Nous nous assoyons au milieu de la rue. Nous attendons. Repartons. Coincés à une autre intersection. D’un accord tacite, dans une cohésion parfaite, la tête de la manifestation bifurque sur une petite rue résidentielle. C’est samedi soir. Les gens sortent sur les trottoirs avec leur verre de vin. D’autres courent à l’extérieur armés de casseroles, de couvercles, d’assiettes, n’importe quoi qui fait du bruit. Certains déroulent le drapeau du Québec qu’ils ont retrouvé en catastrophe dans le fond du garde-robe. D’autres encore tapent sur ce qui se trouve à portée de main. Une boîte aux lettres. Une poubelle. Une rampe d’escalier.

Cris de joie. Cacophonie. Frissons.

Plus loin, le même soir, un autre soir, je ne sais plus, peu importe, c’est le même souffle qui nous porte, une vieille femme toute courbée sort sur son balcon. Elle est vêtue d’une robe de chambre rose. La cigarette au bec. Se déplace avec difficulté. Son mari la tient par le coude, l’aide à s’asseoir. Boule dans ma gorge.

Autre balcon. Un grincheux, caché derrière un paravent, nous lance une chaudière d’eau du haut de son 3e étage. Vieux crisse, va. Sans rancune.

Je ne sais plus exactement où nous sommes, je n’ai jamais remarqué ces immenses fenêtres au 2e étage de cet immeuble. S’y dessinent deux ombres. Un homme agrippé à sa marchette. Une femme assise dans sa chaise roulante. Ils lèvent le poing. Les deux lèvent le poing, le poing de la révolution, le poing de ceux qui se tiennent debout, tandis que nous passons dans la rue en bas. Je les vois. Nous les voyons tous. Hissons  nos casseroles. Tapons plus fort. Plus vite. Et cette boule dans ma gorge qui m’empêche de respirer.

Alors que nous poursuivons notre marche, je remarque les édifices décrépis, les logements exigus, beaucoup de familles d’immigrants qui s’agglutinent aux fenêtres. Trois enfants apparaissent à l’une d’elle. Ils nous envoient la main. De nouveau, la clameur des casseroles s’amplifie, le rythme se fait plus rapide, les instruments s’élèvent vers le ciel. Et le visage des enfants qui s’éclaire d’un sourire beau comme la lune, et le garçon qui trépigne d’excitation, et les fillettes stupéfiées. La boule dans ma gorge m’étouffe.

Cling. Cling. Cling. Clang. Clang.

Cling. Cling. Cling. Clang. Clang.

Traitez-nous d’utopistes, qualifiez  nos manifestations de jeux puérils, dites-nous que cela ne nous mènera à rien, honnêtement, je m’en fous. Parce qu’à vous qui méprisez ce grondement qui se fait entendre au Québec, à vous qui tournez le dos à cette vague de fond qui menace de vous faire perdre pied, à vous qui réclamez le retour au calme, à l’ordre, à une vie monotone et sans surprise, à vous, j’aimerais simplement vous répondre qu’une société gérée par des technocrates sans âme est appelée à mourir et qu’une identité ne se construit pas sans une bonne dose de rêves. Participer à ces concerts de casseroles, c’est accepter de faire partie de quelque chose de plus grand que soi. Parce que je suis désolée de vous l’apprendre, mais chacun d’entre nous, dans notre individualité de bien nantis, nous sommes tout petits. Est-ce que ce printemps 2012 passera à l’histoire. Traitez-moi de naïve, mais je crois que oui. Parce qu’il est maintenant question de beaucoup plus que des frais de scolarité. Je ne vous apprends rien, je sais.  Est-ce que ce printemps 2012 changera notre histoire? La mienne, oui. Celle de tous mes voisins, aussi. La vôtre? Celle de notre pays? Je l’espère. Mais il en dépend aussi de vous, alors je ne suis sûre de rien.

Dernière chose et après, je vous laisse à vos chaudrons. À ceux qui disent que nous nous plaignons le ventre plein, et que nous devrions aller voir ailleurs, dans ces pays du tiers-monde, là où les gens ne savent ni lire ni écrire, crèvent de faim, vivent dans des conditions abjectes. Qu’on aille donc voir c’est quoi la misère! Et bien, justement. J’y suis allée.

J’ai visité la Bolivie, le Maroc, l’Inde, pour ne nommer que ceux-là. J’ai vu ces gens vivre sans barrières, s’entraider, prendre soin des vieillards, et protéger tous les enfants du village. Ils mangent dans la rue, se douchent sur les perrons, refont le monde sur le trottoir. J’ai côtoyé ces peuples qui se sont approprié la rue, me rappelant la valeur de la communauté, du « ensemble” plutôt que du “chacun pour soi”. Non seulement  j’aime tout particulièrement  l’Asie, mais je suis devenue dépendante de ce bordel, furieusement vivant.

Je suis allée au Myanmar aussi. Un pays magnifique. C’était au lendemain de la révolte des moines. J’ai vu les barbelés au coeur de Yangon, les barricades autour des monastères, le camp de l’armée érigé dans un parc tranquille. J’ai lu les journaux de propagande, les mises en garde contre ces prétendus terroristes, ceux qui osaient simplement s’opposer au régime. J’ai dû montrer patte blanche, prendre des photos en cachette, mentir sur mon boulot. J’ai eu des conversations avec des Birmans, loin des oreilles indiscrètes. On m’a raconté des histoires déchirantes. J’ai longé avec émotion le lac auprès duquel Aung San Suu Kyi était, à cette époque, encore assignée à résidence. J’y suis allée et j’ai vu. Et je connais la valeur inestimable de notre liberté. Liberté d’action. Liberté d’expression. Et chaque fois que l’on tentera de nous en arracher ne serait-ce qu’un petit morceau, je me battrai pour elle, et je la célébrerai en tapant un peu plus fort sur ma casserole.

Désolée si pendant ce temps je vous  empêche de dormir, mais j’ai des bouchons dans ma sacoche. Il me fera plaisir de vous les donner.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

Clang. Clang. Cling. Cling. Cling.

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2 Réponses to “Au nom de ma casserole”

  1. gva01 mardi 12 juin 2012 à 03:50 #

    Un salut amical depuis la France. Et quelques mots pour vous dire à nouveau combien j’aime votre écriture, sa justesse et la sensibilité qui s’en dégage. Si j’étais moins loin, je me joindrais bien à vous pour taper sur une casserole !

  2. Paula mardi 12 juin 2012 à 20:32 #

    Merci, ça fait tellement plaisir de recevoir un tel message! J’espère que j’ai réussi à vous faire marcher un peu à mes côtés dans les rues si vivantes de Montréal.

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