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La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

La petite fille qui aimait Frida

25 Fév

Frida Kahlo.« Tu portes une main de Fatima? » La question m’a fait sourire. Tout le monde ne connaît pas le symbole de la main de Fatima, et encore moins les fillettes de 9 ans. « Moi aussi, j’en avais une, mais on me l’a volée. Ça fait très longtemps. » Je me suis demandé ce que signifiait « très longtemps » pour un enfant. Je ne l’ai pas interrogée. Elle était tellement sérieuse. Elle m’a invitée à entrer dans sa chambre. M’a fait visiter l’espace exigu. Le coin lecture, avec sa petite bibliothèque et son gros coussin. Le coin bureau, caché derrière un voile transparent. Elle accompagnait la visite de commentaires. « Ça, c’est une photo avec ma meilleure amie. » « Elle, c’était ma meilleure amie avant. C’est encore mon amie, juste plus ma meilleure amie. » « Ça, ce sont des bracelets que je fais. » « Avant, ma couleur préférée, c’était le mauve, maintenant, c’est le vert. » Du salon me provenait le brouhaha des conversations. Le calme paisible de cette chambre et de celle qui l’habitait me plaisait vraiment. J’aimais cette singulière fillette qui semblait pouvoir passer de l’enfance à l’âge adulte en un instant. Je me disais qu’elle devait avoir une vieille âme. Je ne sais même pas si je crois aux âmes. Et pourtant, devant elle, oui. Elle m’a invitée à gravir l’échelle peinte en bleu qui montait à son lit, en haut de l’espace bureau. Je me suis hissée sur les barreaux. Sur le mur, en face de moi, un collage d’images. Des chats, des princesses, « Je vais les enlever, c’est quand j’étais petite que j’aimais les princesses », la famille, les amis, des dessins, et… Mes yeux ont croisé un regard vibrant que je connais trop bien. Deux billes noires sous d’épais sourcils. La longue chevelure relevée sur le dessus de la tête. Les fleurs, les bijoux, les vêtements colorés. « Tu as une photo de Frida Kahlo. » Ce n’était ni une question, ni une affirmation. Plutôt une exclamation. Combien de petites filles de 9 ans collent une photo de Frida Kahlo au-dessus de leur lit? « Oui, j’aime beaucoup Frida Kahlo. » Je suis descendue de mon échelle. Me suis tournée vers elle. « Moi aussi. » Elle a hoché la tête. Elle comprenait. « Merci pour la visite. » Et je suis retournée au salon, laissant à ses jeux la petite fille qui aimait Frida.

Ma douleur

17 Juil

« Afficher ses tatouages, c’est en quelque sorte afficher sa douleur. »
Robert Lepage (Le dragon bleu)

Cette phrase s’est imprimée dans ma tête, comme un tatouage, comme celui qui fait partie de moi depuis plus de 10 ans. Je l’oublie souvent. Je ne le vois que rarement. Je l’effleure parfois du bout des doigts, me rappelant soudain la présence de cette vieille blessure.

En lisant cela, j’ai d’abord résisté. Je ne me suis pas fait tatouer pour exprimer ma souffrance. Au contraire. Cela s’est fait dans la joie. Je me suis fait tatouer pour ne pas oublier. Ne pas oublier de rester fidèle à moi-même, dans toute la dualité qui m’habite, et que ce dessin représente. Cette dualité est mon essence. Mais elle est aussi source de douleur, il est vrai. Cette phrase me l’a cruellement rappelé.

Mais je ne vous offrirai pas ma douleur en spectacle.  Ce serait me montrer bien trop vulnérable. Vos regards indiscrets ne me voleront pas ce que j’ai de plus intime.  Je ne le supporterais pas.

Ma douleur m’appartient.  Je sais qu’elle est là, je sens sa présence, comme une légère pression au bas du dos. Je ne la renie pas, non, la renier serait une erreur. Elle me rattraperait tôt ou tard. Je la porte en moi. Sur moi. Simplement, chaque matin, je me fais face dans le miroir et je choisis de ne pas regarder en arrière.

Je tourne le dos à ma douleur et j’avance, droit devant, deux poissons enlacés ondulant au creux de mes reins.

Chanson d’été

13 Juil

La découverte musicale de la journée… Pour le rythme, pour sa voix, pour son énergie, pour les toits de Paris et pour Nad qui me trouvait trop intense dans mes derniers billets.

Et parce que comme le dit si bien André Ducharme, « on ne devrait jamais se poser de questions sur le sens de sa vie quand il fait au-dessus de 30° ».

 

Perdue à Paris

14 Mai

Un petit film mignon comme tout qui me donne envie de me perdre dans Paris…

Chanson du dimanche matin

17 Oct

 

Hindi Zahra - Beautiful Tango.

Beautiful Tango, de Hindi Zahra. Vidéo dirigé par Tony Gatlif.

 

Pour les coeurs comblés, les coeurs meurtris, les coeurs gros, les coeurs sensibles,  les coeurs qui battent et les coeurs qui flanchent…

À écouter et regarder, encore et encore.

Je t’aime, mais après?

29 Août
Jeunes vietnamiennes riant.

(photo: Flickr)

Je t’aime beaucoup.

Avez-vous déjà entendu ces mots? Vous ont-ils transpercé comme une lame? Vous ont-ils fait plier un peu? Vous ont-ils écrasé? Parce que quand on dit « Je t’aime beaucoup », ont dit aussi souvent « Je ne t’aime pas ». « Je t’aime beaucoup, mais… restons amis ». « Je t’aime beaucoup, mais… je n’ai pas de papillons ». Mais je t’aime vraiment beaucoup.

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Allo Paris

10 Jan

Été 1996. Je suis au défunt Spectrum de Montréal. Debout, mon copain derrière moi m’enlaçant de ses bras frêles, je pleure en silence. Pendant toute la durée du spectacle, je me tiens ainsi, debout, dans les bras de l’homme que j’aime, et je pleure. Il se peut que la mémoire me joue des tours. Peut-être que ce n’était que le temps d’une chanson, deux peut-être, mais dans mon souvenir, c’est une éternité. Sur la scène, un homme malade est assis sur un tabouret. Il est amaigri, faible.  Mais sa voix, mais ses chansons, mais son âme touchent à mon âme et la brisent, et recollent les morceaux, et la brisent encore. Je me dis « Il va mourir ».

Plus de 13 ans plus tard, j’apprends aujourd’hui sa mort.

Mano Solo. Il aura combattu longtemps celle qui l’attendait.

Hiver 2006. Je passe une semaine, seule, à Paris.  Il fait gris. Il fait froid. L’humidité s’empare de mes os qui gémissent. Mais je marche. Toute la journée, je marche. Je marche sur les pas de mon enfance et sur ceux d’Amélie Poulain et des Malaussène. Le soir, dans ma minuscule chambre du 5e arrondissement, je me couche sur le matelas trop mou et je regarde les Olympiques à la télévision en sirotant un verre de vin, et en tentant d’ignorer mon dos, au bas duquel résonnent encore mes pas.  Le matin, je déjeune d’un croissant et d’un café au lait dans le décor baroque de la salle à manger, et je repars.

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