Tag Archives: solitude

La petite Julie

29 Oct

Il avait 12 ans. Peut-être 14. Pas plus. Il traversait la rue en zigzaguant, son manteau trop grand flottant autour de son corps trop maigre. Des boucles rousses tombaient devant ses yeux. Il s’est avancé vers nous, la main tendue. A bifurqué vers d’autres passants. Mon ami a fouillé dans sa poche, s’est approché de lui. « T’as pas fait ça, man? T’as pas fait ça? »  Il a dit ça en bafouillant. S’est enfui avec son maigre butin. S’est enfoncé dans une ruelle.

J’ai repensé au rouquin depuis. Parfois, il s’infiltre dans ma tête, jusqu’à ce que sa silhouette s’évanouisse dans la pénombre d’une rue crade.

Puis, ce sont des souvenirs qui ressurgissent.  Plus anciens. Plus douloureux.

C’était en novembre. C’était il y a treize ans. La petite Julie avait disparu. Ce soir-là, elle est partie de la maison de jeunes où travaillait mon amie et elle n’est jamais rentrée chez elle. Personne n’a cru à une fugue. Pas la petite Julie. Pas cette jolie fille débordante de vie. Pas cette amoureuse emplie de gaieté. Pas elle.

Lire la suite

Publicités

Histoire de familles

23 Sep

J’aime à dire que j’ai une famille innée. Mes parents, mon frère, mes nombreux cousins et cousines, mes tantes, mes oncles. Ceux qui restent… Ils sont là depuis toujours. Ils font partie de moi. Je les aime. D’un amour un peu nostalgique. C’est un amour qui sent l’enfance, qui vibre au rythme du référendum de 80, qui bourdonne des étés au bord du lac. Un amour qui goûte la pizza devant la Soirée du hockey, les tomates de ma grand-mère, sa confiture à la rhubarbe. Un amour où résonnent les voix de la parenté envahissant notre maison au réveillon. On y entend aussi le klaxon du boulanger, au fond de la baie, annonçant ses beignes chauds et dégoulinants de sucre, les éclats de rire lors des parties de cartes tard le soir, le bateau d’un oncle, la Beetle d’un autre, l’orgue électrique de ma tante, l’horloge grand-père…

Lire la suite

La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

6 mois

27 Juin

Les médecins lui donnent six mois. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Il ne s’agissait pas d’un scénario de film, du résumé d’un livre, de la présentation d’une invitée à une émission de variétés… J’étais dans la vraie vie. Là où l’on reçoit des nouvelles des gens que l’on connaît.

Six mois. Je me suis mise à compter. Dans six mois, ce sera Noël.

Hier, je suis allée acheter une baguette. Geste anodin. Quel est le sens de ce geste quand il nous reste six mois à vivre. Est-ce une perte de temps? Est-ce au contraire un moment précieux? Entrer dans la boulangerie, humer les effluves de pain frais, demander la baguette à la jeune fille, lui donner son dû en souriant, lui souhaiter une bonne journée, prendre le sac de papier entre ses mains, serrer juste un peu plus fort pour sentir la croûte résister sous la pression, deviner la mie tendre à l’intérieur… Est-ce que le quotidien devient une perpétuelle source d’émerveillement ou un puits infini de tristesse?

Lire la suite

Vivantes

13 Juin

Elle m’a dit «Tu lui donneras beaucoup d’amour. Elle en aura besoin.»

J’ai répondu «Je serai là pour elle.»

Elle a ajouté «Vous allez vous apporter beaucoup l’une et l’autre.»

J’ai dit «On ne se lâchera pas, ne t’inquiète pas.»

Elle avait les yeux brillants. J’avais la gorge nouée.

Je ne sais pas pourquoi la mort s’est glissée dans la conversation. Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes mises à imaginer le pire. Sa fille soudain orpheline. La petite et moi comme deux naufragés nous accrochant l’une à l’autre. Nous ne voulions pas écrire ce scénario terrible. Il n’avait aucune raison d’exister. Et pourtant, il s’est imposé à nous, nous a refusé le refuge quotidien du déni ordinaire.

Regardez. Regardez la mort en face, les filles. On ne sait jamais.

Nous avons versé quelques larmes sans détourner le regard.

Puis l’ange de la mort s’est envolé. Le bruit de ses ailes a fait place au silence.

Un grand éclat de rire nous a traversées. Nous étions vivantes. Tellement vivantes. Plus que jamais. Vivantes.

La boîte aux lettres

15 Jan

Ce matin, en rangeant les cartes de Noël, j’ai ouvert la mauvaise boîte de métal. Il y a celles qui contient les cartes de fête et de Noël, il y a celle des cartes postales, et il y en a une autre pour les lettres.  Oui, je conserve tout. Je ne peux me résigner à mettre à la poubelle des mots qui me sont destinés. C’est pareil pour les courriels. J’accorde trop d’importance aux mots pour les détruire.

Alors, ce matin, j’ouvre cette boîte par erreur. Il y a si longtemps que je n’y ai pas glissé une nouvelle lettre. Si longtemps qu’on ne m’a pas écrit une lettre à la main, sur du beau papier, avec des petits dessins griffonnés dans les marges. L’espace d’un instant, je regrette l’avènement du web, des courriels, des blogues et de Facebook.  Ça passe. Sur le dessus de la pile, une lettre de Mariela, une Cubaine de Holguin. La lettre est écrite en espagnol sur une petite feuille de papier très fin. Je peine à en comprendre tout le sens, mais je saisis que Mariela se rappelle nos conversations sur la plage. Qu’elle me considère comme une soeur. La lettre est datée du 17 février 1994. À la fin de mon bac, j’étais allée passer une semaine à Holguin, dans un tout inclus bon marché, avec ma colocataire.  Une journée, nous avions marché sur la plage jusqu’au village voisin. Des jeunes filles étaient venues nous parler. Elles nous avaient invitées chez elle et nous avaient montré à danser la salsa. J’imagine que Mariela est l’une d’elle. Mais je ne me souviens pas. Il y a 17 ans, une jeune Cubaine a pris le temps de m’écrire une gentille lettre, et j’ai oublié son visage. C’est triste. J’espère au moins que je lui ai répondu…

Lire la suite

Le temps du tsunami

12 Déc

Art japonais - Tsunami.

Une vague qui emporte tout, qui détruit tout. Juste avant, un grand calme. Les poissons sont partis, les oiseaux aussi. Même la mer semble s’être retirée. Ça fait rire les enfants. Juste avant, un grand silence. Puis l’eau qui revient. Tout doucement, pour commencer. Mais on sent sa force. Elle enserre les chevilles. Un étau qui se referme. Et cette vague qui se forme au loin. C’est beau ce long ruban blanc à l’horizon. De la plage, on ne peut deviner sa hauteur. On ne peut imaginer sa puissance, si ce n’est de l’eau qui vous masse vigoureusement les mollets. Puis, on aperçoit le bateau se renverser. Disparaître. Et alors, on comprend. Alors, c’est la peur qui vous serre le ventre. La peur qui vous dégage de l’emprise de l’eau et vous fait courir, courir. Et pourtant, vous continuez à filmer. La caméra tourne. On entend les cris, on voit l’eau vous rattraper. Vous montez l’escalier. L’hôtel tremble, mais il tient bon. Celui-là tient bon. Vous êtes sauvés. Et vous assistez impuissants à la mort des autres. Ce couple âgé, vous leur tendiez la main. Ils étaient tout près. Et puis, la structure à laquelle ils s’agrippaient a cédé. Ils sont disparus dans le grand remous. Au loin, un homme s’accroche à un palmier. Vous l’encouragez. « Hold on! Hold on! » Mais il ne vous entend pas. Le silence a fait place à un vacarme sans nom. Et à travers le vacarme, les cris. Ils fusent de partout. Ils s’éteignent. Mais d’autres cris, il y a toujours d’autres cris pour remplacer ceux qui s’épuisent. Vous les entendrez pour le reste de vos jours. Quand l’eau se retire, vous vous enfuyez dans la montagne. Vous grimpez constamment plus haut. On dit que la prochaine vague sera plus dévastatrice encore. Et qu’il y en aura une autre et une autre. Le lendemain, vous redescendez, vous retournez là-bas, au bord de la mer. Il fait beau. Tout ce temps, il fait tellement beau. Et vous êtes vivants.

Lire la suite

Bribes de vieux

8 Août

Une dame s’arrête, hésite. « Vous sauriez pas s’il y aurait pas un 3 ½ à louer dans le coin? » Non, madame, je ne sais pas. Ils sont rarement annoncés, les appartements à louer dans le quartier… « Vous croyez qu’il y en a encore des pas chers, vous croyez que je vais trouver? À six cent piasses, mettons, vous croyez que ça existe? » Mais si, madame, ça existe, certainement. « C’est que je viens d’emménager avec ma sœur et son fils, mais le nouveau propriétaire nous met dehors, on vient d’apprendre ça, on est ben découragés, alors eux, ils se prennent un 4 ½ , et moi, je me cherche un 3 ½.  On va pu habiter ensemble. J’suis ben découragée, ben découragée… » Je comprends, ça doit être difficile, madame, mais vous allez trouver, vous verrez. « Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle, je m’excuse, je suis ben découragée… » Ce n’est vraiment pas grave, madame, vraiment pas. Ne vous inquiétez pas, ça va aller, madame. Ça va aller.

Lire la suite