La petite Julie

29 Oct

Il avait 12 ans. Peut-être 14. Pas plus. Il traversait la rue en zigzaguant, son manteau trop grand flottant autour de son corps trop maigre. Des boucles rousses tombaient devant ses yeux. Il s’est avancé vers nous, la main tendue. A bifurqué vers d’autres passants. Mon ami a fouillé dans sa poche, s’est approché de lui. « T’as pas fait ça, man? T’as pas fait ça? »  Il a dit ça en bafouillant. S’est enfui avec son maigre butin. S’est enfoncé dans une ruelle.

J’ai repensé au rouquin depuis. Parfois, il s’infiltre dans ma tête, jusqu’à ce que sa silhouette s’évanouisse dans la pénombre d’une rue crade.

Puis, ce sont des souvenirs qui ressurgissent.  Plus anciens. Plus douloureux.

C’était en novembre. C’était il y a treize ans. La petite Julie avait disparu. Ce soir-là, elle est partie de la maison de jeunes où travaillait mon amie et elle n’est jamais rentrée chez elle. Personne n’a cru à une fugue. Pas la petite Julie. Pas cette jolie fille débordante de vie. Pas cette amoureuse emplie de gaieté. Pas elle.

Alors, quoi? Où était Julie? Que lui était-il arrivé? On ne veut pas, on ne peut pas imaginé le pire. On la cherche. On ne sait pas où, on ne sait pas pourquoi, mais tout plutôt que se sentir impuissant. Tout mais pas ça. Tout sauf attendre sans rien faire. Tout pour taire les voix dans sa tête.

Nous avons passé une journée à la chercher, mon amie et moi. Au centre-ville de Montréal, dans les bars les plus miteux, au fond des ruelles humides, dans les parcs et sur les trottoirs. Cette journée-là, j’ai regardé la misère dans les yeux. Nulle part la petite Julie, mais partout des jeunes amochés, gelés, titubant le long des murs. Mon amie reconnaissait des visages. Certains s’éclataient quelques heures. Le temps de s’évader de leur banlieue terne, d’oublier leur quotidien de merde. Le temps de s’inventer une vie pétrie de courage et d’aventure. Avant de retourner à la maison, à l’heure pour le souper.  Pour d’autres, c’était différent. Mon amie les croyait perdus. Elle était heureuse de les voir vivants. Je me souviens d’une blondinette. Son regard vide cerné de khôl. Belle et molle comme une poupée de chiffon.

Mon amie les saluait avec douceur. Dans ses paroles, dans sa voix, aucun jugement. Pas de morale. Que de l’amour. Juste un peu. Juste ce qu’il faut parfois.  Moi, j’avais seulement une grosse boule dans la gorge. Impuissante.

Ce soir, je me demande ce qu’ils sont devenus. Je me demande si le jeune rouquin s’en sortira. J’espère que ses parents croulent sous l’inquiétude. J’espère qu’ils le cherchent. Je ne leur souhaite pas, à eux.  On ne peut souhaiter ça à personne. Personne. Je le désire pour lui. Parce que tout est mieux que l’indifférence. Tout est mieux que d’être dans la rue en sachant que personne ne te cherche.  Parce qu’alors, c’est le désespoir. Et qu’après le désespoir, que reste-t-il sinon la mort?

On n’a jamais retrouvé la petite Julie. Elle avait 16 ans.

 

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3 Réponses to “La petite Julie”

  1. jean polet mardi 30 octobre 2012 à 01:08 #

    Paula,
    Quand tu écris, j’ai toujours un hésitation à lire, car je sais que tu touches la ou une injustice sévit, et je suis confronté, sans pouvoir agir……
    Merci de tes chroniques . elles continuent à nous ouvrir les yeux sur la vie des autres.

  2. saravati jeudi 14 février 2013 à 05:37 #

    Une histoire terrible. Ces enfants abandonnés dans la rue par le sort ou leur volonté de fuir. Cette quête d’autre chose, de refuser le monde tel qu’il est sans savoir quel monde on voudrait. Puis ces enfants qui disparaissent et qu’on ne retrouvera pas…ou alors très tard, trop tard quand l’épreuve aura désuni les familles comme le petite Elisabeth Brichet dont le père vient de mourir. Oui, la réalité dépasse bien souvent la fiction.

  3. prix premastop lundi 11 août 2014 à 05:35 #

    un joli wordpress

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