Tag Archives: femmes

La vieille

26 Mai

C’était un vendredi. Une journée de printemps qui vous déshabille, du matin emmitouflé dans votre p’tite laine au milieu d’après-midi à moitié nu sous les rayons du soleil. J’avais pris congé. Pour rien. Parce que mon corps et mon esprit réclamaient une pause, un passage à vide, un trou noir dans lequel être aspirés. Parce qu’ils me disaient que si je ne m’arrêtais pas, ils m’entraîneraient au pied du mur. Peut-être même dedans.

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Un ange en baby doll

13 Mar

La dernière fois que je t’ai vue, nous avions neuf ans. Je présume que tu préférerais oublier. Pardonne-moi si je m’immisce dans ta vie aujourd’hui, mais je pense souvent à toi. As-tu fondé une famille? Habites-tu toujours dans le coin? Comment va ta mère?

Tu sais, il y a une image d’elle qui ne m’a jamais quittée. C’était un matin d’automne. Elle avait l’air d’un ange. Un ange en robe de nuit marchant pieds nus sur le trottoir glacial d’une banlieue tranquille. Il était tôt. Les enfants n’avaient pas encore envahi la rue pour se rendre à l’école juste en face. « Ce qu’elle est belle… » Ma mère, à la fois subjuguée et effrayée, observait la scène de la baie vitrée du salon. Je n’osais pas poser de questions. J’avais reconnu ta mère.

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Le rire du dumpling

28 Jan
Dumplings.

(Photo: thepathtraveler / FreeDigitalPhotos.net)

Quand on les dépose sur la langue et qu’on appuie doucement les lèvres l’une contre l’autre, c’est là que ça se produit.  L’explosion de saveurs. La sauce piquante qui vient chatouiller les papilles sur les côtés de la langue, le bouillon qui emplit la bouche, la pâte qui résiste juste ce qu’il faut, les ingrédients qui se mélangent, tout en gardant chacun leur parfum unique.  J’ai humé, savouré, aspiré, croqué, mastiqué longuement, fermé les yeux,  soupiré de bonheur.

Maintenant, je suis debout devant la caisse et j’attends pour payer. À ma gauche, la cuisine. Un petit comptoir sur lequel j’ai regardé s’empiler les paniers débordants de dumplings encore fumants. Au-dessus, une étroite ouverture. Je ne vois que les mains des cuisinières s’affairer. Leurs visages sont cachés. J’observe des mains menues s’emparer d’une rondelle de pâte, l’étirer du bout des doigts, y déposer un peu de garniture, au centre, avec un bâton plat. Les mains replient la pâte. Elles en humidifient légèrement le pourtour, puis, à l’aide du bâton, referment le tout, en imprimant un motif de vagues sur le contour de la demi-lune ainsi formée.  Puis les mains reprennent une autre rondelle, un peu de garniture, et elles recommencent inlassablement les mêmes gestes, délicats et précis. Tout va tellement vite, et pourtant, à les regarder, le temps ralentit imperceptiblement.

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Le parfum des vieilles dames

12 Sep

Il accueille les clients de la pharmacie d’un bref hochement de tête. Les deux pieds bien ancrés dans le plancher de linoléum, les mains derrière le dos, le menton légèrement relevé, sa stature imposante tranche avec celle, délicate, de son prédécesseur, qui, lui, ne court plus après les petits vauriens. Le vieux monsieur est toujours là, mais il offre simplement son plus beau sourire et rigole avec les caissières. Alors que lui, c’est du sérieux.

« Vous, lequel vous préférez? »

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6 mois

27 Juin

Les médecins lui donnent six mois. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Il ne s’agissait pas d’un scénario de film, du résumé d’un livre, de la présentation d’une invitée à une émission de variétés… J’étais dans la vraie vie. Là où l’on reçoit des nouvelles des gens que l’on connaît.

Six mois. Je me suis mise à compter. Dans six mois, ce sera Noël.

Hier, je suis allée acheter une baguette. Geste anodin. Quel est le sens de ce geste quand il nous reste six mois à vivre. Est-ce une perte de temps? Est-ce au contraire un moment précieux? Entrer dans la boulangerie, humer les effluves de pain frais, demander la baguette à la jeune fille, lui donner son dû en souriant, lui souhaiter une bonne journée, prendre le sac de papier entre ses mains, serrer juste un peu plus fort pour sentir la croûte résister sous la pression, deviner la mie tendre à l’intérieur… Est-ce que le quotidien devient une perpétuelle source d’émerveillement ou un puits infini de tristesse?

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L’aveuglement

25 Juin

Il lui a arraché les yeux.

En commençant la lecture de l’article, je m’attendais à la violence usuelle. Il lui avait balancé de l’acide à la figure. Cet acte pourtant immonde, je le réalise maintenant, a été banalisé. Nous avons entendu l’histoire tant de fois. C’est horrible. Comment peut-on être immunisé contre ça? Ne plus frissonner à l’évocation de ce geste? Mais c’est ainsi. « Bon, une autre histoire de femme défigurée » … Comment peut-on dire ça? Penser ça? Je suis la première coupable.

Mais il lui a arraché les yeux. Toute la violence contenue dans cette phrase. Toute la haine. De ses mains nues, il lui a arraché les yeux. Parce qu’elle était trop brillante. Parce qu’elle était libre. Parce qu’elle rêvait les yeux grands ouverts.

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C’était le matin et elle hurlait

4 Oct

Devant moi, un mur humain qu’il me faut franchir. Je me faufile jusqu’à cette poche d’air, cet espace inhabité qui m’interpelle et m’aspire. Je me demande pourquoi c’est toujours ainsi. Pourquoi les gens s’agglutinent-ils devant les portes? Elles se ferment, le métro se met en marche.

Soudain, derrière moi, un hurlement. Je comprends enfin pourquoi la poche d’air, pourquoi l’espace inhabité. La foule n’aime pas les bébés qui pleurent, et encore moins dans un wagon bondé. Moi, ils ne me dérangent pas. Un bébé qui pleure c’est un bébé vivant. Et moi, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau.

Mais la petite hurle et hurle encore. Je me demande ce qui la rend si furieuse. Je me dis qu’elle n’aura plus de voix arrivée à destination.

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La cruauté

25 Sep

À la fin de son courriel,  son courriel si triste, si bouleversant,  il a écrit « Ne vous en faites pas si vous êtes sans mot ».

Je suis sans mot.

Quand la vie est si injuste, on ne peut que s’incliner et admettre notre impuissance.

Quand la mort frappe là où on attendait la vie, on ne peut que fixer le vide en tentant de reprendre son souffle

Quand la vie est absurde à ce point, il n’y a rien à comprendre.

Quand la mort se loge dans le ventre d’une mère,  plus rien ne fait de sens.

Devant tant de cruauté, il n’y a rien à dire.

Rien à écrire.

Il ne reste que les larmes.

Et peut-être l’amour.

Mais je ne sais pas.

Je ne sais rien.