Tag Archives: impressions

Ma douleur

17 Juil

« Afficher ses tatouages, c’est en quelque sorte afficher sa douleur. »
Robert Lepage (Le dragon bleu)

Cette phrase s’est imprimée dans ma tête, comme un tatouage, comme celui qui fait partie de moi depuis plus de 10 ans. Je l’oublie souvent. Je ne le vois que rarement. Je l’effleure parfois du bout des doigts, me rappelant soudain la présence de cette vieille blessure.

En lisant cela, j’ai d’abord résisté. Je ne me suis pas fait tatouer pour exprimer ma souffrance. Au contraire. Cela s’est fait dans la joie. Je me suis fait tatouer pour ne pas oublier. Ne pas oublier de rester fidèle à moi-même, dans toute la dualité qui m’habite, et que ce dessin représente. Cette dualité est mon essence. Mais elle est aussi source de douleur, il est vrai. Cette phrase me l’a cruellement rappelé.

Mais je ne vous offrirai pas ma douleur en spectacle.  Ce serait me montrer bien trop vulnérable. Vos regards indiscrets ne me voleront pas ce que j’ai de plus intime.  Je ne le supporterais pas.

Ma douleur m’appartient.  Je sais qu’elle est là, je sens sa présence, comme une légère pression au bas du dos. Je ne la renie pas, non, la renier serait une erreur. Elle me rattraperait tôt ou tard. Je la porte en moi. Sur moi. Simplement, chaque matin, je me fais face dans le miroir et je choisis de ne pas regarder en arrière.

Je tourne le dos à ma douleur et j’avance, droit devant, deux poissons enlacés ondulant au creux de mes reins.

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6 mois

27 Juin

Les médecins lui donnent six mois. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Il ne s’agissait pas d’un scénario de film, du résumé d’un livre, de la présentation d’une invitée à une émission de variétés… J’étais dans la vraie vie. Là où l’on reçoit des nouvelles des gens que l’on connaît.

Six mois. Je me suis mise à compter. Dans six mois, ce sera Noël.

Hier, je suis allée acheter une baguette. Geste anodin. Quel est le sens de ce geste quand il nous reste six mois à vivre. Est-ce une perte de temps? Est-ce au contraire un moment précieux? Entrer dans la boulangerie, humer les effluves de pain frais, demander la baguette à la jeune fille, lui donner son dû en souriant, lui souhaiter une bonne journée, prendre le sac de papier entre ses mains, serrer juste un peu plus fort pour sentir la croûte résister sous la pression, deviner la mie tendre à l’intérieur… Est-ce que le quotidien devient une perpétuelle source d’émerveillement ou un puits infini de tristesse?

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Vivre à tue-tête

20 Jan

Mais vous, qu’est-ce qui vous fait pleurer? Et puisque nous sommes entre nous, qu’est-ce qui vous fait rire, danser, prier, descendre dans la rue, vivre à tue-tête?

Ce sont ces questions d’André Ducharme dans l’Actualité qui m’ont arrêtée dans ma lecture distraite, qui ont suspendu la cuillère dégoulinante de lait dans sa course, figé la main flattant le chat. Des mots qui me demandent ce qui me rend vivante.

Et je ne connais pas la réponse. Là, au déjeuner, écoutant d’une oreille distraite René Homier-Roy et sa bande, réfléchissant à la journée de boulot devant moi, tout en feuilletant une revue, mangeant mes céréales et flattant le chat, je ne sais pas.

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Le temps du tsunami

12 Déc

Art japonais - Tsunami.

Une vague qui emporte tout, qui détruit tout. Juste avant, un grand calme. Les poissons sont partis, les oiseaux aussi. Même la mer semble s’être retirée. Ça fait rire les enfants. Juste avant, un grand silence. Puis l’eau qui revient. Tout doucement, pour commencer. Mais on sent sa force. Elle enserre les chevilles. Un étau qui se referme. Et cette vague qui se forme au loin. C’est beau ce long ruban blanc à l’horizon. De la plage, on ne peut deviner sa hauteur. On ne peut imaginer sa puissance, si ce n’est de l’eau qui vous masse vigoureusement les mollets. Puis, on aperçoit le bateau se renverser. Disparaître. Et alors, on comprend. Alors, c’est la peur qui vous serre le ventre. La peur qui vous dégage de l’emprise de l’eau et vous fait courir, courir. Et pourtant, vous continuez à filmer. La caméra tourne. On entend les cris, on voit l’eau vous rattraper. Vous montez l’escalier. L’hôtel tremble, mais il tient bon. Celui-là tient bon. Vous êtes sauvés. Et vous assistez impuissants à la mort des autres. Ce couple âgé, vous leur tendiez la main. Ils étaient tout près. Et puis, la structure à laquelle ils s’agrippaient a cédé. Ils sont disparus dans le grand remous. Au loin, un homme s’accroche à un palmier. Vous l’encouragez. « Hold on! Hold on! » Mais il ne vous entend pas. Le silence a fait place à un vacarme sans nom. Et à travers le vacarme, les cris. Ils fusent de partout. Ils s’éteignent. Mais d’autres cris, il y a toujours d’autres cris pour remplacer ceux qui s’épuisent. Vous les entendrez pour le reste de vos jours. Quand l’eau se retire, vous vous enfuyez dans la montagne. Vous grimpez constamment plus haut. On dit que la prochaine vague sera plus dévastatrice encore. Et qu’il y en aura une autre et une autre. Le lendemain, vous redescendez, vous retournez là-bas, au bord de la mer. Il fait beau. Tout ce temps, il fait tellement beau. Et vous êtes vivants.

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Le sourire du moine

22 Août
Jeunes moines sur une route du Myanmar (photo: Paula Roy)

Jeunes moines sur une route du Myanmar (photo: Paula Roy)

Parfois, je fais un détour pour passer devant. Ce matin-là, j’avais un peu oublié son existence. Je marchais, la tête perdue dans ma liste d’épicerie, mon chariot à provisions couinant derrière moi. J’ai d’abord entendu les enfants jouant dans le parc en face. Puis, les chants m’ont tirée de mes préoccupations ménagères. J’ai ralenti le pas…

Sur cette rue résidentielle, coincé entre un triplex et un bloc d’appartements, se trouve un monastère bouddhiste.  Les minces bandes de gazon font place à une statue de Bouddha, une fontaine, des fleurs en plastique, et parfois un petit autel éphémère où brûlent quelques bâtons d’encens. Et cette vision aussi incongrue soit-elle m’apaise chaque fois.

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Les mauvaises herbes

15 Juil

Fleurs des champs.

(photo: coolgrafik.com)

Chez moi, entre le trottoir et la rue, poussent toutes sortent de choses. Des tas de déchets le week-end, oui, mais aussi des herbes de toutes sortes, surtout des mauvaises. Et vous connaissez l’expression « Ça pousse comme de la mauvaise herbe »… C’est que ça grandit vite, ces petites bêtes-là. Et cela créé un fouillis incroyable, c’est vrai. Mais j’aime ce fouillis. La nature qui reprend ses droits entre le béton, je trouve que cela a un certain charme. Ma voisine ne partage pas cet avis, et a arraché devant chez elle toutes les mauvaises herbes, c’est-à-dire tout ce qui pousse. Je comprends, je fais pareil dans mes plates-bandes. Des mauvaises herbes, ça ne fait pas propre. Je sais. Mais celles-là, je m’y suis attachée. Elles ont du caractère. Elles sont rebelles, chaotiques, incontrôlables, libres. Devant chez ma voisine, donc, il n’y a plus qu’un ruban de terre. Impeccable, certes. Mais sans vie. Nous jasons sur le trottoir. Elle se demande quoi planter.

– C’est joli, ce qu’a fait le voisin.

– Le mélange de gazon et de trèfle?

– Oui, je suppose que c’est de ça qu’il s’agit.

– C’était joli, tu veux dire. Maintenant, c’est envahi par les mauvaises herbes.

– Ah, je n’ai pas remarqué.

Je me suis retrouvée devant chez lui ce soir. J’ai souri. Les mauvaises herbes ont fleuri. Car oui, les mauvaises herbes décriées par ma voisine sont en fait des fleurs des champs. Blanches, jaunes, rouges. Aériennes, elles s’élancent au-dessus du gazon et du trèfle et ondulent légèrement dans la brise. Le petit canard boiteux s’est transformé en cygne.

Et je me dis qu’à trop rechercher la perfection, on passe à côté de ça. De la beauté qui émerge du chaos.

Je m’arrête devant la forêt de mauvaises herbes en face de chez moi. Bon d’accord, j’admets que c’est exagéré. Mais j’ai envie de les laisser croître encore un peu. Juste pour voir. On ne sait jamais. Il pourrait y pousser de la beauté.

Et quelle délicieuse excuse pour la paresse que la recherche de la beauté.

Par la fenêtre

25 Avr

Couchée au-dessus du vide
Je regarde la vie qui fourmille tout en bas
Le soleil se couche au loin sur les collines
Ses derniers rayons chatouillent ma peau à travers la fenêtre
Cette fenêtre qui est tout ce qui me sépare du monde
En bas, il fait sombre, il fait froid
Le soleil ne réchauffe plus les terrasses sur les trottoirs
Et pourtant vous résistez
Vous remontez les cols, resserrez les foulards
Vos orteils se crispent dans vos sandales
Mais vous restez là à siroter votre bière
À faire semblant que l’été est arrivé
Mais il n’en est rien
Je le sais bien, moi, là-haut, qui vous observe
Je sais que dehors ce n’est pas l’été
Mon corps me le dit
Il y a encore des vents d’hiver qui le traversent
Qui le font frissonner
Le soleil caresse les collines maintenant
Il s’y glisse comme l’amant sous les couvertures
Le ciel s’embrase
Vous accélérez le pas
Il ne sert à rien de faire semblant maintenant
Allez, allez vous réfugier dans vos divans
Allumez la télé
Et continuez d’y croire
Ce ne sera plus bien long
Le soleil ne m’a laissé
qu’un ciel flamboyant pour me consoler
Et, au loin, un avion qui s’éloigne
Je vais fermer les rideaux
Je vais allumer la télé

Toutes ces femmes

30 Mar

Il y a en moi toutes ces femmes. Il y a en moi toutes ces femmes qui m’habitent, et qui font de moi celle que je suis, celle que j’ai été et celle que je serai.

Je suis la femme qui écrit ces lignes. Je suis celle qui peignait il y a 20 ans et qui peindra peut-être de nouveau dans 20 ans. Je suis la carriériste ambitieuse, et la paresseuse en robe de chambre.  Je suis cette voyageuse en mal d’ailleurs.  Je suis celle qui ose. Je suis celle qui a peur.  Je suis celle qui vous approche, cachée derrière son appareil photo. Je suis celle qui vous fuit, glacée par sa timidité. Je suis une tête de cochon. Je suis la femme émerveillée par la beauté du monde.  Je suis la promeneuse perdue dans ses pensées qui ne vous voit pas. Je suis cette cycliste sur sa vieille bécane. Je suis l’ado rebelle allergique à l’autorité. Je suis la sage fillette de banlieue.  Je suis la solitaire qui se terre dans son divan. Je suis la jet-setter qui court les 5 à 7. Je suis un success story. Je suis un désastre.  Je suis la citadine branchée, et je suis aussi la femme des bois. Je suis celle qui ne perd jamais le sourire. Je suis celle qui bouillonne. Je suis la dormeuse aux rêves étranges, et l’insomniaque qui n’arrive pas à calmer le flux de ses pensées. Je suis l’amante passionnée. Je suis la fille modérée. Je suis la blogueuse qui vide ses tripes devant vous. Je suis la femme pudique qui ne se révèle pas. Je suis la blonde tolérante. Je suis l’éternelle insatisfaite. Je suis votre amie, celle qui ne vous mentira pas.  Je suis votre fille, celle qui vous taira ses angoisses. Je suis votre soeur. Je suis la douceur incarnée. Je suis une bitch.  Je suis cette amoureuse sans amoureux et cette mère sans enfant.  Je suis la fée marraine.  Je suis l’ex.  Je suis la future.

Il y a en moi toutes ces femmes. Et tant d’autres encore. Ces femmes qui se soutiennent et souvent se déchirent. Ces femmes que j’aime, toujours, et que je déteste, parfois. Ces femmes dont les voix m’emplissent la tête. Ces femmes que je ne cesse de découvrir, et avec lesquelles j’apprends à vivre. Ces femmes en quête de bonheur et d’absolu. Toutes.

Je suis toutes ces femmes.