Tag Archives: vieillir

Histoire de familles

23 Sep

J’aime à dire que j’ai une famille innée. Mes parents, mon frère, mes nombreux cousins et cousines, mes tantes, mes oncles. Ceux qui restent… Ils sont là depuis toujours. Ils font partie de moi. Je les aime. D’un amour un peu nostalgique. C’est un amour qui sent l’enfance, qui vibre au rythme du référendum de 80, qui bourdonne des étés au bord du lac. Un amour qui goûte la pizza devant la Soirée du hockey, les tomates de ma grand-mère, sa confiture à la rhubarbe. Un amour où résonnent les voix de la parenté envahissant notre maison au réveillon. On y entend aussi le klaxon du boulanger, au fond de la baie, annonçant ses beignes chauds et dégoulinants de sucre, les éclats de rire lors des parties de cartes tard le soir, le bateau d’un oncle, la Beetle d’un autre, l’orgue électrique de ma tante, l’horloge grand-père…

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La vieille

26 Mai

C’était un vendredi. Une journée de printemps qui vous déshabille, du matin emmitouflé dans votre p’tite laine au milieu d’après-midi à moitié nu sous les rayons du soleil. J’avais pris congé. Pour rien. Parce que mon corps et mon esprit réclamaient une pause, un passage à vide, un trou noir dans lequel être aspirés. Parce qu’ils me disaient que si je ne m’arrêtais pas, ils m’entraîneraient au pied du mur. Peut-être même dedans.

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La vie l’emportera

26 Fév

« Ma mère est morte. » Les mots ont franchi le seuil de sa bouche, se sont imposés entre nous. Définitifs. Sans appel. Une larme s’est nichée au coin de son œil. Elle s’est mordillé les lèvres.

Sur l’écran, je pouvais voir sa tête déposée sur l’oreiller, les écouteurs blancs encadrant son visage délicat. Intact. Je devinais la jaquette d’hôpital au ras de son cou.

La caméra a fait faux bond. Zoom sur son œil. Une perle d’eau y brillait. L’image s’est figée. Des bandes monochromes horizontales se sont formées, découpant son œil au scalpel, en fines lamelles. Une bleue, une rouge, une bleue, une rouge. Je n’ai pas pu m’empêcher de trouver ça beau. Elle me décrivait l’accident, me parlait des arbres qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôpital, de ses jambes qui bougeaient malgré la vertèbre brisée. De sa mère. Sa mère qui lui a sauvé la vie en s’asseyant sur le siège arrière. Là où l’autre automobile a frappé. Le jour de Noël. J’étais hypnotisée par cet œil qui me regardait fixement, alors que dans un filet de voix rendu terriblement neutre par les médicaments mon amie me racontait les derniers instants de sa mère. J’aurais aimé l’enregistrer. Pour elle. Pour plus tard. Pour que de cet échange surréaliste sur Skype, elle créé une œuvre.

Je m’en suis voulu de penser à ça, alors qu’elle me parlait, et que je pleurais en silence… Et pourtant, je sais qu’elle aurait compris. Je sais qu’elle comprendra. C’est pour cela que je l’écris. Pour ne pas oublier. Pour lui faire lire plus tard. Parce que c’est une artiste. Parce que j’espère que cette tragédie ne tuera pas son art, mais le nourrira. Parce que si l’art n’aide pas à transcender la souffrance, alors à quoi bon…

Dans ma tête, les paroles d’une chanson de Jean Leloup se sont immiscées… « À Hawskesbury, à Hawskesbury »… À ce moment-là, la ville me semblait bien plus loin que dans la chanson… Et pourtant, grâce à la technologie, mon amie était tout près, même dans un moment aussi tragique. Elle était là, sur mon écran, l’œil strié de bleu et de rouge. Elle était là, sur Facebook, recevant les condoléances, téléchargeant des photos d’enfance. Certains diront que c’est malsain. Que la technologie nuit à la solennité et au recueillement que devrait exiger un deuil. Je ne crois pas. Au contraire. Au contraire… Elle permet simplement de le vivre autrement. D’une façon peut-être plus impudique, mais plus humaine, j’en suis convaincue.

Le lendemain, j’ai reparlé à mon amie. Elle souriait. Les médicaments faisaient leur effet. Tant mieux. Elle parlait de revenir à Montréal, près des siens, après des années d’exil. Elle avait eu le temps de l’annoncer à sa mère avant sa mort… Elles étaient heureuses, la mère et la fille, à l’idée de se rapprocher.  Encore une fois, je veux croire que c’est par l’art que mon amie accomplira ce rapprochement avorté. Sa mère continuera à vivre à travers les siens, les souvenirs et l’art de sa cadette. Et ce sera beau et profond, et ce sera un baume, et ce sera la vie qui l’emportera, une autre fois.

Le parfum des vieilles dames

12 Sep

Il accueille les clients de la pharmacie d’un bref hochement de tête. Les deux pieds bien ancrés dans le plancher de linoléum, les mains derrière le dos, le menton légèrement relevé, sa stature imposante tranche avec celle, délicate, de son prédécesseur, qui, lui, ne court plus après les petits vauriens. Le vieux monsieur est toujours là, mais il offre simplement son plus beau sourire et rigole avec les caissières. Alors que lui, c’est du sérieux.

« Vous, lequel vous préférez? »

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Junky

23 Août

La première fois, je n’étais pas certaine de le reconnaître. Il sortait du dépanneur. J’ai eu le temps d’apercevoir deux pains blancs dépassant de son sac. Je l’ai croisé de nouveau, au coin de ma rue.  Une fois, deux fois. Et encore aujourd’hui. Il était à vélo. Je me suis demandé s’il l’avait volé.

La mémoire m’était revenue.

Il y a vingt ans, c’était un beau garçon. Allumé. Bohème.

Quelques années plus tard, je l’avais revu à la librairie où je travaillais. Il tentait de cacher un dictionnaire dans son manteau. Je suis allée vers lui. J’ai dit son nom. « Qu’est-ce que tu fais?» Il a levé la tête. Son regard était vide. J’ai eu peur.  « Tu ne peux pas faire ça.» Il a déposé l’épais volume sur la tablette et il s’est enfui.

Je ne me souviens plus de son nom. Tout cela a refait surface. Tout sauf son nom qui se refuse à moi.

Il était revenu. Je le suivais dans la librairie, sans un mot, jusqu’à ce qu’il parte, les mains aussi vides que ses yeux, son manteau flottant autour de son corps maigre. Nous avons répété notre silencieux manège à plusieurs reprises.

Je ne l’ai jamais revu.

Jusqu’à cet été.

Il a les mêmes yeux éteints. Son visage est ravagé par le temps et je ne sais quelle cochonnerie. En toute franchise, j’ai été étonnée qu’il soit toujours vivant.

Je me questionne sur sa vie. A quoi elle ressemble. Où il habite. Mais lorsque je le croise, je ne lui demande rien.

Je regarde ailleurs et j’accélère le pas.

 

6 mois

27 Juin

Les médecins lui donnent six mois. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Il ne s’agissait pas d’un scénario de film, du résumé d’un livre, de la présentation d’une invitée à une émission de variétés… J’étais dans la vraie vie. Là où l’on reçoit des nouvelles des gens que l’on connaît.

Six mois. Je me suis mise à compter. Dans six mois, ce sera Noël.

Hier, je suis allée acheter une baguette. Geste anodin. Quel est le sens de ce geste quand il nous reste six mois à vivre. Est-ce une perte de temps? Est-ce au contraire un moment précieux? Entrer dans la boulangerie, humer les effluves de pain frais, demander la baguette à la jeune fille, lui donner son dû en souriant, lui souhaiter une bonne journée, prendre le sac de papier entre ses mains, serrer juste un peu plus fort pour sentir la croûte résister sous la pression, deviner la mie tendre à l’intérieur… Est-ce que le quotidien devient une perpétuelle source d’émerveillement ou un puits infini de tristesse?

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Vivantes

13 Juin

Elle m’a dit «Tu lui donneras beaucoup d’amour. Elle en aura besoin.»

J’ai répondu «Je serai là pour elle.»

Elle a ajouté «Vous allez vous apporter beaucoup l’une et l’autre.»

J’ai dit «On ne se lâchera pas, ne t’inquiète pas.»

Elle avait les yeux brillants. J’avais la gorge nouée.

Je ne sais pas pourquoi la mort s’est glissée dans la conversation. Je ne sais pas pourquoi nous nous sommes mises à imaginer le pire. Sa fille soudain orpheline. La petite et moi comme deux naufragés nous accrochant l’une à l’autre. Nous ne voulions pas écrire ce scénario terrible. Il n’avait aucune raison d’exister. Et pourtant, il s’est imposé à nous, nous a refusé le refuge quotidien du déni ordinaire.

Regardez. Regardez la mort en face, les filles. On ne sait jamais.

Nous avons versé quelques larmes sans détourner le regard.

Puis l’ange de la mort s’est envolé. Le bruit de ses ailes a fait place au silence.

Un grand éclat de rire nous a traversées. Nous étions vivantes. Tellement vivantes. Plus que jamais. Vivantes.

La dernière soirée

16 Avr

Il y a des lieux qui portent en eux tant de souvenirs. Il y a des lieux où l’on va sans avoir conscience de leur existence. On ne pense pas à ces lieux. On les visite, simplement. Il y a des lieux qui ont entendu tant de bribes de nos conversations, ont vu tant d’instantanés de notre vie, que lorsque ces lieux disparaissent, ce sont des petits bouts de nous qui s’évanouissent aussi.

Il y a quelques semaines, des amis ont décidé d’organiser un souper à la dernière minute. Samedi soir. Les restaurants affichaient complet. Nous nous sommes repliés, un peu dépités, sur le resto vietnamien près de chez moi. J’avais plutôt envie d’italien.  D’un peu plus de raffinement. Je me suis consolée en pensant au proprio.

Il me reconnaît chaque fois. Depuis toutes ces années. Même lorsque je suis revenue dans ce quartier que j’adore après presque dix ans d’infidélité. « Ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vue. » Comme si je m’étais absentée quelques mois, et non plusieurs années.

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