La vieille

26 Mai

C’était un vendredi. Une journée de printemps qui vous déshabille, du matin emmitouflé dans votre p’tite laine au milieu d’après-midi à moitié nu sous les rayons du soleil. J’avais pris congé. Pour rien. Parce que mon corps et mon esprit réclamaient une pause, un passage à vide, un trou noir dans lequel être aspirés. Parce qu’ils me disaient que si je ne m’arrêtais pas, ils m’entraîneraient au pied du mur. Peut-être même dedans.

Je me suis rendue au marché Jean-Talon, pour acheter mes fines herbes, comme chaque année. Un petit creux. Une soudaine envie de calmars frits. Je commande au comptoir. À aucun moment la fille ne me regarde dans les yeux. Comme si j’étais invisible. Ça me trouble. Ça ne devrait pas. Je m’installe. Attends qu’on appelle le numéro 18. Numéro 18! Je vais chercher mon plateau. Me rassois. Plante ma fourchette dans un calmar brûlant. Le trempe dans la sauce tartare. La panure craque sous la dent, le calmar fond sur la langue. Le chaud se mélange au froid. Les saveurs explosent. Je déguste.

– Je peux m’asseoir?

Une vieille femme pointe la place devant moi, de l’autre côté de cette table minuscule que j’ai choisie, à l’écart, pour avoir la paix.

– Certainement!

Je force un sourire. La grand-mère tire la chaise et s’y laisse choir lourdement. Elle coince ses cabas de plastique sales sous la table. J’ai le temps de noter son imperméable marine, sale aussi, beaucoup trop grand. Elle porte un foulard bleu sur ses cheveux blancs. Il est noué sous son menton. Ça lui donne une allure ridicule. Pendant que je continue de manger mes calmars sans dire un mot, sans même tenter de faire la conversation, je l’observe à la dérobée alors qu’elle plonge la main dans un de ses sacs, en ressort une barquette contenant un restant de gâteau qu’elle cache sous la table. Elle prend de petits morceaux, les porte à sa bouche de ses doigts croches. Elle balance des miettes partout sur la table. Je remarque qu’elle n’a pas de dents. Cela explique ses joues creuses. Mais pas les innombrables rides qui sillonnent son visage. Pas les cernes noirs sous les yeux. Pas le dos voûté. Pas les os qui tendent la fine peau de ses mains. Elle a l’air Italienne, ou peut-être Arabe… Je me dis qu’elle doit avoir faim. Ça doit faire des années qu’elle a faim.

– Vous voulez goûter?

– C’est quoi? Du poisson?

Ah bien, là, si elle est Italienne ou Arabe, ça fait longtemps qu’elle est ici. Son accent semble bien davantage venir des quartiers pauvres que d’un pays lointain.

– Ce sont des calmars. Des calmars frits.

– Du poisson?

– Non, des fruits de mer. Comme une pieuvre, mais en plus petit.

La femme à la table d’à côté me lance un sourire timide. La vieille fait une moue dégoûtée.

– C’est ça que je disais, du poisson.

Elle prend une rondelle. Mastique du mieux qu’elle peut avec ses gencives. De nouveau, la moue dégoûtée. Elle s’empare de ma napkin sans demander, crache dedans. Je ne peux m’empêcher de réprimer un éclat de rire.

– Vous n’aimez pas ça?

Elle ne répond pas. Tire mon plateau vers elle, attrape la fourchette, la plonge dans la sauce tartare, fourre une grosse motte dans sa bouche. De l’écume blanche au coin de ses lèvres. Elle avale un peu de travers. Moi aussi.

– C’est pas sucré!

Elle me dit ça comme un reproche. Cette fois, je ne ris pas. Nous restons assises en silence. Je sais que la femme derrière le comptoir la chassera aussitôt que je serai partie. J’attends. Je ne pense plus à rien. Je ne fais plus un geste. J’attends. Elle finit par ajuster son foulard, prendre ses sacs, se relever péniblement. Elle murmure un merci, et je regarde s’éloigner le trou noir qui m’a aspiré dans sa souffrance, dans sa solitude, dans son malheur. Et moi juste au bord, les deux pieds pendant au-dessus du vide.

C’est vendredi. Je suis en congé. Je prends conscience de nouveau des gens autour de moi. La petite fille avec des lulus, la dame avec le fourre-tout clinquant, les badauds qui marchent au soleil. Il fait chaud maintenant. J’enlève ma veste. Je me lève et vais acheter mes fines herbes. Cet après-midi, j’aurai les deux mains dans la terre.

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Une Réponse to “La vieille”

  1. Perséphone lundi 28 mai 2012 à 05:09 #

    Ouf! Ça fait mal la vie parfois. Et on oublie que personne n’est à l’abri des trous noirs.

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