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Le temps du tsunami

12 Déc

Art japonais - Tsunami.

Une vague qui emporte tout, qui détruit tout. Juste avant, un grand calme. Les poissons sont partis, les oiseaux aussi. Même la mer semble s’être retirée. Ça fait rire les enfants. Juste avant, un grand silence. Puis l’eau qui revient. Tout doucement, pour commencer. Mais on sent sa force. Elle enserre les chevilles. Un étau qui se referme. Et cette vague qui se forme au loin. C’est beau ce long ruban blanc à l’horizon. De la plage, on ne peut deviner sa hauteur. On ne peut imaginer sa puissance, si ce n’est de l’eau qui vous masse vigoureusement les mollets. Puis, on aperçoit le bateau se renverser. Disparaître. Et alors, on comprend. Alors, c’est la peur qui vous serre le ventre. La peur qui vous dégage de l’emprise de l’eau et vous fait courir, courir. Et pourtant, vous continuez à filmer. La caméra tourne. On entend les cris, on voit l’eau vous rattraper. Vous montez l’escalier. L’hôtel tremble, mais il tient bon. Celui-là tient bon. Vous êtes sauvés. Et vous assistez impuissants à la mort des autres. Ce couple âgé, vous leur tendiez la main. Ils étaient tout près. Et puis, la structure à laquelle ils s’agrippaient a cédé. Ils sont disparus dans le grand remous. Au loin, un homme s’accroche à un palmier. Vous l’encouragez. « Hold on! Hold on! » Mais il ne vous entend pas. Le silence a fait place à un vacarme sans nom. Et à travers le vacarme, les cris. Ils fusent de partout. Ils s’éteignent. Mais d’autres cris, il y a toujours d’autres cris pour remplacer ceux qui s’épuisent. Vous les entendrez pour le reste de vos jours. Quand l’eau se retire, vous vous enfuyez dans la montagne. Vous grimpez constamment plus haut. On dit que la prochaine vague sera plus dévastatrice encore. Et qu’il y en aura une autre et une autre. Le lendemain, vous redescendez, vous retournez là-bas, au bord de la mer. Il fait beau. Tout ce temps, il fait tellement beau. Et vous êtes vivants.

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Les mauvaises herbes

15 Juil

Fleurs des champs.

(photo: coolgrafik.com)

Chez moi, entre le trottoir et la rue, poussent toutes sortent de choses. Des tas de déchets le week-end, oui, mais aussi des herbes de toutes sortes, surtout des mauvaises. Et vous connaissez l’expression « Ça pousse comme de la mauvaise herbe »… C’est que ça grandit vite, ces petites bêtes-là. Et cela créé un fouillis incroyable, c’est vrai. Mais j’aime ce fouillis. La nature qui reprend ses droits entre le béton, je trouve que cela a un certain charme. Ma voisine ne partage pas cet avis, et a arraché devant chez elle toutes les mauvaises herbes, c’est-à-dire tout ce qui pousse. Je comprends, je fais pareil dans mes plates-bandes. Des mauvaises herbes, ça ne fait pas propre. Je sais. Mais celles-là, je m’y suis attachée. Elles ont du caractère. Elles sont rebelles, chaotiques, incontrôlables, libres. Devant chez ma voisine, donc, il n’y a plus qu’un ruban de terre. Impeccable, certes. Mais sans vie. Nous jasons sur le trottoir. Elle se demande quoi planter.

– C’est joli, ce qu’a fait le voisin.

– Le mélange de gazon et de trèfle?

– Oui, je suppose que c’est de ça qu’il s’agit.

– C’était joli, tu veux dire. Maintenant, c’est envahi par les mauvaises herbes.

– Ah, je n’ai pas remarqué.

Je me suis retrouvée devant chez lui ce soir. J’ai souri. Les mauvaises herbes ont fleuri. Car oui, les mauvaises herbes décriées par ma voisine sont en fait des fleurs des champs. Blanches, jaunes, rouges. Aériennes, elles s’élancent au-dessus du gazon et du trèfle et ondulent légèrement dans la brise. Le petit canard boiteux s’est transformé en cygne.

Et je me dis qu’à trop rechercher la perfection, on passe à côté de ça. De la beauté qui émerge du chaos.

Je m’arrête devant la forêt de mauvaises herbes en face de chez moi. Bon d’accord, j’admets que c’est exagéré. Mais j’ai envie de les laisser croître encore un peu. Juste pour voir. On ne sait jamais. Il pourrait y pousser de la beauté.

Et quelle délicieuse excuse pour la paresse que la recherche de la beauté.

Emmenez-moi

24 Juin

Un soir de semaine à l’aéroport de Montréal.  Je reviens de Toronto. Autour du carrousel, les voyageurs attendent leurs bagages. Des hommes engoncés dans leur veston, des femmes perchées sur leurs talons hauts. Tous, la même posture, légèrement penchée vers l’avant. Serait-ce la vie qui pèse ainsi sur leurs frêles épaules. Les yeux rivés au sol. Non, je me trompe, c’est leur téléphone qu’ils regardent avec une telle intensité. Ils pitonnent frénétiquement,  répondent aux précieux courriels qu’ils ont manqués durant cette petite heure de vol comme si leur vie en dépendait. Mais il n’y a pas qu’eux. Autour du carrousel, des hommes, des femmes, des enfants attendent eux aussi leurs bagages. Je vois bien que nous ne venons pas du même endroit. Que nous ne vivons pas sur la même planète, même si nous vivons dans la même province. Je regarde le tableau au-dessus du carrousel. Des noms aux consonances exotiques y figurent. Kangiqsujuaq, Quaqtaq, Kangirsuk, Kuujjuaq…

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Un lac gelé

2 Jan

Nous marchons dans la blancheur d’un lac gelé. De fins flocons tombent mollement. Derrière nous, nos pas marquent la neige, comme la plume s’enfonçant dans le papier. Notre passé nous suit à la trace.

Au milieu de ce lac gelé, un ami et moi réinventons nos vies. Nous partageons nos bons et mauvais coups de l’année qui s’achève, nos blessures, nos apprentissages. Ai-je tenu ma résolution d’être plus présente? Je le crois. Pas assez, jamais assez, mais j’ai vraiment fait des efforts pour ne pas me laisser submerger par mes angoisses, de vains regrets ou des rêves impossibles. J’étais ici. J’étais maintenant. La plupart du temps. Doucement, 2009 glisse dans nos souvenirs.

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En équilibre sur un tapis de feuilles mortes

20 Sep
(Photo : Flickr)

(Photo : Flickr)

Vous avez remarqué? Les feuilles rougissent. Derrière chez moi, la vigne lourde de ses fruits noirs prend des couleurs de grands crus. Cet après-midi, les cheveux en bataille contre le vent, j’ai vu ma première feuille tomber à mes pieds sur le trottoir. D’un jaune éclatant, encore souple et douce. Le temps ne l’avait pas encore craquelée, n’avait pas encore fait son œuvre sur elle comme il l’avait fait sur le visage de cette vieille dame qui est passé près de moi lentement alors que cette feuille à mes pieds avait arrêté ma course.

Le temps prend son temps. Ou plutôt, le temps fait semblant de prendre son temps.

Pour mieux nous leurrer, il donne à l’été des airs d’éternité, il étire les rayons de soleil pour que nous nous languissions dans cette chaleur trompeuse. Il attend que nous nous abandonnions à cette bienheureuse torpeur, que nous fermions les yeux, et vlan! Il nous flanque un tapis de feuilles mortes sous les pieds et le tire de toutes ses forces. Nous nous retrouvons le cul dans la vase, les pieds encore ornés de nos ridicules gougounes, grelottant de froid en contemplant l’hiver s’approcher à découvert.

Chaque matin, alors que nous nous regardons dans le miroir, il est derrière notre épaule. Il nous épie. Celle-ci qui se maquille a-t-elle noté la ridule qui se creuse au coin de son œil? Celui-ci qui se rase a-t-il observé les quelques poils blancs qui lui transpercent les joues? Cette autre qui se badigeonne de crème a-t-elle senti la texture de sa peau changer?  Cet homme qui se peigne remarque-t-il les cheveux qui tombent et ne reviendront jamais? Le temps se tapit au fond de la salle de bain, et attend son heure. Et un matin, sans prévenir, il passe de l’autre côté du miroir, et se montre enfin. À partir de ce moment, il ne se laissera plus oublier. Il nous façonne, nous pétrit comme de vulgaires bonshommes de pâte à modeler. Il fait de nous ce qu’il veut.

Je le guette. Je refuse de fermer les yeux. Et après tout, pourquoi pas. Je vais m’étendre quelques instants. Je vais m’assoupir et jouir du soleil de fin d’après-midi, jouir de ma jeunesse qui un jour ira elle aussi se coucher derrière le hangar du voisin.

Laissez-moi croire encore un peu que l’été est éternel. Laissez-moi croire encore un peu que nous sommes tous éternels.

Paysage immobile

30 Déc

Je reviens d’un pays glacé, celui-là même que j’ai vu à l’agonie cet automne.

Là-bas, pas bien loin d’ici, le soleil levant émerge à travers la brume rose et fait scintiller les arbres, le lac, le chemin qui serpente jusqu’au chalet. La glace enveloppe tout et fige le paysage dans une tranquillité trompeuse, nous condamnant à l’immobilité. La route est impraticable, les sentiers sillonnant la montagne résistent à nos pas, la surface glacée du lac est recouverte d’eau. Nous sommes prisonniers du chalet.

Plus tard le vent se lève, et la glace glisse du toit avec fracas. Le vent pénètre le chalet en sifflant, menaçant. Notre refuge tremble devant la nature déchaînée.

Je frissonne.

Je m’approche de l’âtre et ajoute une bûche. La bûche s’embrase, le feu crépite, étouffe les hurlements du vent. J’oublie la glace, le vent, le froid et me réchauffe en regardant onduler les flammes. Je me drape dans cette inertie forcée et m’apaise enfin.

*****

Dans un autre pays très loin, pas si loin, des gens se terrent aussi dans leurs maisons, craignant la fureur. Celle des hommes. Bien pire, bien plus cruelle. Et c’est sur un paysage désolé que se lève le soleil.

Je leur souhaite un peu de paix.

Chronique animalière

29 Nov

Que j’aime lire Foglia quand il écrit ainsi! Que j’aime Foglia. Point.

Sentiment de liberté

5 Nov
Ansel Adams)

(Photo : Ansel Adams)

Je pédale dans la ville endormie et savoure le vent sur mon visage.  Les mains sur le volant, je chante à tue-tête en enfilant les kilomètres sur l’autoroute. Je marche vers le sommet de la montagne, le souffle court, la sueur perlant sur mon front. Accoudée à la rambarde du bateau, j’observe la rive et ses habitants défiler lentement devant moi. C’est quand je suis dans le mouvement que cela s’empare de moi. C’est soudain. Ça part du milieu du ventre et ça se propage à tout le corps. Ça me donne envie de rire et de pleurer. Je me rappelle de la première fois. J’avais sept ans, nous roulions sur une route de montagne, et j’étais libre. Le sentiment de liberté est la plus belle et la plus forte des illusions.