Tag Archives: bouffe

La vieille

26 Mai

C’était un vendredi. Une journée de printemps qui vous déshabille, du matin emmitouflé dans votre p’tite laine au milieu d’après-midi à moitié nu sous les rayons du soleil. J’avais pris congé. Pour rien. Parce que mon corps et mon esprit réclamaient une pause, un passage à vide, un trou noir dans lequel être aspirés. Parce qu’ils me disaient que si je ne m’arrêtais pas, ils m’entraîneraient au pied du mur. Peut-être même dedans.

Lire la suite

Balbutiements

1 Avr

Sur le trottoir, les tables et les chaises s’alignaient le long du mur. Ça lui rappela Paris. Une rue tranquille, quelques restos sympas, des promeneurs arrêtés pour siroter un café, le soleil, et cette table juste pour elle. Elle entra, commanda un capuccino et un grilled-cheese, celui au brie, avec des artichauts et des champignons. Elle ressortit. Sa place l’attendait. Elle s’assit, glissa ses sacs sous la table en tassant du pied les bouts de papier souillés, les mégots encore humides,  les restes de l’hiver. Elle arracha ses lunettes de soleil à sa chevelure rebelle, les planta sur son nez. Elle inspira profondément en rejetant la tête vers l’arrière. Le soleil la réchauffait. Elle déboutonna son manteau, dénoua mollement son écharpe, admira ses ongles oranges, peints le matin même pour ajouter une touche de couleur, un brin de folie à sa tenue.  Son ode toute personnelle au printemps. La serveuse sortit à son tour, déposa le verre de café sur la table. Elle prit une gorgée. Il manquait quelque chose. Elle se pencha, farfouilla dans son sac l’air consciencieux.  Se releva. Dans sa main, elle tenait La foi du braconnier, de Marc Séguin. La couverture immaculée luisait au soleil. Elle porta le roman à son visage, l’huma. Elle aimait l’odeur des livres. Elle raffolait de ce léger craquement qui se faisait entendre lorsqu’on ouvrait un livre pour la première fois. Elle adorait aussi la première phrase d’une histoire. Elle la savourait comme on déguste la première bouchée d’un plat exotique, à la recherche des harmonies des parfums, des subtilités des épices.  « Le lendemain matin, je n’étais pas mort. »

Lire la suite

Le rire du dumpling

28 Jan
Dumplings.

(Photo: thepathtraveler / FreeDigitalPhotos.net)

Quand on les dépose sur la langue et qu’on appuie doucement les lèvres l’une contre l’autre, c’est là que ça se produit.  L’explosion de saveurs. La sauce piquante qui vient chatouiller les papilles sur les côtés de la langue, le bouillon qui emplit la bouche, la pâte qui résiste juste ce qu’il faut, les ingrédients qui se mélangent, tout en gardant chacun leur parfum unique.  J’ai humé, savouré, aspiré, croqué, mastiqué longuement, fermé les yeux,  soupiré de bonheur.

Maintenant, je suis debout devant la caisse et j’attends pour payer. À ma gauche, la cuisine. Un petit comptoir sur lequel j’ai regardé s’empiler les paniers débordants de dumplings encore fumants. Au-dessus, une étroite ouverture. Je ne vois que les mains des cuisinières s’affairer. Leurs visages sont cachés. J’observe des mains menues s’emparer d’une rondelle de pâte, l’étirer du bout des doigts, y déposer un peu de garniture, au centre, avec un bâton plat. Les mains replient la pâte. Elles en humidifient légèrement le pourtour, puis, à l’aide du bâton, referment le tout, en imprimant un motif de vagues sur le contour de la demi-lune ainsi formée.  Puis les mains reprennent une autre rondelle, un peu de garniture, et elles recommencent inlassablement les mêmes gestes, délicats et précis. Tout va tellement vite, et pourtant, à les regarder, le temps ralentit imperceptiblement.

Lire la suite

La dernière soirée

16 Avr

Il y a des lieux qui portent en eux tant de souvenirs. Il y a des lieux où l’on va sans avoir conscience de leur existence. On ne pense pas à ces lieux. On les visite, simplement. Il y a des lieux qui ont entendu tant de bribes de nos conversations, ont vu tant d’instantanés de notre vie, que lorsque ces lieux disparaissent, ce sont des petits bouts de nous qui s’évanouissent aussi.

Il y a quelques semaines, des amis ont décidé d’organiser un souper à la dernière minute. Samedi soir. Les restaurants affichaient complet. Nous nous sommes repliés, un peu dépités, sur le resto vietnamien près de chez moi. J’avais plutôt envie d’italien.  D’un peu plus de raffinement. Je me suis consolée en pensant au proprio.

Il me reconnaît chaque fois. Depuis toutes ces années. Même lorsque je suis revenue dans ce quartier que j’adore après presque dix ans d’infidélité. « Ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vue. » Comme si je m’étais absentée quelques mois, et non plusieurs années.

Lire la suite

La petite pâtissière

24 Sep

Elle se cachait derrière le comptoir, je ne l’ai pas vue tout de suite. Devant elle, tartes tatins, tartes aux pommes, tartes aux poires, tartes mamans composaient un écran compact et alléchant. J’ai finalement choisi la tarte maman.  Pour le réconfort du nom. Pour la croustade. Parce qu’il fallait bien faire un choix. Même si les choix ne sont pas toujours faciles à faire.

Pour les enfants, je n’ai pu résister aux animaux en pâte d’amande.

L’homme à l’accent chantant attrapait délicatement les animaux que je lui pointais du doigt. Un escargot. Un papillon. Un cheval ou un écureuil? Allons-y pour le cheval. C’est alors qu’elle a surgi, mignonne boule d’énergie à lulus, de cinq ans à peine.

Lire la suite

Les joueurs d’échecs

14 Mar
Les joueurs d'échecs.

(photo : Flickr)

Assise à la table d’un café.  Je pourrais être à Buenos Aires ou dans la Petite-Italie. À Paris ou San Francisco.

Il est tard. Je déguste des raviolis en sirotant un verre de Malbec.

À la table voisine, des joueurs d’échecs. Ils sont trois. Un vieux, un chauve et un grand maigre.

J’absorbe les lieux, les jeux d’ombres et de lumières, les odeurs, les conversations qui m’entourent. J’observe cet homme bien fringué accompagné d’une blonde pulpeuse vêtue d’une minuscule robe noire, et d’une asiatique portant un t-shirt blanc et des leggings rouges aux motifs léopard. Près de la fenêtre, un jeune couple se tient les mains entre les verres de bière. Cette femme qui vient d’entrer me rappelle Frida.

Lire la suite

L’effet des fines herbes sur les jeunes filles

18 Mai

Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.

Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.

Lire la suite

Un thé sans cérémonie

11 Août

Quartier chinois. Dans un resto de la rue De La Gauchetière, une petite fille le visage couvert de taches de rousseur tient précieusement son  verre en céramique blanche entre ses deux mains. Avec délicatesse, elle souffle sur le liquide en s’exclamant à quel point ça sent bon. Elle se fait alors un devoir d’expliquer à son grand frère ce qu’est le thé :

– Le thé c’est de l’eau brûlée. Et après… après… ils mettent quelque chose dedans pour que ça goûte bon.

Qui a dit que la vie était compliquée?