Un ange en baby doll

13 Mar

La dernière fois que je t’ai vue, nous avions neuf ans. Je présume que tu préférerais oublier. Pardonne-moi si je m’immisce dans ta vie aujourd’hui, mais je pense souvent à toi. As-tu fondé une famille? Habites-tu toujours dans le coin? Comment va ta mère?

Tu sais, il y a une image d’elle qui ne m’a jamais quittée. C’était un matin d’automne. Elle avait l’air d’un ange. Un ange en robe de nuit marchant pieds nus sur le trottoir glacial d’une banlieue tranquille. Il était tôt. Les enfants n’avaient pas encore envahi la rue pour se rendre à l’école juste en face. « Ce qu’elle est belle… » Ma mère, à la fois subjuguée et effrayée, observait la scène de la baie vitrée du salon. Je n’osais pas poser de questions. J’avais reconnu ta mère.

Ce jour-là, je ne pouvais m’empêcher de t’épier. Petite fille studieuse et effacée. Tu t’appliquais sur tes cahiers sans lever les yeux. Et moi, je connaissais ton secret. Ta mère se baladait à moitié nue au petit matin. Je comprenais que ce n’était pas normal, mais je ne comprenais pas non plus ce que c’était. J’aurais pu te consoler. J’aurais pu te blesser. Je n’ai rien fait.

L’hiver est arrivé. Je voyais parfois ta mère rentrer les courses, pelleter la neige, vous guetter, toi et ton frère, à la fenêtre. Ses gestes étaient lents, pleins de retenue, son visage, impassible. Ou peut-être tourmenté. Mais que savais-je, moi, fillette choyée, des démons intérieurs? Comment aurais-je pu imaginer le combat qui se déroulait dans la tête, dans le cœur, dans le corps de ta mère? Elle était un peu excentrique, c’est tout

Pourtant, un matin,  un petit attroupement s’était formé devant chez toi. Je me suis approchée. Un divan, une table basse, une télévision. Un salon sur le gazon encore jauni d’un début hâtif de printemps. Les enfants sautaient au milieu des coussins, riaient, se bousculaient. Et toi? Toi, tu es partie pour l’école, sans regarder personne, et tu es restée sagement assise à ton pupitre toute la journée, taillant consciencieusement tes crayons. Le soir venu, tout avait de nouveau trouvé sa place à l’intérieur de la maison.

Et puis, cette chose s’est produite. Ça aurait pu être un drame. Ce ne fut rien de plus qu’un fait divers. La cloche avait sonné et l’école déversait son flot d’élèves dans la rue. Des pneus ont crié. L’auto de ta mère a surgi à l’intersection. Des femmes affolées ont agrippé leurs enfants, des garçons ont abandonné leurs bicyclettes, des gamines se sont mises à pleurer. Le bolide a rebondi sur la chaîne de trottoir, traversé le terrain et fracassé votre porte de garage. Je suis rentrée chez moi en courant, rejoindre ma mère derrière le rideau. Nous avons vu ton père arriver, puis une ambulance. Ta mère est sortie sur une civière. J’ai eu l’impression qu’elle braquait les yeux sur nous. J’ai eu peur. Je me suis cachée.

À la fin de l’année scolaire, ton père, ton frère et toi avez déménagé. Un camion est venu chercher les meubles. J’ai reconnu le divan, la table basse, la télévision.  Je t’ai fait mes adieux de loin alors que ton père te pressait de prendre place à l’arrière de la voiture. Je vous ai regardé disparaître au bout de la rue.

Une autre famille s’est installée dans votre maison quelques semaines plus tard. À la rentrée, on nous a présenté une nouvelle dans notre classe. Sa mère lui tenait la main en souriant.  Elle avait l’air gentille.

Publicités

3 Réponses to “Un ange en baby doll”

  1. Pasko mercredi 14 mars 2012 à 23:03 #

    C’est beau, ça m’a chamboulée. On dirait que tu parles à ma cousine, qui était aussi notre voisine dans mon enfance. À la différence que moi je sais ce qu’elle est devenue, elle s’en est très bien sortie, comme son frère. Leurs parents se sont séparés, ma tante a été « psychiatrisée », la famille taisait tout… ou presque. Les réunions à Noël étaient toujours des moments où les cousins/cousines écoutaient à la sauvette les chuchotements des adultes sur cette femme très étrange et tourmentée qui avait été notre tante le temps d’une dizaine d’années.

  2. parleuse mardi 27 mars 2012 à 21:00 #

    Très beau texte…
    Le pire, c’est que j’ai vécu une situation semblable avec une amie…
    Je me demande souvent ce qu’elle est devenue. Ce que sa mère est devenue.

  3. Paula dimanche 1 avril 2012 à 14:51 #

    Merci pour vos commentaires. C’est triste à quel point la détresse humaine est en quelque sorte universelle…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :