6 mois

27 Juin

Les médecins lui donnent six mois. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Il ne s’agissait pas d’un scénario de film, du résumé d’un livre, de la présentation d’une invitée à une émission de variétés… J’étais dans la vraie vie. Là où l’on reçoit des nouvelles des gens que l’on connaît.

Six mois. Je me suis mise à compter. Dans six mois, ce sera Noël.

Hier, je suis allée acheter une baguette. Geste anodin. Quel est le sens de ce geste quand il nous reste six mois à vivre. Est-ce une perte de temps? Est-ce au contraire un moment précieux? Entrer dans la boulangerie, humer les effluves de pain frais, demander la baguette à la jeune fille, lui donner son dû en souriant, lui souhaiter une bonne journée, prendre le sac de papier entre ses mains, serrer juste un peu plus fort pour sentir la croûte résister sous la pression, deviner la mie tendre à l’intérieur… Est-ce que le quotidien devient une perpétuelle source d’émerveillement ou un puits infini de tristesse?

Six mois à vivre. « Je pars faire le tour du monde! », répondons-nous spontanément lorsqu’on évoque la possibilité entre amis, comme un jeu, pour se faire peur. Bien sûr que non. On ne part pas. Même moi, je ne partirais pas. Je resterais près de ceux que j’aime. Oui, à dire vrai, possiblement aller voir Paris une dernière fois, ou mettre les pieds sur le toit du monde… mais pas seule. Plus jamais seule pendant six mois. Ou peut-être que si, de temps en temps, pour prendre du recul, pour être certaine de faire les bons choix, pour s’assurer d’avoir tout fait ce qu’il y avait à faire, d’avoir tout dit ce qu’il y avait à dire. J’aurais tellement de choses à dire.  Les mots qu’on ne dit pas de peur de blesser. Ceux qu’on ne dit pas par crainte de se ridiculiser.  Des mots comme un miroir, pour aider l’amie à faire face. Des mots comme un baiser, pour enfin avouer le désir. Des mots comme un adieu, parce que non, il n’y a pas de lendemains. Ou si peu. Pleurer aussi. Oui, je me garderais des moments de solitude pour pleurer. Devant vous, je serais forte jusqu’à la fin. Ou du moins j’essayerais.

Six mois. Noël.

Par pudeur, je ne souhaite pas vous parler d’elle. Son drame lui appartient, à elle et sa famille. Je ne veux pas me l’approprier.  Mais depuis que j’ai lu ces mots, depuis qu’ils se sont imprimés dans mon cerveau, la question revient sans cesse, obsédante. S’il me restait six mois à vivre, est-ce que ce moment que je vis, là, présentement, serait significatif? Et celui-ci? Et celui-là? Faire la grasse matinée? Courir? Écrire? Regarder la pluie tomber? Cultiver mes tomates? Flatter le chat?

Et tout ce que je n’ai pas fait encore? Tout ce que je remets toujours à plus tard? Je devrais faire le deuil de tous ces possibles non réalisés? Recommencer à peindre. Écrire un roman. Faire le tour du monde. Prendre la route jusqu’à Natashquan. Voir Anticosti. Aller plus souvent au théâtre. Ne manquer aucune expo. Lire le dernier livre de Nicole Krauss. Relire Kundera.  Visionner tous les films québécois. Bâtir un pays. Changer de métier. Cuisiner plus. Cuisiner mieux. Recevoir. Aimer de nouveau. Oui, aimer. Et cette fois, ne pas avoir peur.

Et les souvenirs? Où vont nos souvenirs lorsqu’il nous reste six mois à vivre? Quelle valeur a un souvenir qui ne survivra que six mois?  À quoi bon en construire de nouveaux? Si ce n’est pour les autres, pour ceux qui vont rester. Pour apaiser leur douleur. Pour les aider à vivre.

Je pense à elle, à lui, à eux.

Six mois. Merde.

 

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7 Réponses to “6 mois”

  1. Cathy lundi 27 juin 2011 à 20:44 #

    si c’était mon cas, j’essaierais de laisser plein de lettres, de photos et petits vidéos pour mes enfants. Je voudrais faire plein de petites choses avec eux pour qu’ils gardent des souvenirs de moi. Je voudrais revoir tous mes amis pour leur dire que j’aurais aimé être une meilleure amie. Je pense que je ferais un court voyage, sûrement à la mer.
    À bien y penser, je me demande si je voudrais savoir que la fin est proche…

  2. Nad lundi 27 juin 2011 à 20:50 #

    Tu es pas mal intense ces jours-ci Paula, mais j’ai bien.

  3. Paula mardi 28 juin 2011 à 07:23 #

    Je sais, mais le pire c’est que je n’invente rien…

    @Cathy: Oui, il doit y avoir tant de choses à dire à ses enfants, tant de beauté à leur laisser…

  4. C comme Corinne jeudi 7 juillet 2011 à 17:05 #

    Je crois bien que l’on mesure alors les pépites que sont finalement les moments très ordinaires.Oui, le très ordinaire est empli de trésors dès lors qu’ils sont voués à ne plus être…

    « rien de plus ordinaire » Kiko et Agnieska. Je pense à cette chanson. Rien à voir mais elle m’est venue très naturellement à l’esprit

  5. Marie-Julie Gagnon mercredi 13 juillet 2011 à 20:18 #

    S’il me restait six mois à vivre, je pense que l’extraordinaire, ce serait l’ordinaire.

  6. Paula mercredi 13 juillet 2011 à 20:39 #

    Corinne et Marie-Julie, je crois en effet que l’ordinaire devient alors l’extraordinaire… Faut-il vivre avec l’idée de la mort afin d’apprécier la vie « normale »… mais comment ne pas tomber dans le morbide? Je marche sur mon fil et j’essaie d’y trouver l’équilibre…

    • Sophie dimanche 17 juillet 2011 à 10:01 #

      Je me demande toujours.
      Quoi faire quand il ne reste pas de temps?
      Tout ou rien?
      S’il me restait vraiment six mois à vivre, je contacterais tous ces gens à qui je dis pas exactement ce que j’aimerais leur dire; le bon comme le mauvais, et je leur dirais.
      J’imagine que ça veut dire que je devrais commencer maintenant, mais c’est plus facile à dire qu’à faire…

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