La dernière soirée

16 Avr

Il y a des lieux qui portent en eux tant de souvenirs. Il y a des lieux où l’on va sans avoir conscience de leur existence. On ne pense pas à ces lieux. On les visite, simplement. Il y a des lieux qui ont entendu tant de bribes de nos conversations, ont vu tant d’instantanés de notre vie, que lorsque ces lieux disparaissent, ce sont des petits bouts de nous qui s’évanouissent aussi.

Il y a quelques semaines, des amis ont décidé d’organiser un souper à la dernière minute. Samedi soir. Les restaurants affichaient complet. Nous nous sommes repliés, un peu dépités, sur le resto vietnamien près de chez moi. J’avais plutôt envie d’italien.  D’un peu plus de raffinement. Je me suis consolée en pensant au proprio.

Il me reconnaît chaque fois. Depuis toutes ces années. Même lorsque je suis revenue dans ce quartier que j’adore après presque dix ans d’infidélité. « Ça fait longtemps qu’on ne vous a pas vue. » Comme si je m’étais absentée quelques mois, et non plusieurs années.

Le resto est bondé. Une ambiance festive règne. Nous nous installons à notre table, non sans avoir préalablement salué les gros poissons dans leur aquarium. Le proprio vient aussitôt nous trouver. « Dernière soirée, dernière soirée. Après ça, fini. On ferme demain. » « Quoi?!? Vous ne pouvez pas me faire ça! »

Et soudain, les images défilent dans ma tête, je revois tout.

La première fois que j’ai mis les pieds dans ce petit troquet. J’avais 20 ans. J’étais follement amoureuse, et pauvre, mais je m’en foutais. J’avais mangé un nid d’oiseau, le coeur battant devant ce garçon si beau. Nous sommes revenus quelquefois. Mais la magie n’était plus la même. Notre amour s’est étiolé si vite. Tant mieux. Il faisait mal, cet amour.

Et toutes les fêtes qui ont eu lieu ici. La mienne. Celle d’une copine habitant à l’époque en Amérique Centrale. Je ne la vois plus. Et tant de repas entre amis aussi, pour le plaisir d’être ensemble tout simplement. Nous avions presque toujours la salle en avant. Nous nous y sentions chez nous.

Je me souviens aussi d’y avoir passé une soirée sur la petite terrasse donnant sur la rue, avec la belle-famille. Je me rappelle d’une fillette qui n’avait jamais mangé de cuisine vietnamienne avant. Elle ne savait pas quoi choisir. Le proprio lui avait amené des nouilles. Elle avait aimé ça. Elle souriait.

Il y a eu ce souper aussi, dans la jolie cour arrière, avec une amie perdue de vue depuis longtemps. Nous nous sommes raconté nos vies, les baguettes en équilibre entre nos doigts malhabiles. Une rencontre fugace, mais de belles retrouvailles, dont le sens ne se trouve pas altéré même s’il n’y a pas eu de suite. Au contraire. Cette rencontre n’en a été que plus précieuse.

Des années résumées en quelques repas. Les images se bousculent. Des occasions signifiantes, d’autres moins, mais des moments de bonheur. Ce bonheur simple que l’on néglige, que l’on tient pour acquis…

Alors, comme il s’agit de l’ultime soirée,nous nous créons, pour une dernière fois, des souvenirs entre ces murs. Je mange mon plat préféré, nous échangeons avec tout un chacun, tapons des mains pour célébrer les anniversaires des convives aux autres tables… Buvons ce vin jusqu’à la dernière goutte, rions, racontons-nous quelques secrets…

Un couple d’habitués vient saluer le proprio. La femme, corpulente, prend le frêle vieil homme dans ses bras. Son compagnon lui serre vivement la main. Ils sont beaux à voir. Ils sont d’une tristesse. Je suis émue de me trouver ici par hasard. Je remercie le hasard de faire si bien les choses parfois.

« Vous ne pouvez pas me faire ça! » Non, monsieur, vous ne pouvez pas vendre votre restaurant et emporter avec vous tous ces souvenirs, les miens et ceux de tant d’autres personnes. Vous ne pouvez pas fermer la porte sur tous ces rires, et balayer nos miettes de bonheur sous le tapis.

« Ma femme est fatiguée. Elle veut se reposer. Pas moi, moi, jamais me reposer, mais je ferai autre chose. » Je sais, je sais. Je ne peux pas refuser ce repos bien mérité à votre femme. Elle y a droit. Vous y avez droit également, monsieur, malgré que vous ne voulez pas vous arrêter, je le vois bien que s’il n’en tenait qu’à vous…

D’ailleurs, je ne connais même pas votre nom, ni le visage de votre femme. Mais sachez que vous avez joué un rôle dans ma vie. Vous avez nourri mon bonheur. Maintenant, vous continuerez à nourrir mes souvenirs. Ce n’est pas rien. Même qu’un jour, quand ce sera mon tour d’avoir envie de me  reposer, c’est tout ce qu’il me restera.

Publicités

2 Réponses to “La dernière soirée”

  1. C comme Corinne jeudi 19 mai 2011 à 13:00 #

    je ne sais pourquoi, je pense à cette chanson qui chaque fois me tire les larmes…
    « mon enfance » Barbara

  2. Paula dimanche 5 juin 2011 à 20:17 #

    Une très belle chanson… Merci de me l’avoir rappelée.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :