Le temps du tsunami

12 Déc

Art japonais - Tsunami.

Une vague qui emporte tout, qui détruit tout. Juste avant, un grand calme. Les poissons sont partis, les oiseaux aussi. Même la mer semble s’être retirée. Ça fait rire les enfants. Juste avant, un grand silence. Puis l’eau qui revient. Tout doucement, pour commencer. Mais on sent sa force. Elle enserre les chevilles. Un étau qui se referme. Et cette vague qui se forme au loin. C’est beau ce long ruban blanc à l’horizon. De la plage, on ne peut deviner sa hauteur. On ne peut imaginer sa puissance, si ce n’est de l’eau qui vous masse vigoureusement les mollets. Puis, on aperçoit le bateau se renverser. Disparaître. Et alors, on comprend. Alors, c’est la peur qui vous serre le ventre. La peur qui vous dégage de l’emprise de l’eau et vous fait courir, courir. Et pourtant, vous continuez à filmer. La caméra tourne. On entend les cris, on voit l’eau vous rattraper. Vous montez l’escalier. L’hôtel tremble, mais il tient bon. Celui-là tient bon. Vous êtes sauvés. Et vous assistez impuissants à la mort des autres. Ce couple âgé, vous leur tendiez la main. Ils étaient tout près. Et puis, la structure à laquelle ils s’agrippaient a cédé. Ils sont disparus dans le grand remous. Au loin, un homme s’accroche à un palmier. Vous l’encouragez. « Hold on! Hold on! » Mais il ne vous entend pas. Le silence a fait place à un vacarme sans nom. Et à travers le vacarme, les cris. Ils fusent de partout. Ils s’éteignent. Mais d’autres cris, il y a toujours d’autres cris pour remplacer ceux qui s’épuisent. Vous les entendrez pour le reste de vos jours. Quand l’eau se retire, vous vous enfuyez dans la montagne. Vous grimpez constamment plus haut. On dit que la prochaine vague sera plus dévastatrice encore. Et qu’il y en aura une autre et une autre. Le lendemain, vous redescendez, vous retournez là-bas, au bord de la mer. Il fait beau. Tout ce temps, il fait tellement beau. Et vous êtes vivants.

Je n’aurais pas dû regarder ce reportage sur le tsunami hier soir. Les images m’habitent depuis. C’était il y a 6 ans. Mais hier soir, j’y étais. Toute la nuit, j’ai combattu les visions d’horreur, j’ai tenté de regagner mon souffle. Pourtant, ce matin encore…

Je revois ce jeune couple, qui a repris ses esprits au milieu de l’océan. Il ne pouvait plus bouger les bras. Elle ne sentait plus ses jambes. Ils étaient sûrs de mourir, là, dans l’eau, parmi les débris. Mais on les a sortis de l’eau. Sur le pont du bateau, des dizaines de rescapés. Dans la mer, sur la plage, des centaines, des milliers de corps. Ils sont vivants. Et ils se demandent pourquoi. Ils se demandent comment vivre pour être à la hauteur. Les centaines de milliers de morts pèsent sur leurs épaules. Ils veulent vivre pour eux. Vivre pour tous les morts. Leur destin ne leur appartient plus. Ils ont des centaines de milliers de destins à accomplir. Ce n’est pas possible. Je veux leur dire que ce n’est pas possible. Mais ils ne m’écoutent pas.

Je revois aussi cet homme et sa fille devant un mur de photos. Ils observent chacune d’elle attentivement. L’eau défigure. Et soudain… « It’s her. Daddy, it’s her ». Ils ont trouvé la cadette de la famille. On ne reconnaît pas son visage tout de suite, mais la blouse, oui. Et quand on regarde de plus près, on voit bien que derrière les boursouflures se cache les traits familiers de Kali.

L’an prochain, j’irai peut-être au Sri Lanka. Je penserai à la petite Juliette du très touchant livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne. Juliette jouait sur la plage quand la vague est arrivée. Je penserai aussi à Élizabeth. Elle avait 5 ans. Sa mère ne peut pas dire quand sa fille lui a échappé. Quand est-ce que ses petits bras ont lâché son cou. Elle la tenait très fort tout contre elle. Et puis, elle ne tenait plus rien.

Mais je revois aussi le sourire immense, grandiose, de cette jeune Indonésienne qui raconte avoir longtemps erré seule dans les rues de Banda Aceh à la recherche de sa famille. Puis, à une intersection, une moto est passée devant elle. C’était son mari. Il était vivant, vivant. Elle n’était pas seule, il lui restait son mari. Son sourire quand elle dit ça. « I wasn’t alone anymore ».

Ce matin encore, le film tourne dans ma tête. Et tout se mélange. C’est ce temps de l’année, et je pense à tous ceux qui doivent affronter leur propre tsunami intérieur à la veille de Noël. Je pense à ceux qui n’ont pas de famille ni de mari sur une moto. Je pense à ceux à qui la vie ne fait pas de cadeau. Je pense à ceux qui sentent le sol se dérober sous leurs pieds. Je pense au mal qui se referme sur leurs chevilles, à la vague de désespoir qui tente de les déstabiliser, de les entraîner vers le fond. Moi, du haut de mon escalier chambranlant, je ne peux que leur tendre la main et les encourager… « Hold on! Hold on! » Vous avez vu comme il fait beau? Il fait tellement beau. La vague va se retirer, tenez bon. Et demain, il fera beau encore. Et nous, nous serons vivants. Et on se dira qu’on en a de la chance.

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4 Réponses to “Le temps du tsunami”

  1. Cathy dimanche 12 décembre 2010 à 21:30 #

    En te lisant, j’ai eu peur. Puis pendant quelques secondes j’ai été soulagée…
    J’ai fini en pleurant. Je me demande pourquoi on oublie si vite qu’on a tant de chance.
    Merci pour ce beau texte.

  2. Swayiam lundi 13 décembre 2010 à 16:37 #

    Vous m’avez manquez, il est bon de vous relire.Sourire à sa destinée est-ce que vous m’avez inspiré avec ce beau texte.Merci.

  3. Paula lundi 13 décembre 2010 à 21:56 #

    Merci pour vos bons mots… Je suis heureuse si ce texte a pu vous toucher… même si ce ne sera jamais autant que ce reportage qui me hante encore. Je reviendrai bientôt.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Une île « La vie en instantanés - dimanche 28 août 2011

    […] complètement bouleversée par un documentaire sur le tsunami qui a frappé l’Asie en 2004.. Je vous en avais parlé. Je vous avais dit aussi que j’irais peut-être au Sri Lanka. Et que je penserais à la […]

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