C’était le matin et elle hurlait

4 Oct

Devant moi, un mur humain qu’il me faut franchir. Je me faufile jusqu’à cette poche d’air, cet espace inhabité qui m’interpelle et m’aspire. Je me demande pourquoi c’est toujours ainsi. Pourquoi les gens s’agglutinent-ils devant les portes? Elles se ferment, le métro se met en marche.

Soudain, derrière moi, un hurlement. Je comprends enfin pourquoi la poche d’air, pourquoi l’espace inhabité. La foule n’aime pas les bébés qui pleurent, et encore moins dans un wagon bondé. Moi, ils ne me dérangent pas. Un bébé qui pleure c’est un bébé vivant. Et moi, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau.

Mais la petite hurle et hurle encore. Je me demande ce qui la rend si furieuse. Je me dis qu’elle n’aura plus de voix arrivée à destination.

Devant moi, une femme lit un volumineux bouquin en espagnol. Elle a d’épais cheveux bouclés noirs, un visage en forme de lune qu’illumine un foulard multicolore lâchement noué autour de son cou.  Les rides au coin de ses yeux révèlent son âge, mais le temps n’a pas réussi à altérer sa beauté. Au bout d’un moment, elle range le livre dans son sac, qu’elle dépose sur ses genoux. Elle croise les mains sur le cuir vieilli. Ses gestes sont lents. Son regard se fixe sur l’enfant.

La petite se relève dans sa poussette. Elle s’époumone toujours. Ses yeux accrochent ceux de la femme. Elles se dévisagent, se jaugent. La femme esquisse un sourire, fait jouer sa gomme verte entre ses lèvres, les cris s’espacent, l’enfant observe la dame qui tente de la séduire.

Je me demande si elle est mère. Si elle l’a été.

Les pleurs cessent. Je sens mes voisins se détendre un peu.  Je souris à l’étrangère capable d’arrêter une crise d’une telle ampleur par sa seule présence. Mais elle ne me voit pas, elle est toute à la fillette, entièrement et uniquement avec elle dans cet échange muet. Soudain, une grosse larme coule sur la joue de la femme. Elle l’essuie prestement, plonge son regard dans ses souvenirs, loin du bébé, très loin de nous.

Un cri déchire l’épais silence du wagon.

Je ne sais pas ce que ces deux-là se sont dit dans leur silence complice, je ne sais pas quel baume la femme a mis sur les blessures de la fillette, ni quel malheur enfoui l’enfant a fait ressurgir dans le coeur de la belle amazone. Tout ce que je sais, c’est que par un pluvieux matin de semaine, collée bien malgré moi sur mes semblables, j’ai vu un ange passer. Puis, il a disparu.

Et la petite hurle et hurle encore.

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3 Réponses to “C’était le matin et elle hurlait”

  1. caroline Larouche lundi 4 octobre 2010 à 21:54 #

    Oh, mais comme c’est beau et émouvant! Je pourrais facilement être à la place de cette dame. Peut-être n’a-t-elle pas d’enfants et aurait aimé en avoir…

  2. Rouge mercredi 6 octobre 2010 à 16:23 #

    Très beau, ce texte qui évoque plein de possibles…

  3. Endlessness lundi 14 février 2011 à 23:07 #

    Quel texte d’une incroyable beauté, empreint de tant d’émotions. Merci…

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