Un vendredi soir

9 Août

Elle se tient parmi eux, debout, la tête légèrement penchée, les mains jointes. Elle porte une jupe grise, un chemisier noir, des sandales noires. Très sobre. Si ce n’était du vernis bleu sur ses ongles d’orteils. Il lui semble soudain déplacé. Mais n’est-ce pas déjà assez triste comme ça? Aurait-il en plus fallu qu’elle se couvre le bout des pieds en pleine canicule? Aurait-elle dû se défaire de cet artifice, de cette toute petite pointe de folie qui dépasse des lanières de cuir. Quelles pensées futiles. Concentre-toi. Concentre-toi.

Elle répète machinalement les mots appris par cœur il y a des années. Ils émergent d’elle ne sait où. Un coin de sa tête où le sacré a trouvé refuge. Il s’est fait tout petit, s’est laissé oublier, jusqu’à ce que l’appel vienne, et alors, il répond. Elle répond. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Pour des siècles et des siècles. Amen.

L’homme se tient bien droit lui aussi, entre les bouquets de fleurs. Il tourne lentement les pages de son livre, qui tremble dans sa main. Du coin de l’œil, elle l’épie. Elle imite ses gestes. Se touche le front, la bouche, le cœur.

Son esprit divague. Elle tente de le ramener dans cette pièce, au milieu de ces gens, mais il gambade, se perd, revient et s’envole. Il joue à cache-cache avec elle. Ce n’est pas le moment. Ce n’est vraiment pas le moment.

Une prière s’élève. En cœur, ils récitent le Je vous salue Marie. Des voix chevrotantes autour d’elle répètent les mots appris il y a si longtemps. Mais elle, elle, dans sa petite cervelle à elle, là où s’est réfugié le sacré, la prière n’y est pas. Elle a oublié la prière. Ainsi, elle baisse un peu plus la tête, imperceptiblement, et elle se tait.

Et c’est alors que cela surgit, du fond de son être, du bout de ses orteils, un léger, mais irrépressible fou rire. Ah non, tu ne vas pas me faire ça. Pas maintenant.

Ils sont tous là, le prêtre, son oncle le prêtre, entre les fleurs, ses parents, ses tantes, son autre oncle, confortablement installé pour l’éternité dans une urne d’un très beau bleu. Vraiment, il est très beau ce bleu. Ils sont tous là, mais ils disparaîtront tous les uns après les autres. Elle le sait. Elle le comprend très bien maintenant. Ils disparaîtront, et avec eux leurs rituels, ces gestes, ces mots. Ils se perdront. Et soudain, elle trouve ça triste, elle qui a oublié la parole. Il faudra bien s’en inventer, des rituels. On en a besoin dans des moments comme ceux-ci. Il faudra bien.

Ils sont vieux. Elle n’avait pas réalisé, elle ne les a pas vu vieillir. Mais non, ils ne sont pas vieux. Regarde la lueur espiègle dans l’œil de cet oncle. Entends le rire cristallin de la tante. Écoute-les te parler de leurs projets. Ils ne sont pas vieux. Ils ne peuvent pas être vieux. Ils n’ont pas le droit d’être vieux.

Et pourtant elle sourit en fixant le plancher, un éclat de rire coincé dans la gorge. Il doit bien se marrer, son oncle, là-haut, à observer sa nièce incapable de réciter son Je vous salue Marie. « Quoi, tu as oublié le Je vous salue Marie?!? Mais qu’est-ce qu’on va faire avec toi? » Elle l’entend se moquer d’elle, sa voix, ses intonations. Il est là, dans sa tête, il la taquine. « Arrête, mononcle, arrête, de quoi j’ai l’air, là? Laisse-moi reprendre mon sérieux. » Mais reste, mon oncle, reste avec moi, dans la cachette au fond de ma tête.

La cérémonie s’achève. On s’éponge les yeux. C’est terminé.

Dans sa famille, on est fiers. Pas d’accolades, pas de larmoiements. On sort son kleenex de sa poche, de son sac à main, de sa manche, on essuie ses larmes et la vie continue. Dehors, dans les marches, on se dit à la prochaine. On se dit qu’on espère que ce sera dans d’autres circonstances. On fait semblant. Parce qu’on sait que la vie continue, et que dans la vie, les vieux, ça meurt.

Publicités

2 Réponses to “Un vendredi soir”

  1. caroline Larouche lundi 9 août 2010 à 18:38 #

    J’imagine bien cette femme, avec ce fou rire réprimé et inconfortable.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Histoire de familles « La vie en instantanés - dimanche 23 septembre 2012

    […] famille innée. Mes parents, mon frère, mes nombreux cousins et cousines, mes tantes, mes oncles, ceux qui restent… Ils sont là depuis toujours. Ils font partie de moi. Je les aime. D’un amour un peu […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :