Bribes de vieux

8 Août

Une dame s’arrête, hésite. « Vous sauriez pas s’il y aurait pas un 3 ½ à louer dans le coin? » Non, madame, je ne sais pas. Ils sont rarement annoncés, les appartements à louer dans le quartier… « Vous croyez qu’il y en a encore des pas chers, vous croyez que je vais trouver? À six cent piasses, mettons, vous croyez que ça existe? » Mais si, madame, ça existe, certainement. « C’est que je viens d’emménager avec ma sœur et son fils, mais le nouveau propriétaire nous met dehors, on vient d’apprendre ça, on est ben découragés, alors eux, ils se prennent un 4 ½ , et moi, je me cherche un 3 ½.  On va pu habiter ensemble. J’suis ben découragée, ben découragée… » Je comprends, ça doit être difficile, madame, mais vous allez trouver, vous verrez. « Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle, je m’excuse, je suis ben découragée… » Ce n’est vraiment pas grave, madame, vraiment pas. Ne vous inquiétez pas, ça va aller, madame. Ça va aller.

« Bonjour mademoiselle. » Bonjour monsieur, ça va bien? « Ah, ça va mieux, là, ça va mieux. » Ça n’allait pas, monsieur? «  L’autre jour, j’ai couru après un voleur, je l’ai suivi en dehors de la pharmacie,  jusque dans la ruelle, là, derrière. Pis le cœur m’a lâché. C’tait juste avant mes vacances. L’ambulance, pis toute, là, les test de tapis roulant, pis toute. Mais il paraît que j’ai rien. C’était une crise d’angoisse, qu’ils disent. Le monde était ben inquiet, mais j’ai rien. J’ai rien. Une crise d’angoisse, ils savent pas trop. » Je comprends, monsieur, c’est inquiétant de courir après des voleurs. « Faque là, je leur cours pu après. C’est fini. Je reste dans la pharmacie. Mon patron, il me l’a dit. Ma santé, c’est plus important que ces p’tits bums-là. Faque là, ça va bien. » Je suis bien contente pour vous, monsieur. Bien contente.

« C’est votre cour, ça, hein? J’peux regarder? » Bien sûr, madame, venez. « Vous êtes ben fine, pis c’est ben beau, c’est ben ben beau. »  Merci madame. «  J’ai vu, quand vous avez fait les travaux, là, je venais voir, vous savez, moi, j’habite juste là, de l’autre bord de la ruelle, faque je venais voir des fois. Mais là, avec la nouvelle clôture, on voit rien, hein, entre les lattes, on est pas capable de voir, j’ai ben essayé, mais on voit rien, pis j’tais ben déçue de pu voir. J’avais pensé m’amener un p’tit banc pour regarder par-dessus la clôture, mais là, vous êtes là, hein, faque c’est ben mieux. » Ah oui, ça, madame, c’est bien mieux que de vous casser le cou en grimpant aux arbres. «  Hihihi, c’est ben qu’trop vrai, hein? Mais en tout cas, j’trouve ça ben beau, c’est ben ben beau. Mais moi, j’ai mal au dos, je pourrais pas, avoir un beau terrain d’même, j’pas capable de me pencher, mon médecin, il me le dit de faire attention, faque, moi, je prends des marches dans ruelle, pis je regarde ça, là. C’est ben beau. » Merci, madame, merci beaucoup.

« Bonne journée, mademoiselle.  » Bonne journée à vous.

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2 Réponses to “Bribes de vieux”

  1. caroline Larouche dimanche 8 août 2010 à 18:11 #

    Ah, merci, c’est bon de lire les vieux!

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  1. Le parfum des vieilles dames « La vie en instantanés - lundi 12 septembre 2011

    […] le dos, le menton légèrement relevé, sa stature imposante tranche avec celle, délicate, de son prédécesseur, qui, lui, ne court plus après les petits vauriens. Le vieux monsieur est toujours là, mais il […]

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