Un coeur explosé de joie

26 Juin

Je me demande ce que c’est que de vivre avec l’idée de la mort. De savoir que demain, dans une semaine, un mois, un an, quelques années tout au plus, on va mourir. Je me demande ce que c’est que de voir ses amis partir un à un. Les plus vieux, au début, puis les plus jeunes aussi. De se demander quand ça sera notre tour. De se demander pourquoi nous on vit alors que les autres autour tombent les uns après les autres. Je me demande quand est-ce que l’on devient serein face à la mort. Quand est-ce qu’à la mort subite de son frère, on dit « Ça devait arriver un jour, aussi bien comme ça, aussi bien sans la longue maladie ». Quand est-ce que, lors d’un souper, on dit « J’ai eu une belle vie, j’ai été chanceux ». Quand est-ce que cela devient une banalité de savoir que l’on est à la fin de sa vie. Quand est-ce que l’on sait hors de tout doute que tous les malheurs futurs ne pourront jamais effacer les bonheurs passés.  Je me demande ce que c’est que se savoir malade, de savoir que notre coeur peut nous lâcher à tout moment. Je me demande si on cherche davantage les occasions de le faire battre plus fort, de le faire battre la chamade, exploser de joie. C’est une belle mort, ça, un coeur qui explose de joie. Peut-être que c’est ce qui lui est arrivé, lui si heureux d’être à Paris, cette ville qu’il chérissait, si comblé d’être avec ceux qu’ils aimaient. Son coeur a explosé de joie. Je me demande ce que c’est que de mourir à Paris. J’ose croire que cela est une belle mort. Je me demande ce que c’est que d’être celle qui reste. Être celle qui savait que cela pourrait arriver à tout moment. Mais qui ne pensait tout de même pas que ça arriverait à ce moment précis. Être celle qui croyait partir avant. Être celle qui, dans la Ville Lumière, avait oublié la mort, pour se retrouver devant à elle au coin de la rue.

Et je sais que ceux qui restent, les frères, les soeurs, les beaux-frères, se demandent maintenant qui sera le prochain. Et je sais que même si aux funérailles, je leur dirai « Mais non, ne dites pas ça », je me le demande aussi. Et je ne veux pas savoir la réponse. Je ne veux pas vivre avec l’idée de la mort. Et plus je m’y refuse, plus elle revient me hanter. Et je sais bien qu’il n’y a pas qu’eux qui meurent. Pas que les vieux. Il y a des jeunes aussi. Il y a des enfants. Ça peut être n’importe qui. Ça peut être n’importe quand. Comment fait-on pour vivre avec cette pensée? Avec ce savoir? C’est là, toujours, au fond de moi, et des matins comme ce matin, comme ce magnifique samedi matin d’été, cela ressurgit, cette pensée me remplit, m’écrase sur ma chaise, alors que je demande « Qui? ». Puis, pendant le quart de seconde de silence qui suit à l’autre bout de la ligne, les noms défilent dans ma tête, tous les possibles, puis , comme dans The Price Is Right, la roue de la mort ralentit et s’arrête sur le sien.

Je me demande pourquoi j’ai pensé à lui ce matin, avant de recevoir ce coup de téléphone. Pourquoi je me suis dit « Il doit être heureux d’être grand-père ». Il ne l’aura pas été un an. Son petit-fils ne se souviendra pas de lui.

Moi, j’ai souvenir de nos étés dans le chalet que nos familles partageaient. Je me souviens de sa coccinnelle, cette auto que j’aimais tant voir grimper la côté qui menait à notre cocon familial. Il me disait: « Regarde par la fenêtre », et moi, enfant naïve, je me retournais. Et il chipait la bouffe dans mon assiette. Je me souviens de sa démarche tranquille. Je me souviens de sa grande maison dans le Nord. Je me souviens de son rire contagieux. Je me souviens de son amour du vin et de la France. Il était le bébé de la famille. Il était mon oncle.

Je lève les yeux vers le ciel, le soleil se pointe à travers les nuages, chasse les idées noires. C’est vrai qu’il a eu une belle vie. Et mourir à Paris, tout de même, quelle classe… Je me force à sourire, je me force à vivre. Que peut-on faire d’autre que de vivre de façon à faire battre notre coeur plus fort, à le faire bondir, à le faire chanter. Que peut-on rêver de plus que de lui faire battre la chamade, de le faire battre à l’unisson avec un autre coeur. Au risque de le briser, oui. Mais on recollera les morceaux, ce n’est pas grave. On a le temps.

À quoi ça sert, la vie, si ce n’est qu’à gonfler un coeur de bonheur, pour le faire exploser de joie.

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4 Réponses to “Un coeur explosé de joie”

  1. caroline Larouche dimanche 27 juin 2010 à 01:08 #

    Quel bel hommage à cet homme. Je souhaite que ton texte puisse apporter une aide pour passer à travers cette épreuve autant pour toi que pour les proches et autres membres de la famille.

  2. Paula dimanche 27 juin 2010 à 11:14 #

    Merci Caroline, c’est vrai que ça m’a fait du bien de l’écrire…

  3. Rouge lundi 28 juin 2010 à 06:08 #

    toutes mes condoléances… jamais facile de perdre un proche.
    J’aurais cru y lire la description de mon grand-père 😉
    xxx

  4. Paula lundi 28 juin 2010 à 20:06 #

    Merci Rouge. 🙂

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