Emmenez-moi

24 Juin

Un soir de semaine à l’aéroport de Montréal.  Je reviens de Toronto. Autour du carrousel, les voyageurs attendent leurs bagages. Des hommes engoncés dans leur veston, des femmes perchées sur leurs talons hauts. Tous, la même posture, légèrement penchée vers l’avant. Serait-ce la vie qui pèse ainsi sur leurs frêles épaules. Les yeux rivés au sol. Non, je me trompe, c’est leur téléphone qu’ils regardent avec une telle intensité. Ils pitonnent frénétiquement,  répondent aux précieux courriels qu’ils ont manqués durant cette petite heure de vol comme si leur vie en dépendait. Mais il n’y a pas qu’eux. Autour du carrousel, des hommes, des femmes, des enfants attendent eux aussi leurs bagages. Je vois bien que nous ne venons pas du même endroit. Que nous ne vivons pas sur la même planète, même si nous vivons dans la même province. Je regarde le tableau au-dessus du carrousel. Des noms aux consonances exotiques y figurent. Kangiqsujuaq, Quaqtaq, Kangirsuk, Kuujjuaq…

Des Inuits font le pied de grue en attendant que le carrousel leur livre leurs biens. Une femme porte son enfant sur son dos. De jeunes hommes blancs,  séduisants dans leurs vêtements de plein air, discutent ferme. Leurs éclats de rire me chatouillent l’épiderme. Une jeune famille patiente autour d’un chariot. Ils sont si beaux tous les quatre.

Le carrousel amorce sa ronde en grinçant. Aux valises à roulettes succèdent des sacs de sport, des boîtes, des coffres à outils. Ma petite valise argentée apparaît entre deux énormes sacs poussiéreux. Je récupère mon bagage. Le jeune père de famille attrape ses sacs d’une main.

Une épine me transperce le cœur.

À cet instant précis, je voudrais être avec lui. Je voudrais être celle qui l’accompagne, la mère de ses enfants. Je voudrais vivre à l’autre bout du monde avec ce garçon si beau et les fruits de notre amour. Je voudrais regarder par la fenêtre de ma cuisine et scruter l’infini. Je voudrais marcher des heures durant dans la toundra, et ne jamais toucher l’horizon. Je voudrais partager mon quotidien avec ces Inuits que la famille salue alors qu’elle s’éloigne avec son lourd chariot, les enfants juchés sur le chargement chambranlant. Je voudrais vivre au rythme des saisons, admirer les aurores boréales, braver le froid. Je voudrais avoir des chiens, et un traîneau, et pourquoi pas, une motoneige. Je voudrais un teint en santé et des bras de bûcheronne. Oui, je voudrais plus que tout fendre du bois.

Je sais, c’est une vision terriblement romantique de ce que doit, en réalité, être leur vie, mais l’espace d’un instant, le temps d’un pincement, je voudrais changer de vie.

Je range mon téléphone dans mon sac à main, tire la poignée de ma valise, et je me dirige vers le stand de taxi, mes talons heurtant le sol en claquant.

–    Où est-ce que je vous emmène, madame?
–     S’il vous plaît, monsieur, emmenez-moi loin d’ici.

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3 Réponses to “Emmenez-moi”

  1. Swayiam vendredi 25 juin 2010 à 16:14 #

    C’est bon de vous voir de retour.

  2. Marie-Julie Gagnon dimanche 27 juin 2010 à 00:03 #

    … et tu voudrais un maudit gros Kanuck!!!! 😉

  3. Paula jeudi 1 juillet 2010 à 18:08 #

    Un Canada Goose! C’est tellement plus tendance. 😉

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