Les yeux collés

6 Fév

Un petit matin de semaine. Le réveil est plus difficile que d’habitude. Il y a de ces matins, on ne sait pas pourquoi, mais on ouvre les yeux avec l’impression d’avoir combattu toute la nuit.  Combattu quoi? Je ne sais pas, les draps, le froid, l’envie de pipi, les tracas qui refusent de nous lâcher, les cauchemars, les rêves, même, parfois. Oui, il m’arrive de combattre mes rêves, ces fantasmes d’un monde meilleur, d’un pays lointain, d’une nuit torride, d’une autre vie. Oui, par moments, j’aspire à un sommeil dénué de désirs.

Un petit matin de semaine, donc. Je me lève péniblement, me laisse caresser par le jet brûlant de la douche, l’esprit brouillé. Les gestes machinaux. Se maquiller, se sécher les cheveux, s’habiller, accrocher une montre à son poignet, des boucles à ses oreilles, nourrir le chat, flatter le chat, secouer la boîte de céréales, verser le lait, amener la cuillère à sa bouche, écouter la radio d’une oreille, lire une revue distraitement, rincer le bol, se brosser les dents, appliquer le gloss, ramasser le repas du midi, le cellulaire, mettre les bottes, le manteau, le chapeau, prendre la sacoche, le sac à ordi,  le sac à lunch, tourner la clé dans la serrure.

Immobile au milieu du trottoir, je cligne des yeux. La lumière crue du matin m’éblouit. Le ciel est bleu. L’air est glacial. Je marche. Automate.

« Pas chaud, ce matin, n’est-ce pas? »

La brume se lève enfin dans mon esprit. Je déplie le cou, extirpe ma tête hors du collet remonté sur mes joues. Le camelot à qui je souhaite une bonne journée chaque matin marche à côté de moi, les yeux plissés par un sourire au-dessus de son foulard. Je suis passée à deux pas de lui sans même le saluer. Sans même le voir. Je me confonds en excuses. Il rit.

Combien de ces matins où je ne suis pas présente? De ces minutes que je ne vois pas s’écouler? De ces conversations que je n’écoute pas vraiment, de ces mots que je ne lis que pour les oublier la seconde d’après, de ces gens que je croise sans les voir? Combien?

« The worst that can be said of a man is that he did not pay attention »  (« le pire qui puisse être dit d’un homme est qu’il n’a pas prêté attention »), a dit le poète William Meredith.  Je ne veux pas être cette femme-là. Ne me laissez pas être cette femme-là. Parlez-moi du temps qu’il fait, demandez-moi des nouvelles de mes fines herbes, des amis, de la vie, touchez-moi, bousculez-moi, mais ne me laissez pas mourir sans avoir été présente à chaque instant.

Merci, monsieur le camelot, de m’avoir décollé les yeux par un petit matin d’hiver. Merci.

Publicités

2 Réponses to “Les yeux collés”

  1. Rouge lundi 8 février 2010 à 10:10 #

    Je t’envie de pouvoir même souhaiter cela. Je suis une incorrigible lunatique – obsessive qui vit dans sa tête à mille lieux du monde réel. Mes enfants en ont pris l’habitude de dire que je ne suis pas là (*sur un ton exaspéré : MAMAAAAN tu n’es pas làaaaa !) et c’est vrai. J’étais ailleurs.

    Ça me donne envie d’écrire là-dessus…

  2. Paula mardi 9 février 2010 à 20:46 #

    Rouge, je crois que le plus beau compliment que tu pouvais me faire, c’est bien de me dire qu’un de mes billets t’avait donné envie d’écrire. Merci!
    Mais tu vois, peut-être que des fois, je devrais tourner mon regard vers la lune… Je serais sûrement plus légère…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :