Archive | février, 2010

Il neige à plein ciel

24 Fév

Il neige à plein ciel.

C’est ce qu’elle s’est dit en offrant son visage à ces lourds flocons qui venaient y mourir.

Il neige à plein ciel.

Elle savait que c’était un cliché. Mais c’est ce qu’elle s’est dit. Enfin, non, pas ce qu’elle s’est dit, cela impliquerait qu’elle en a décidé ainsi, qu’elle a choisi de prononcer ces mots.

Il neige à plein ciel.

Ces mots se sont imprimés dans sa tête, ils revenaient sans cesse, remplissant le vide. Empêchant d’autres pensées de venir s’y loger.

Il neige à plein ciel.

Elle se laisse bercer par le rythme de la litanie, la répétant inlassablement. Comme un mantra.

Il neige à plein ciel.

Je me demande combien ils sont. Les flocons. C’est ce qu’elle se demande en observant le ciel. Des milliards sûrement. Autant de flocons que d’êtres humains. Et moi, je suis l’un deux. Une petite goutte d’eau glacée parmi des milliards. Et je tombe.

Lire la suite

Toutes les raisons du monde

21 Fév

 Il y a un certain temps, je suis allée souper avec des amis. Ils revenaient d’Afrique. Nous regardions leurs photos. Il y avait bien sûr de superbes photographies de la savane. Des images de zèbres, de lions, d’hippopotames, de girafes. Mais les photos qui m’ont vraiment accrochée étaient des portraits. Des hommes droits et fiers au regard perçant, des femmes magnifiques, des enfants au sourire large comme la mer. 

– Ils ont l’air heureux. 

– Je ne sais  jamais quoi répondre quand on me demande s’ils sont heureux. Le bonheur est une valeur occidentale. Les gens que j’ai rencontrés là-bas ne se posent pas la question à savoir s’ils sont heureux ou non. S’ils ont de la chance, ils vivent, tout simplement. Les plus malchanceux survivent. Ils ne peuvent se permettre le luxe de s’apitoyer sur leur sort. Sinon, ils mourront. Alors, ils rient. 

On croirait qu’il est facile de parler  du bonheur. Néanmoins, il n’en est rien. On ne voudrait pas être accusés de paternalisme ou d’aveuglement lorsqu’on mentionne  ces pauvres bougres du tiers monde qui ont pourtant l’air  tellement heureux. On ne voudrait pas non plus sembler inconscients de notre situation privilégiée d’Occidentaux douillets. On ne voudrait pas qu’on nous croie insensibles au malheur des autres. 

Lire la suite

L’école du dimanche

7 Fév

Elles sont assises au fond de la boutique. Deux fillettes un peu grassettes avec un air de famille indéniable. Elles sont vêtues d’un costume scolaire. Jupe marine trop longue, blouse blanche, débardeur marine dont le col est bordé de fines lignes blanches et rouges. C’est dimanche. Je me demande pourquoi des enfants souhaiteraient porter des vêtements aussi ternes un jour de congé. Elles se confectionnent chacune un bracelet. Sur la table, des billes de toutes les couleurs. Elles les enfilent minutieusement sur du fil à pêche. La jeune vendeuse s’arrête au passage pour leur donner quelques conseils en anglais.

Leur père est assis avec elles. De temps en temps, il lève les yeux de son Blackberry pour admirer d’un œil distrait les bijoux en devenir. D’épais cheveux bouclés noirs cachent presque entièrement la kippa.

Je comprends soudainement. Ce doit être pour ça qu’elles sont habillées comme de sages écolières. Elles reviennent de l’école du dimanche.  Je ne peux détacher mon regard de ce trio qui détone dans cette petite boutique un peu grano de la rue St-Denis. Mon esprit s’emballe. Je me demande où ils habitent, s’ils sont très pratiquants, où est la mère, s’ils ont un frère qui, lui, n’avait pas du tout envie de venir bricoler des bijoux. Je me demande s’ils se baladent souvent sur la rue St-Denis et qui a eu l’idée de cette sortie dominicale. Je me demande ce qu’ils mangeront pour souper.

Alors que la femme au comptoir finit de réparer mon collier, une des fillettes s’approche et lui annonce fièrement qu’elles ont terminé. Lorsque que je sors de la boutique, je me retourne une dernière fois pour regarder la femme attacher les bracelets à leurs poignets, tandis que le père, penché sur son mobile, ne voit pas le sourire qui illumine le visage de ses filles à cet instant précis.

Les yeux collés

6 Fév

Un petit matin de semaine. Le réveil est plus difficile que d’habitude. Il y a de ces matins, on ne sait pas pourquoi, mais on ouvre les yeux avec l’impression d’avoir combattu toute la nuit.  Combattu quoi? Je ne sais pas, les draps, le froid, l’envie de pipi, les tracas qui refusent de nous lâcher, les cauchemars, les rêves, même, parfois. Oui, il m’arrive de combattre mes rêves, ces fantasmes d’un monde meilleur, d’un pays lointain, d’une nuit torride, d’une autre vie. Oui, par moments, j’aspire à un sommeil dénué de désirs.

Un petit matin de semaine, donc. Je me lève péniblement, me laisse caresser par le jet brûlant de la douche, l’esprit brouillé. Les gestes machinaux. Se maquiller, se sécher les cheveux, s’habiller, accrocher une montre à son poignet, des boucles à ses oreilles, nourrir le chat, flatter le chat, secouer la boîte de céréales, verser le lait, amener la cuillère à sa bouche, écouter la radio d’une oreille, lire une revue distraitement, rincer le bol, se brosser les dents, appliquer le gloss, ramasser le repas du midi, le cellulaire, mettre les bottes, le manteau, le chapeau, prendre la sacoche, le sac à ordi,  le sac à lunch, tourner la clé dans la serrure.

Lire la suite