Allo Paris

10 Jan

Été 1996. Je suis au défunt Spectrum de Montréal. Debout, mon copain derrière moi m’enlaçant de ses bras frêles, je pleure en silence. Pendant toute la durée du spectacle, je me tiens ainsi, debout, dans les bras de l’homme que j’aime, et je pleure. Il se peut que la mémoire me joue des tours. Peut-être que ce n’était que le temps d’une chanson, deux peut-être, mais dans mon souvenir, c’est une éternité. Sur la scène, un homme malade est assis sur un tabouret. Il est amaigri, faible.  Mais sa voix, mais ses chansons, mais son âme touchent à mon âme et la brisent, et recollent les morceaux, et la brisent encore. Je me dis « Il va mourir ».

Plus de 13 ans plus tard, j’apprends aujourd’hui sa mort.

Mano Solo. Il aura combattu longtemps celle qui l’attendait.

Hiver 2006. Je passe une semaine, seule, à Paris.  Il fait gris. Il fait froid. L’humidité s’empare de mes os qui gémissent. Mais je marche. Toute la journée, je marche. Je marche sur les pas de mon enfance et sur ceux d’Amélie Poulain et des Malaussène. Le soir, dans ma minuscule chambre du 5e arrondissement, je me couche sur le matelas trop mou et je regarde les Olympiques à la télévision en sirotant un verre de vin, et en tentant d’ignorer mon dos, au bas duquel résonnent encore mes pas.  Le matin, je déjeune d’un croissant et d’un café au lait dans le décor baroque de la salle à manger, et je repars.

Il me reste de ce voyage des souvenirs précis et fragmentés, comme des photographies que j’aurais oubliées dans une boîte à chaussures et que je ressors pêle-mêle. Les touristes au pied de la tour Eiffel, les étudiants autour de la pyramide du Louvres, les amoureux se bécotant devant Notre-Dame, mais aussi l’atelier de Picasso, l’épicerie d’Amélie, une ruelle pittoresque de la butte Montmartre, la patinoire devant l’hôtel-de-ville, la vue du pont Alexandre III, le bistrot où j’ai dévoré un steak-frites, la place des Abesses, le rayon de soleil devant le Sacré-Coeur, le petit resto familial où j’ai passé une soirée, une rue animée de Belleville… Je me souviens aussi d’une grande rue près de mon hôtel.  L’avenue est large. Les édifices qui la bordent sont magnifiques. Tout Paris est magnifique. Je suis en état constant d’émerveillement.  Je suis là, je marche sur le trottoir de cette rue dont j’ai oublié le nom, et dans mes oreilles joue Allo Paris de Mano Solo.  La chanson joue et rejoue en boucle, et je ne me lasse pas de marcher dans Paris en compagnie de Mano Solo.  Je me souviens très bien de cette rue, de Mano Solo, de cet élan de bonheur qui me portait et des larmes qui roulaient sur mes joues.

Ce matin, j’ai l’âme en morceaux encore une fois. La voix déchirée de Mano Solo emplit la maison. Des images du passé me reviennent en rafales. Et je pleure.

Allo Paris, tout est fini et putain je suis fatigué…

Repose-toi, Mano Solo. Merci pour tout.

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3 Réponses to “Allo Paris”

  1. Soi lundi 11 janvier 2010 à 01:02 #

    On boira de la bière à ta santé car tu es revenu dans ton ciel…

     »allez viens nous construirons ensemble la nouvelle déchirure et je sais y a des trucs qui s’oublient pas mais moi tu sais j’oublie rien allez viens et c’est toi que j’pleurai demain quand tu m’auras laissé quand tu m’auras repris bien plus que … »

    Merci pour les fois ou tu as déchiré le voile qui cachait mon âme…Allez Solo!

  2. Ceciel vendredi 15 janvier 2010 à 04:10 #

    Vous savez trouver des mots forts et touchants pour parler de ceux qui vous ont touchée et nous ont quittés.

  3. Paula samedi 16 janvier 2010 à 13:11 #

    Merci… 🙂

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