L’indécence de la course à pied

20 Mai

Dans mes oreilles, Radiohead. Dans ma tête, le rythme de la musique et de mes pas sur le gravier. Les deux s’accordent parfaitement.  Quand la musique se fait moins forte, quand elle se fait murmure, alors j’entends mon souffle aussi, fort mais régulier. Mes jambes répondent au mouvement sans grincer. Mon coeur ne s’emballe pas. Lui aussi suit le tempo. Je me dis que c’est pour cela que je cours. Pour ce  cinq minutes de grâce. Aussi éphémère que la gloire.

Soudain, je reprends conscience de mon environnement. La track de chemin de fer derrière la clotûre aussi trouée qu’un bas résille. L’homme assis sur la dalle de béton, qui observe son chien inspecter les buissons. La femme que je croise, emmitouflée comme en hiver sur son vélo déglingué. Les graffitis qui recouvrent l’immeuble décati de l’autre côté des rails. Le viaduc au-dessus de ma tête. Les trois arbres en fleurs. Le trou d’eau. Et devant moi, l’homme en culottes de jogging qui pousse le fauteuil roulant. Je le dépasse. À mon passage, la vieille dame tourne la tête vers moi. Elle me regarde. Je garde les yeux rivés sur le sentier. Mais je la vois. Je vois ses cheveux blancs, un peu hirsutes, son imperméable bleu, tout élimé, ses chaussures brunes, ses bas blancs.  L’instant dure une fraction de seconde.

Mais je me sens indécente. Indécente de courir, alors qu’elle ne peut même pas marcher. Indécente d’être triste, d’être en colère, d’être grincheuse, d’être heureuse aussi. Indécente d’en vouloir toujours plus. Indécente d’être en santé. Indécente d’être jeune.

Et je me sens également immensément privilégiée d’être tout cela. Et je me dis que c’est aussi pour ça que je cours.  Pour rester celle que je suis le plus longtemps possible.

Car il arrivera un jour où ce sera moi qui regardera la jeunesse indécente passer, assise dans mon fauteuil.

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Une Réponse to “L’indécence de la course à pied”

  1. Perséphone mercredi 20 mai 2009 à 21:29 #

    Ouf! Tu sais quoi? Ça rejoint parfaitement mes pensées des derniers jours. Un sentiment d’indécence en opposition à cette force de vivre qui lui fait ombre, avec persistance, heureusement encore. Le sentiment du temps et de la résistance du corps qui change et qu’on tente de reconnaître, à mesure de sa déchéance tranquille.
    Merci.

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