L’effet des fines herbes sur les jeunes filles

18 Mai

Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.

Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.

Il se tenait devant elle, grand et jeune et beau, car c’est vrai qu’il était beau, et il lui expliquait la différence entre la simple coriandre et la coriandre vietnamienne. C’est vrai aussi que je n’avais jamais vu un si jeune homme parler avec autant de passion de fines herbes. Les yeux rieurs, ses mains caressant les tendres tiges de cette plante prodigieuse, il s’enflammait en parlant textures et saveurs et arômes. Et elle, elle voulait faire durer le moment. Alors, elle posait des questions idiotes. « Ah oui, et est-ce qu’il existe de la coriandre chinoise? ». « Et je dois l’arroser quand? ». Et lui, il répondait à chacune de ses questions, comme si c’était la chose la plus intelligente qu’on lui avait demandée depuis longtemps. Il la trouvait jolie. Il la regardait droit dans les yeux, sûr de lui et souriant, scrutant sur son visage de poupée l’effet de ses paroles.

Moi, je me tenais à leurs côtés, un plant de basilic dans une main, de l’origan dans l’autre, et j’attendais. J’attendais que leur bulle éclate, qu’il lui rende sa monnaie, lui prodigue un dernier conseil, et qu’elle doive partir. Elle a remis ses lunettes de soleil, et elle s’est perdue dans la foule. Mais juste avant qu’elle les remette, j’ai eu le temps de voir au fond de ses yeux, voir la vie qu’elle imaginait avec lui, dans leur maison qui aurait senti si bon la lavande et la menthe fraîche. J’ai vu les matins à siroter leur café en regardant les fines herbes pousser, et les soirées à cuisiner ensemble des plats savoureux. Je l’ai vu la caresser, de ses mains embaumant le basilic. J’ai vu leur enfant ramper dans le jardin.  Enfin, j’ai vu ses yeux se voiler à la pensée de ce futur qui n’existerait jamais. Puis, tout est devenu noir.

J’ai payé le basilic et l’origan. Il a souri en prenant mon billet. J’ai eu envie de lui demander  s’il était conscient qu’il venait de briser un cœur.  J’ai aussi eu envie de lui demander la différence entre la menthe poivrée et la menthe citronnée, et qu’il me raconte comment  transplanter mes plants. Envie qu’il me regarde comme elle, qu’il m’enveloppe de sa voix comme elle, envie, moi aussi, de rêver d’un futur où les enfants gambadent dans des champs de lavande.

J’ai finalement choisi d’acheter aussi un plant de coriandre vietnamienne, et je suis partie sans attendre la monnaie.

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5 Réponses to “L’effet des fines herbes sur les jeunes filles”

  1. Nadine lundi 18 mai 2009 à 18:57 #

    J’aime tes histoires et il faut croire que c’est bein le printemps au Marché Jean-Talon.

  2. Perséphone lundi 18 mai 2009 à 19:29 #

    Oh, Paula! Il était temps! T’as cette agilité qui transporte, cette précision nonchalante qui saisit raconte tellement bien ces moments de vie…Merci!

  3. Marie-Julie Gagnon lundi 18 mai 2009 à 20:39 #

    Suis toute émue… Merci, printemps! 🙂

    • Soi mardi 19 mai 2009 à 13:06 #

      Est-ce que la subtilité des sens se perd avec l’âge? Nous éloignons nous de ce frémissement qui laisse les émotions libres de s’exprimer.Désir intense qui veut vivre, je vous salut.

  4. Paula mardi 19 mai 2009 à 20:44 #

    Merci à vous! 🙂

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