Comptes de Noël

25 Déc

Pour Noël, je vous offre ce conte écrit il y a longtemps.  Avoir le temps, je l’aurais peaufiné pour vous, mais il me reste des cadeaux à emballer.  Alors, je vous l’offre tel quel, avec les défauts de sa jeunesse.  J’espère qu’il saura vous divertir à défaut de vous éblouir.

Joyeux Noël!

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Comptes de Noël

Planté devant le miroir, Louis-Paul ajustait son costume de lin anthracite, tout frais sorti de chez le nettoyeur. Malgré ses vingt ans d’existence, le complet était toujours impeccable. Ah ! La qualité des tailleurs italiens. Louis-Paul resserra un peu la cravate de soie rouge qu’il avait acheté pour l’occasion. Une folie qu’il pouvait bien se permettre ! Il sourit à sa réflexion.

Sa vie allait changer. Il redeviendrait un homme respectable. Il l’avait été jadis. Il commençait alors une prometteuse carrière d’avocat. Ambitieux, il visait le sommet. Les seules crêtes qu’il avait atteintes avaient été celles des neiges éternelles.

Louis-Paul s’assit sur le bord de son lit. Il installa sur ses genoux un autre miroir, plus petit celui-là. Du bout des doigts, il caressa le sachet contenant celle qui occupait ses pensées depuis toutes ces années. Il la déposa avec délicatesse sur la surface lisse. Il observa le monticule, d’une pureté immaculée. De première qualité. Il saisit la lame de rasoir qui traînait en permanence sur sa table de chevet. Le mamelon devint chaîne de montagnes. D’une linéarité parfaite. Il prit un des billets verts qu’il conservait jalousement sur lui. Une avance. Que la pointe du iceberg. Tellement plus d’argent l’attendait. Il roula le billet serré. Se pencha. Aspira avidement. Une goutte de sang tomba sur le blanc relief. Il passa la main sous son nez d’un mouvement leste, rejeta la tête vers l’arrière et ferma les yeux. Un sourire béat lui traversait le visage.

Louis-Paul trouva facilement la maison. Les indications étaient précises. Le patron était toujours très clair. Louis-Paul savait chaque fois exactement quoi faire, et il suivait les instructions à la lettre. Il ne posait jamais de questions. Peu lui importait de connaître les motivations du patron. Il faisait son boulot. Et il le faisait bien. C’est pour cela que le patron l’appréciait. Pour cela qu’il lui avait confié cette délicate mission.

– En seras-tu capable, Louis-Paul ? Je ne t’ai jamais proposé ce genre de travail.
– Ça ou autre chose, patron… Moi, je ne fais que suivre les instructions.

Ce serait son dernier contrat. Après ce soir, ses vieux jours étaient assurés. Il irait prendre sa retraite au soleil. Il consommerait son union avec sa Blanche-Neige jusqu’à ce que son coeur claque pendant l’acte. La mort dont il rêvait.

Il y avait un moment que Louis-Paul était là, à fixer cette demeure bourgeoise, les deux pieds dans la neige. La lumière éblouissante de phares le tira de ses rêveries. L’automobile se stationna à quelques mètres de lui.

– Bonsoir, vous cherchez la maison de Ted et Lisette ? C’est ici.
– Euh… non, non. Mon auto est en panne. Vous voyez ? Juste là. Je voulais aller demander à ces gens si je pouvais téléphoner, mais j’hésitais. Vous comprenez, sonner chez les gens, comme ça, un 24 décembre…
– Il me semblait aussi que je ne vous avais jamais vu à leur réveillon ! Ah ! Ah ! Soyez pas gêné de même, venez ! Ted et Lisette, ils sont bien accueillants… la veille de Noël ! Ah ! Ah !
– Gaston ! Excusez mon mari, monsieur. Il n’aime pas tellement mon beau-frère. C’est un anglophone, vous comprenez. Vous êtes monsieur ?
– Blanchard. Louis-Paul Blanchard.

Merde, se dit-il. L’honnêteté était son pire défaut. Ça le perdrait un jour. Le patron lui avait toujours dit. Apte à raconter des histoires mais incapable de s’inventer une autre identité. Il avait fallu qu’il dise son vrai nom. Merde, merde et re-merde !

– Salut la gang ! Merry Christmas, Ted ! Ah ! Ah ! On vous amène un invité. On l’a trouvé dans le banc de neige. Ah ! Ah ! Pas vrai, mon Louis-Paul ?
– Heu… oui, bonsoir. En fait, je voudrais simplement téléphoner. Mon auto est en panne, juste là, devant chez vous. Vous voyez ?
– God ! Mon pauvre monsieur ! J’espère que vous n’êtes pas pressé. Vous risquez d’attendre longtemps. Un 24 décembre…
– J’ai tout mon temps.

Toute la nuit, se dit Louis-Paul. La nuit de Noël. Une lubie du patron. Il aimait ce genre de situation, le patron. Inusitée. Il espérait que l’on se souvienne de lui à cause de ça. Et maintenant, à cause de ça, justement, Louis-Paul se retrouvait dans un party de famille. Lui qui ne voyait plus la sienne depuis si longtemps. Il avait perdu l’habitude de se retrouver en société. Un malaise le prit. Il n’aspirait qu’à être seul avec elle, sa Blanche-Neige. Il la retrouva dans la salle de bain. La prit avec fougue. Il se sentit mieux. Maintenant, au boulot !

– Mon ami Louis-Paul ! Je croyais qu’on t’avait perdu ! Sacre ! Je suis content que tu sois là, Louis-Paul. Ça me change de toutes ces maudites faces de rat. Ah ! Ah !
– Gaston ! Excusez mon mari, monsieur.

Louis-Paul souriait bêtement à ce couple, qui lui en rappelait d’autres, tout en scrutant les convives un à un. Que des hommes coincés, des femmes exaspérées, et une ribambelle d’enfants qui couraient en tous sens. Louis-Paul n’avait jamais pu supporter ces petits babouins devant la poussette desquels on s’abaisse pour faire des grimaces. Mais où est-il ? se demandait Louis-Paul.

– Alors, mon Louis-Paul, tu te cherches une petite femme pour finir la soirée ? Crois-moi, il n’y a rien de bon. Je les ai toutes essayées ! Ah ! Ah ! Dis pas ça à ma femme ! Ah ! Ah !

Soudain, Louis-Paul l’aperçut. Pareil à la photographie que lui avait donnée le patron. Un gosse de riche. Évaché sur un fauteuil, à l’autre extrémité du salon, il observait avec indifférence les festivités qui l’entouraient. Ses cheveux mal coiffés lui cachaient une partie du visage. Une barbe de quelques jours se chargeait du reste. Seul son nez long et aquilin échappait à ce fouillis pileux. Il devait avoir à peine vingt ans. Déjà blasé. Petit con, se dit Louis-Paul.

– God ! C’est épouvantable ! Le Père Noël que nous avions engagé vient d’appeler. Il ne viendra pas, le son of a bitch ! Pardon. Qu’est-ce que nous allons faire ? Les pauvres enfants.
– Je vais te le faire ton Père Noël, moi, le beau-frère ! J’haïrais pas ça que les petites femmes viennent s’asseoir sur mes genoux ! Ah! Ah!
– Non ! C’est out of the question. God. Louis-Paul! Louis-Paul, vous ne nous rendriez pas ce petit service ? Les enfants ne vous connaissent pas, vous. C’est beaucoup vous demander, je sais, mais vous nous sauveriez la vie. Pensez aux petits enfants…
– Non ! Non, je ne peux pas.
– Voyons mon Louis-Paul! Tu es capable ! Le beau-frère te revaudra bien ça. Pas vrai, Ted ? Ah ! Ah !
– Oh oui ! Oui ! Tout ce que vous voulez, Louis-Paul !
– Cent piasses américain ?
No problem, Louis-Paul ! Tenez. Venez, je vais vous montrer le costume que je conserve depuis des années. Au cas où. Oh ! Merci, Louis-Paul. Merci.

Ses deux pires défauts. L’honnêteté et l’adoration de l’argent. Pour ces billets, il ferait tout. Surtout pour la verdure américaine. Si tout allait bien, il n’aurait pourtant pas besoin de ce mince cent dollars dans quelques heures. Mais pour Louis-Paul, ne jamais refuser de l’argent, surtout américain, c’était devenu un réflexe. L’instinct de survie urbain. Il tâta la poche de son pantalon. Palpa la liasse. Beaucoup plus l’attendait. Si seulement il pouvait parvenir à ses fins.

Louis-Paul se sentait ridicule dans cet énorme habit rouge. Il se préférait, et de loin, dans le classique tailleur italien qu’il avait tenu à conserver sous le costume grotesque. Décidément, Louis-Paul détestait Noël.

Et maintenant, comment allait-il parvenir à exécuter son contrat ? Affublé de la sorte, il s’enlisait dans une situation qu’il ne maîtrisait plus. Il repassa les instructions dans sa tête. Ne pas perdre de vue son boulot. Ne pas oublier la montagne de billets verts qui le narguait. Se concentrer.

– Fantastique, Louis-Paul ! God ! Vous êtes notre sauveur. Alors, je vous fais sortir par derrière, d’accord ? Vous faites le tour de la maison, et vous entrez par la porte avant. Ça vous va ?
– Ça me va. C’est clair.

Louis-Paul sortit par derrière. Il se dirigea vers le coté de la maison. Figea. Adossé contre le mur, se tenait le gosse, un joint entre les lèvres. Louis-Paul sentit son coeur s’emballer. Il se tapit dans l’ombre, déboutonna la veste rouge tout doucement, sans un bruit. Sa main atteignit la poche intérieure de son veston, en fit émerger l’arme, munie d’un silencieux. Il s’approcha. Visa la tête. Tira.

Le patron serait content.

Un filet de sang s’étirait sur le sol. Louis-Paul déposa le cent dollars américain près de la neige fondue par la vie qui s’écoulait hors du gosse. Un autre élan d’honnêteté qu’il regretterait sans doute. Louis-Paul observa le spectacle. Enfin un Noël comme il les aimait. Blanc comme la neige poudreuse, rouge comme le sang et vert comme l’argent. L’argent américain.

Ce soir-là, une famille attendit en vain le Père Noël. Certains prétendent l’avoir vu s’envoler vers le Sud. On affirme même qu’il y vécut une retraite paisible, les deux pieds bien enfoncés dans le sable blanc.

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Et ceci, c’est quand la réalité dépasse la fiction.

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