Le malheur des autres

22 Déc

Il y a un incendie près de chez moi ce soir. J’ai vu les premières images sur une télévision dans un magasin d’électronique du centre-ville. Au milieu de la cohue, je me suis arrêtée, fixant ces vues aériennes. Ça ressemblait dangereusement à mon quartier. Je suis revenue aussitôt, le cœur battant. Les cadeaux pourront attendre. À quoi cela sert-il d’acheter des cadeaux si je n’ai plus de chez moi? J’ai vu les camions de pompiers, les rues bloquées, les automobilistes impatients, insensibles au drame qui leur faisait perdre ces précieuses minutes. J’ai retrouvé la quiétude de mon appartement. S* est au travail, inconscient du malheur qui ne nous est pas tombé dessus. J’ai tiré les rideaux. Je n’ai pas allumé la télévision. Je ne veux pas voir.

Ça a ressurgi d’un coup dans ma tête, en apercevant les badauds près des rubans jaunes. Je devais avoir 8 ou 9 ans. C’était un soir d’hiver à Montréal. Nous revenions de je ne sais où. Ma tante Louise peut-être. Nous avons vu les camions de pompiers, les voitures de police, les rubans. Comme ce soir. Mon père s’est stationné. Il faisait froid, il était tard, j’avais sommeil. Il m’a pris la main et nous nous sommes approchés. C’était une rue assez large avec de belles demeures. La rue St-Hubert? Le boulevard St-Joseph? Il faudra que je lui demande. Il ne s’en souvient probablement pas. Nous étions debout sur le trottoir, et de l’autre côté de la rue, la maison se tenait toujours bien droite, mais ses fenêtres s’ouvraient tels des trous béants, le toit laissait échapper une fumée dense, la pierre noircie témoignait du brasier. Les flammes avaient fait place aux glaçons. Ils descendaient de la corniche, des balcons, des escaliers. Le givre couvrait les arbres aux alentours, les immeubles voisins, et scintillait sous les puissants projecteurs des pompiers.

– C’est beau, hein?

Je n’ai pas répondu à mon père. À cet âge, je n’osais le contredire, et de toute façon, je ne l’aurais pas fait. C’est vrai que c’était beau. Il avait raison. Mais il y avait autre chose. Il y avait des familles à la rue, des gens qui avaient perdu leurs biens, des souvenirs irremplaçables, une tranche de vie. Il y avait un vieux monsieur sans famille pour l’accueillir, une jeune femme pleurant des lettres d’amour envolées, un enfant qui cherchait son chat.

Mais je n’aurais pas su exprimer cela à cet âge. Néanmoins, je me souviens clairement avoir ressenti un profond malaise et une grande tristesse. Je me souviens que je voulais m’en aller. Je ne voulais pas rester là à admirer la scène.

Ça faisait trop mal.

Ça faisait mal, car je ne pouvais m’empêcher de trouver ça beau, le malheur des autres.

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3 Réponses to “Le malheur des autres”

  1. Morgane mardi 23 décembre 2008 à 00:33 #

    Oh quel billet percutant !

  2. L'Hiver mardi 23 décembre 2008 à 11:17 #

    On ne doit pas rester très loin l’un de l’autre… l’incendie était à deux coins de rue de chez moi et mon ami demeure à un bloc et demi de l’immeuble où le feu s’est déclaré. Il a dû venir coucher chez moi parce qu’il n’y avait plus d’électricité. Quand nous sommes allés chercher des trucs chez lui, dans l’immeuble c’était noir et les alarmes rugissaient dans le couloir comme dans un film de zombies ou de catastrophes. Ça ressemblait vraiment à une petite fin du monde. L’odeur et le froid n’aidaient pas à ce que ce soit beau, mais je comprends tout à fait l’essence de ton billet. C’est vrai que c’est troublant ce genre de sentiments.

    Merci pour ton commentaire sur mon carnet, je vais réécrire à un moment ou à un autre ne t’en fais pas ! 😉

  3. Patrick Dion mercredi 24 décembre 2008 à 00:34 #

    Oh! Une quasi-voisine!

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