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Ma vie (im)parfaite

21 Juil

Elles sont là qui se tiennent bien droites, toutes proprettes, toutes identiques. Elles s’offrent sans aucune pudeur à la vue de tous les passants. Elles ne se cachent pas dans la forêt, pas même derrière un buisson. Et ce n’est pas une clôture pleine de trous qui les protégera du regard blasé des automobilistes. Au moins, maintenant qu’ils ne coupent plus l’herbe aux abords des autoroutes, elles ont un peu d’intimité. Quoique cela semble peu leur importer.

Il y a quelques années, chaque fois que je traversais ainsi la banlieue en observant les maisons qui poussent de plus en plus près de l’autoroute, une sourde angoisse s’emparait de moi. En pensant que là pouvait être mon destin, je sentais ma gorge se serrer. Car, après tout, c’est de là que je viens, non? Et banlieusarde un jour, banlieusarde toujours…

Maintenant, je pousse un grand soupir de soulagement lorsque je file vers le bois ou reviens chez-moi à travers ces villes-dortoirs qui étendent leurs tentacules dans la verte campagne en rasant tout sur leur passage. Je sens que j’ai réussi à échapper à mon destin. Je suis rendue à un âge où je crois pouvoir dire que la ville n’est pas une passade de jeunesse mais un mode de vie.  Je ne serai plus jamais balieusarde. Peut-être S* et moi fonderons-nous une famille, peut-être nous achèterons-nous une maison, peut-être même que nous aurons un chien, mais jamais nous n’habiterons l’une de ces maisons sans âme. Jamais je ne regarderai les bouchons de circulation de la fenêtre de ma chambre, jamais je ne me baignerai dans ma piscine hors-terre  en jasant avec le voisin à travers les trous de ma clôture, jamais je ne pleurerai cachée dans ma salle de bain parce que ma vie m’étouffe. Je sais, il ne faut jamais dire jamais. Mais maintenant je sais que ne suis pas faite pour cette vie-là, qu’il ne sert à rien d’essayer, qu’il ne sert à rien de prétendre. Et je sais que rien ni personne ne pourra m’enfermer dans une vie qui me tuerait.

Je sais, je sais, vous allez croire que je suis une autre de ces citadines suffisantes et condescendantes qui se croient supérieures aux banlieusards. Je vous jure qu’il n’en est rien. Si j’angoissais à 120 km/h sur l’autoroute, c’est que je regardais la vie parfaite, et que je savais au fond de moi que là n’était pas ma vie. Ma vie était donc vouée à l’échec, ou du moins, à l’imperfection.

J’ai fini par comprendre que la perfection, comme toute chose, est relative. Et que l’imperfection est éminemment plus intéressante que son contraire.