Un clochard dans un bol de nouilles

5 Avr

Il me regarde. Je baisse les yeux. Je sais qu’il ne faut pas parler à ces gens-là. Il ne faut pas les regarder. Il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas.

Tout le contraire de ce que je tente de faire, de ce que je désire faire. Je sais… Je sais.

Je porte toute mon attention sur mon plat de nouilles. J’en détaille les vermicelles cuits juste à point, les juteuses languettes de boeuf, les filaments de carotte qui s’échappent du rouleau impérial, les fèves soya qui craquent sous la dent, la feuille de coriandre qui couronne le tout. Je plonge mes baguettes dans le bol, attrape des vermicelles, quelques fève soya, aspire le vermicelle récalcitrant. Je savoure. Je me concentre sur le plaisir de manger dans mon resto vietnamien favori.

Mais je tends l’oreille. Mais je l’observe du coin de l’œil. Mais je tente de saisir ce qu’il raconte. Il y est question du Tibet, mais aussi de la Mongolie. Il parle en anglais, marmonne, se répète. « … Tibet… Mongolia… ». Je n’arrive pas à comprendre le sens de ses phrases. Il lance ses baguettes par terre.

Il se lève. Je replonge dans mon plat de nouilles. Il reprend son discours et s’avance entre les tables. Je saisis une languette de bœuf. Il passe à côté de moi. Je mastique consciencieusement. « Watch your langage, old man! ». Mais qui est ce connard qui n’a pas compris qu’il ne faut pas regarder ces gens-là. Qu’il ne faut pas leur parler. Qu’il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas. Bien sûr, il s’emballe. Parle plus fort. « You, bitch, with the necklace, look at me ! ». C’est à moi qu’il parle? Combien de vermicelles dans un bol de nouilles? Je pourrais les compter. Tiens, je n’avais pas remarqué que la feuille de coriandre était légèrement brunie aux extrémités. Il repasse à côté de moi. Un vermicelle, deux vermicelles, trois vermicelles…

« … Tibet… Mongolia… ». Il reprend le fil de son discours. Se rassois. Il finira par partir.

Mais, après tout, moi aussi.

Il ne faut pas parler à ces gens-là. Il ne faut pas les regarder. Il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas. Leur refuser ça. Leur refuser d’être. Après tout, on leur a déjà refusé d’avoir.

Ils finiront par nous rendre la pareille.

Je n’existe pas.

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