Archive | avril, 2008

Rage de sucre

28 Avr

Je suis à la fruiterie près de chez moi. Devant moi, non, pas une autre de ces charmantes vieilles dames. Un homme, les cheveux ébouriffés, mal rasé, une joue tuméfiée. Il est en piteux état. Mais ce n’est pas son visage qui est le centre de mon anecdote de la journée. Peut-être cela le devrait-il, c’est vrai. Il y a certainement toute une histoire derrière ce visage marqué par le temps. Et ne croyez pas que cela ne m’intéresse pas, au contraire.

Mais voilà, ce qui capte vraiment mon attention est ce qu’il dépose sur le comptoir devant la caissière. Deux tartes au sucre, un carré de tire-éponge et un gros morceau de sucre à la crème. C’est tout.

Bon d’accord, peut-être qu’il est l’organisateur de la partie de bridge à la maison pour personnes âgées et qu’il avait envie de payer une petite gâterie à ces dames. Peut-être qu’il y a une fête d’enfants chez lui et qu’il avait oublié le dessert. Peut-être qu’il écoute le hockey avec ses chums ce soir, et qu’eux, ils arrosent ça avec du lait en mangeant de la tarte… Peut-être. Qui suis-je pour savoir? Qui suis-je pour juger?

Il se peut également que cet homme rentre seul chez lui, s’assoie seul à sa table de cuisine, déballe une première tarte, l’engouffre. Déballe la deuxième tarte. La dévore. Déballe le sucre à la crème. Le gobe. Déballe la tire-éponge. L’avale. Avec quoi noie-t-il ça? De l’eau? Du lait? De la bière? Est-ce qu’il va vraiment tout bouffer ça ce soir? À quoi pense-t-il pendant qu’il enfile les sucreries l’une après l’autre, méthodiquement? Est-ce qu’il va se rendre malade?

Peut-être aussi qu’il fait simplement ses provisions pour la semaine. Que sa femme l’attend sagement à la maison dans leur cuisine impeccable, et que tous les soirs, ils se coupent un petit morceau de tarte et le mangent au lit en regardant le Téléjournal, leurs pieds se touchant sous la couverture.

Oui, il est possible que cet homme soit totalement et entièrement heureux. Mais je ne sais pourquoi, devant cette montagne de sucre sur le comptoir, je ressens une grande détresse.

L’Extra avec ça?

26 Avr

Pharmacie Jean-Coutu. Derrière le comptoir, une jeune fille blasée, des mèches rouges dans les cheveux et un petit diamant dans le nez. Devant moi, une délicieuse grand-mère aux cheveux blancs, de grosses perles aux oreilles, chétive dans son imperméable bleu poudre. Elle compte son argent lentement. Paie ses achats. Remet le portefeuille dans sa bourse. Prend le sac. S’arrête.

Ah, et j’ai des billets à faire vérifier.

Redépose le sac. Ressort le portefeuille. Cherche les billets. Misère…

J’habite près d’une maison de personnes âgées. Ce qui veut dire que partout où je vais, me semble-t-il, au dépanneur, à l’épicerie, à la pharmacie, j’attends derrière des p’tits vieux qui rêvent de mourir d’une crise cardiaque en apprenant qu’ils ont gagné le gros lot. On peut détester Loto-Québec pour plusieurs raisons. Moi, c’est parce que ça me fait perdre mon précieux temps.

Ah, les voici.

Enfin.

Rien.

J’ai rien gagné?

Rien.

Celui-là non plus?

Ben non, rien. Je les jette?

J’ai rien gagné? Ok, jetez-les.

Bon. Ça va être mon tour.

C’est tout?

C’est triste de voir des yeux si morts sur une si jolie fille.

Ben, je vais en acheter un autre.

Un jour ce sera mon tour.

Qu’est-ce que vous voulez?

C’est quoi le plus gros montant.

Super 7, c’est 17 millions.

Ah ouais, hein, 17 millions… Et la 6/49? C’est combien, à la 6/49?

14 millions.

Ah… 14 millions. Ah ouais, pis le Super 7, c’est 17 millions, c’est ça.

C’est ça.

Bon ben, je vais en prendre un.

Un Super 7?

Non, non, 14 millions, ça devrait être assez.

Ça va être assez?!? Assez pour quoi? Je me demande bien quels sont les rêves à quatorze millions de cette charmante vieille dame.

L’extra avec ça?

Ah ben oui, L’Extra, c’est certain.

Le tirage est ce soir. Bonne chance, grand-mère.

Une colombe révolutionnaire

23 Avr

Frida. La voir vivre m’a donné envie de me replonger dans Diego et Frida. Comme ce couple est beau et fort et inspirant! Et pourtant comme ils ont souffert tous les deux. Un éléphant et une colombe. Comme elle a souffert, elle, surtout. Quels artistes…

Hier, je suis tombée sur un passage où Le Clézio parle de l’engagement. On le sait, la peinture de Diego Rivera a toujours été très engagée, à un point tel que sa fresque au Centre Rockefeller a été cachée puis détruite, avant même de voir véritablement le jour. Frida est une femme engagée. Et pourtant, sa peinture ne l’est pas. Elle est tournée vers l’intérieur et parle de souffrance et de solitude. La peinture de Frida bouleverse alors que celle de Diego dérange.

Quelle œuvre a le plus d’impact? Celle qui bouleverse ou celle qui dérange? Je ne sais pas. Je me demande simplement si l’art a besoin d’être engagé. Si c’est là la meilleure façon de toucher et d’espérer créer un remous dans un océan d’indifférence.

Frida, si troublante, n’est-elle pas la plus révolutionnaire des deux? Celle qui a su émouvoir les gens dans ce qu’ils ont de plus secret, de plus vulnérable? Et toute révolution ne commence-t-elle pas de l’intérieur?

L’art ne rend pas con

23 Avr

L’art émeut, l’art transporte, l’art exalte, l’art questionne, l’art ébranle, l’art choque, même.

Mais, contrairement au sport, l’art, lui, ne rend pas con. Ça me console.

Sport 1 Art 0

22 Avr

Je trouve que notre société accorde trop d’importance aux sports et pas assez aux arts. Je trouve que les joueurs de hockey sont trop payés et que nous les vénérons trop. Je trouve aussi que les billets pour aller voir un match de hockey sont trop chers, mais surtout que payer cinq dollars pour un hot-dog steamé, c’est exagéré. Je trouve que regarder une bande de brutes se disputer virilement une rondelle, c’est franchement ennuyant. Finalement, je trouve que les accomplissements de ces sportifs, bien qu’ils puissent être admirables, ne me concernent absolument pas.

Cela, c’est en temps normal. Et il semble qu’en ce printemps qui prend des allures d’été, la normalité a foutu le camp.

Hier soir, j’ai écouté le match. Et après la victoire de MON équipe, pendant que S* festoyait avec ses amis, je suis allée pédaler dans la ville en liesse. Partout, du nord au sud, des klaxons, des gens qui hurlent de joie, des gars, des filles avec des chandails du Canadien et une bière dans la main sur les trottoirs, les drapeaux du Canadien qui volent au vent. Deux éboueurs lançaient les sacs d’ordures dans le camion en criant Go!Habs! Go! Un homme conduisait sa voiture la porte ouverte en sortant la tête pour mieux crier. Un autre tanguait dangereusement sur son vélo en chantant à tue-tête.

Je ne comprends pas grand-chose au hockey. J’ai attrapé la fièvre par contagion. Quand tout cela sera fini, je passerai à autre chose et ne m’intéresserai pas davantage à la chose la saison prochaine. Mais je suis fascinée. À quel point le sport peut rassembler les gens, peut créer ce sentiment d’appartenance, peut générer de la fierté.

Je ne peux m’empêcher de penser que l’art ne touchera jamais les gens autant que le hockey. C’est triste un peu, non?

Mais pour l’instant, je ne me laisse pas aller à la tristesse. Je suis bien trop fière de MES gars!

Les couturières

20 Avr

Je vous parlais il n’y a pas longtemps des couturières de mon quartier, si magnifiquement dépeintes par Monsieur Foglia. En plus d’être courageuses, ces femmes sont tenaces.

J’aimerais croire qu’elles réussiront à changer le cours des choses, j’aimerais croire qu’elles vaincront le Dieu Économie. Je vous le souhaite de tout coeur, mesdames.

Voir Frida pour la première fois

18 Avr

J’adore Frida Kahlo. Je vénère Frida. Je ne saurais dire ce qui me touche tant dans ses autoportraits. Son intensité, son courage, sa beauté, son talent, sa folie, sa douleur, sa fierté. Ses tableaux me troublent et m’apaisent. Dans son regard noir, je cherche des réponses. Mais je ne connais pas les questions.

Et pour la première fois, je la vois vivre. Je la vois amoureuse, je la vois majestueuse, je la vois malade, je la vois souffrante. Je suis bouleversée. Pardonnez-moi, les mots me manquent.

La maman de personne

17 Avr

J’ai croisé ma voisine aujourd’hui. Elle était avec sa fille, une petite blondinette d’environ trois ans qui babille sans cesse et questionne le monde qui l’entoure avec détermination. Ne te lasse jamais, petite Alice, ne cesse jamais de demander pourquoi.

La voisine et moi, nous faisons un brin de jasette sur le trottoir. Nous ne sommes pas amies, c’est à peine si nous nous saluons, mais il fait si beau, je porte mes gougounes, et ce soir, le Canadien joue. Toutes les raisons du monde de fraterniser par une si extraordinaire journée.

Mais la petite Alice s’impatiente. Les conversations de grandes personnes, c’est ennuyant, et ça ne répond pas à ses questions. Du coin de l’oeil, je vois qu’elle tire sur la jupe de sa mère depuis un moment. Ma voisine finit par pencher son charmant visage vers sa fille. Alice me pointe du doigt. Un peu plus, je croirais qu’elle m’accuse de quelque chose. Mais je n’ai rien fait de mal, Alice, je le jure.

– Elle, c’est la maman de qui?

– C’est la maman de personne, Alice. La maman de personne.

Et elles partent toutes les deux, me laissant seule sur le trottoir. Je reste là, je ne bouge pas. C’est où, chez moi? À gauche ou à droite? Je regarde autour de moi, l’espace de quelques secondes, je ne reconnais rien. Je suis sonnée. Puis je me ressaisis et je rentre chez moi.

Personne. Je suis la maman de personne.