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En fond sonore, les valises à roulettes sur le plancher de tuiles. Une voiturette électrique passe lentement. Bip… Bip… Bip… Derrière moi, la présentatrice de CNN enfile les mauvaises nouvelles dans la télévision au plafond. Un couple, parents de 17 enfants, a été assassiné. Dans l’aire d’attente, un bébé pleure. Un vrombissement emplit soudain l’air. Un avion de plus dans le ciel d’Atlanta. Tiens, ce monsieur devrait huiler ses roulettes. Le jeune asiatique devant moi écoute de la musique. De ses écouteurs blancs, filtre un rythme endiablé. Un garçon à la carrure imposante passe rapidement en hurlant dans son cellulaire. Une mère gronde son enfant. Une voix préenregistrée annonce mon vol. Une femme se laisse choir sur le siège à côté de moi. Elle respire fort, pousse de grands soupirs. Une fillette chante à tue-tête. Un homme élégant, à la chevelure poivre et sel, chuchote à l’oreille d’une superbe blonde. Un bruit vient troubler l’harmonie. Une poubelle qui ,sitôt qu’on y jette quelque chose, le compacte bruyamment. Étrange invention.
De nouveau, le silence.
Oui, le silence, le silence chaotique des endroits publics, où tous les sons se mêlent et forment une tapisserie compacte, un épais brouillard dont rien n’émerge… Et pourtant si. Une vieille dame s’évente avec sa carte d’embarquement dans un bruissement délicieux. Une adolescente se lime les ongles. Le compagnon de jeu d’un solitaire émet de petits sons aigus. Je ne participe à aucune conversation, et malgré tout je les écoute toutes, en anglais, en espagnol, en allemand. Un homme tousse. Un groupe de soldats passent en riant trop fort. Ils sont fièrement vêtus de leurs habits de camouflage. Ceux du désert. Je lève la tête et tente de graver leurs visages dans ma mémoire. Cette petite bonne femme qui semble perdue dans sa veste. Cet homme, le cou aussi large que son crâne, le regard dur. Et cet autre, à peine sorti de l’adolescence, excité comme un puceau dans un bordel . Je me dis que l’un d’eux va peut-être mourir. À leur retour, leurs visages ne seront plus les mêmes. Il est possible aussi que je me trompe. Peut-être que ce n’est qu’un boulot comme un autre.
Le silence, encore une fois.
Et mes doigts qui enfoncent les touches du clavier, dans un cliquetis irrégulier. Quelqu’un court. Un jeune homme avec une queue de cheval. J’ai envie de l’arrêter et de lui demander pourquoi il est si pressé. Il a peur de manquer son vol. Oui, d’accord, j’avais deviné. Mais pourquoi? Qui l’attend dans un autre aéroport, dans une autre ville, un autre pays peut-être, qui l’attend pour qu’il coure ainsi? Moi, personne ne m’attend. Personne ne m’attend, et je resterais bien ici, dans ce non-lieu, à pianoter sur mon clavier, insensible au temps qui passe, traversées par les sons ambiants. Moi, immobile au centre de ce cœur qui palpite. Peu importe si personne ne m’attend. Peu importe…
Je suis au cœur du monde, et ce cœur bat pour moi.
Je me souviens de l’émotion ressentie lorsque je me suis assise dans le temple bouddhiste de Muktinath, au Népal, pour entendre la musique des moines tibétains. J’en aurais pleuré. Je revois aussi ce vieux Sadhu qui m’avait orné le front d’un point rouge à Kathmandou. Et les célébrations sur les plages de Bali… Il m’arrive encore, lorsque je sens l’odeur de la viande grillée, de me retrouver en un éclair à Pashupatinath, entourée de singes rusés, et d’assister avec une fascination morbide à une crémation. Parfois, je ferme les yeux, et je me remémore l’appel matinal à la prière entendu au Maroc, puis en Indonésie. Je repense souvent à l’été de mes 20 ans… Je travaillais avec des Reborn Christians dans l’Ouest Canadien. Elles m’ont traîné à l’église quelques fois, moi, la condamnée à l’enfer… Je me souviens aussi d’une église, en Russie, où l’on brandissait un mort sur une civière couverte de fleurs. Et tout ce mystère entourant la vierge noire de Copacabana, en Bolivie… Et la magnificence du Vatican à Rome… Et la grâce de Notre-Dame-de-Paris… Et l’église de campagne où j’allais à la messe dans mon enfance…
La religion a beau avoir foutu le camp, même chez nous, elle n’est jamais bien loin. Cette église au coin de la rue, les funérailles d’un vieil oncle, le baptême du petit dernier…
La spiritualité, qu’on le veuille ou non, est omniprésente. Et elle est souvent la cause des chocs culturels les plus grands. Et pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour les vivre!
Ce matin, je suis allée à l’église. Si, si, je vous jure. Je me suis vêtue décemment, et je me suis rendue à la Ebenezer Baptist Church, l’église du père de Martin Luther King, à Atlanta. Mais je l’avoue, je suis arrivée en retard… à dessein. La messe débutait à 7h45, et j’avais lu que cela pouvait durer 3 heures, et qu’il n’était pas impoli de se présenter plus tard. Je me suis donc pointée avec une heure de retard, en plein milieu d’un chant gospel enlevant. Je le regrette. J’ai tellement aimé l’expérience que j’aurais souhaité ne rien manquer! Mais il est vrai, cela dit, que les gens entrent et sortent à leur guise. Des dames toutes de blanc vêtues m’ont accueillie à la porte et m’ont indiqué un banc. Plus tard, une autre dame en blanc est venue m’y rejoindre. Plusieurs femmes portaient d’extravagants chapeaux, dont l’un qui ressemblait à un gâteau de mariage. Dans les premières rangées, pendant les prêches, un homme ne cessait de se lever, les bras au ciel, agitant les mains, alors que d’autres fidèles répondaient bruyamment par des « Amen » et des « Alléluia ». Une femme élégamment vêtue d’une robe jaune canari avec chapeau assorti a fait un discours inspirant et très drôle sur le rôle des femmes dans l’église et leur rapport avec la foi… et avec Jésus. La cérémonie s’est terminée comme il se doit par un chant gospel. Je me suis lancée à la recherche de ma caméra, décidée à filmer le moment. Je me suis plutôt retrouvée main dans la main avec l’élégante dame à ma gauche, et le timide jeune homme à ma droite. Les imitant, je me suis balancée de gauche à droite, en tentant de bien répéter les paroles. Et hop! Les mains dans les airs, et on se balance un peu plus vite! Et on chante plus fort! Et God Bless You!… Je suis ressortie de là en saluant mes frères, mes sœurs, un sourire plaqué sur le visage et de la musique dans le cœur. Il y a longtemps que je ne m’étais sentie aussi loin de chez moi!
J’essaie de comprendre. J’essaie de comprendre pourquoi les aéroports m’apaisent. Pourquoi est-ce qu’assise, les genoux dans le front, dans un avion, je réussis enfin à me connecter sur mes émotions et désirs profonds? Pourquoi tout devient-il limpide du moment que je me déplace? Comme si dans le mouvement, mes tourments s’apaisaient enfin, et que mon lac intérieur redevenait un miroir.
Pourquoi est-ce que du moment que je ne suis plus chez-moi, je redeviens disponible? J’entre alors facilement en conversation avec des inconnus, je discute relation de couple avec le chauffeur de taxi, je fraternise avec l’employé de l’hôtel, je souris à la vieille dame au coin de la rue. Je remarque l’angle de cet édifice, la couleur du ciel, le parfum d’un inconnu. Mon esprit n’est plus occupé par le boulot, le garçon qui me plait, les comptes à payer… Tout ça a si peu d’importance, au fond.
J’essaie de comprendre, car je voudrais toujours être ainsi. Ne plus être dans le désir, dans les regrets et les angoisses, les peurs et les déceptions. Être ici et maintenant. Tout le temps.
C’est pas plus compliqué que ça, le bonheur.
Il y a des villes où l’on ne s’arrête pas. Des villes où l’on ne pose pas ses valises, où l’on ne prend pas le temps de marcher le nez en l’air, où l’on n’a pas envie de prendre le temps de vivre. Il est de ces villes où l’on ne passe qu’en transit, comme si elles n’existaient pas. Et pourtant, elles existent, elles sont vivantes, grouillantes, accueillantes même.
Je suis dans l’une de ces villes que je n’avais jamais rêvé, ni même pensé visiter. À la sortie de l’avion, la plupart des passagers se dirigent vers un autre quai d’embarquement de cet aéroport tentaculaire. Et je l’avoue, je suis un peu jalouse. J’irais bien passer une semaine en Floride comme ma voisine. Je changerais bien de place avec cette toute jeune fille, pour voyager, moi aussi, sac au dos avec mon amoureux dans un pays exotique. Mais non, mon voyage s’arrête ici, dans ce non-lieu.
Je marche plus d’un kilomètre pour aller récupérer ma valise, sans blague, puis je m’ engloutie dans le métro. Tout de suite, un charmant monsieur m’accueille pour m’aider. « It’s love at first sight, miss ! ». Nous rigolons. Dans le métro, deux immenses femmes de la sécurité de l’aéroport s’assoient à mes côtés, plongées dans une conversation sur la volonté de Dieu et le rap. À ma sortie du métro, je demande mon chemin. Une dame me conseille de continuer jusqu’à la prochaine station. Mais non, mon hôtel est à côté, madame! Dès que je suis dehors, je comprends. Un quartier glauque, mais pourtant animé… et j’y suis la seule blanche, qui, de plus, se balade avec sa valise design et son précieux portable. Et pourtant, on me sourit, on m’indique le chemin à prendre. .. Il n’y a rien à craindre… ou alors, j’ai une bonne étoile.
Une ville vivante, grouillante, accueillante, je vous disais. J’ai hâte de la visiter demain!
J’ai le mal de l’ailleurs. Envie de m’envoler, de partir à la découverte d’un autre monde, de marcher toute la journée les yeux grands ouverts. Je souffre du mal de l’ailleurs comme d’autres souffrent du mal du pays. Ça me prend aux tripes, soudainement. Ça fait mal. Physiquement, mal. Un vide dans le ventre qui aspire tout. Le cœur qui bat vite, des fourmis dans les jambes, mal à la tête. J’ai soif.
L’idée m’obsède depuis quelques jours, je ne pense plus qu’à ça, le prochain voyage. Et pourtant, il risque de ne pas être avant un an, peut-être deux. Je dois me raisonner.
J’ai essayé de calmer ce besoin pressant d’ailleurs en me plongeant dans le livre La frousse autour du monde de Bruno Blanchet. Dans son dernier billet, il écrit :
« L’aventure est une porte qui s’ouvre par en-dedans.Le reste dépend de vous. Ça peut se passer à Bombay, à Brossard ou dans la prison de Tanguay. L’aventure débute avec la fin de la peur : de la peur de rire quand on doit se taire; de la peur de fuir quand on doit plaire; de la peur d’être nu, ridicule et vulnérable, mort; de la peur de se tromper; de la peur d’échouer. »
J’essaie de me concentrer sur mes peurs. Si je dois y mettre fin pour vivre l’aventure tous les jours, alors aussi bien les identifier dès que possible. Quelles sont ces peurs qui se terrent au fond de moi?
Et vous, qu’est-ce qui vous fait peur? Qu’est-ce qui vous empêche de vivre?
Et, Bruno, si l’aventure est dans la tête, pourquoi est-il toujours ailleurs?
Moi, j’ai peur de passer à côté de ma vie.
Parfois, on tombe sur un blogue, et on se dit “Comme c’est sympathique!”, on l’ajoute à sa blogoliste, on se dit qu’on va y revenir. Puis, on oublie. On y retourne mollement, parfois, par un dimanche pluvieux, on le lit distraitement, en se disant qu’il faudrait y revenir plus souvent. C’est tout de même très sympa. Puis, on oublie.
Il y a dans les liens que vous retrouvez à droite, des blogues que je visite régulièrement. Taxi-Brousse, L’hiver @ Khartoum (il est revenu!), Les eaux troubles, et bien d’autres.
Il y en a un que je viens d’ajouter à la liste. Je suis peut-être en retard, mais je viens de découvrir sa présence dans la blogosphère. Le bédéiste Guy Delisle à Jérusalem. J’ai commencé par les plus récents billets. Maintenant, je le lis méthodiquement, à rebourd.
C’est tellement beau, tellement sensible. Parfois, l’actualité s’y glisse, comment faire autrement. Mais la plupart du temps, c’est en simple observateur du quotidien que Guy Delisle nous raconte le monde qui l’entoure. Et quel regard.
Allez voir, il est à Jérusalem jusqu’à la fin de l’été seulement, je crois.
Une nouvelle fidèle lectrice
Gaza. Les morts, les innombrables blessés, la terreur, la haine, la cicatrice béante qui ne se refermera jamais, un conflit complexe et terrible. Les images me bouleversent, les récits me laissent perplexes, et ce sentiment d’impuissance, une fois de plus…
Mais je ne comprends pas tous les enjeux de ce conflit, l’histoire derrière celui-ci. Je suis consciente que j’ai beau compatir de tout mon coeur avec la douleur des victimes de cette guerre insensée, je ne la ressens pas dans mes tripes… Mais lorsqu’une catastrophe s’est une fois de plus abattue sur le Myanmar, lorsque j’apprends qu’un traversier a fait naufrage en Indonésie, lorsqu’un drame se déroule au Népal ou dans un autre pays que j’ai visité, où j’ai fraternisé avec les habitants, joué avec les enfants, alors cela me concerne, moi, personnellement. Je parcours compulsivement les sites d’information à la recherche de plus de détails, je pleure sur les images du malheur, je tente d’aider comme je peux… si peux. Et je constate qu’il en est de même pour les gens qui m’entourent. De par mes récits et mes photos, ils ont l’impression de connaître un peu ces pays, leurs habitants, et sont ainsi plus sensibles à leur malheur.
C’est aussi pour cela qu’il faut partir, pour abolir les frontières, pour tisser des liens, pour devenir plus humains.
Me revoici qui m’excuse une fois de plus d’avoir été silencieuse cette semaine.
Et pourtant, ce n’est pas faute de ne pas avoir écrit, au contraire. Je suis plongée dans mon journal de voyage, que je retranscris, peaufine, réécris. Comment traduire avec des mots ce qui se vit avant tout? Je cherche le mot juste, la bonne tournure de phrase, j’élimine le superflu, tente de faire ressurgir l’essentiel, sans en aseptiser le sens. J’imaginais que cela serait une partie de plaisir, eh bien non, c’est source de frustrations, doutes et maux de tête. Le sentiment de ne pas être à la hauteur de ce que j’ai vécu.
Je retourne donc à mon carnet, et vous laisse sur ces images du film Baraka. Cet endroit magnifique est le temple Gunung Kawi, à Ubud (oui, la petite ville de Mange, prie, aime), sur l’île de Bali. Et vous voyez là de la danse Kecak. J’ai assisté à un tel spectacle au cœur d’un jardin luxuriant, sous une pluie diluvienne. C’est absolument fascinant.
Vous le sauriez, vous, trouver les mots pour décrire cela?
Je déteste le sentiment d’impuissance. Je déteste aussi vous laisser sur des billets déprimants. Alors, je cherche des façons de rendre le monde meilleur. Il doit bien y avoir des petites choses que nous pouvons faire, non?
Le groupe Improv Everywhere apporte sa contribution de manière fort originale. Vous avez vu la scène où la foule se fige à Grand Central, à New York? Ou alors cette autre scène digne d’une comédie musicale dans un centre commercial? C’est eux.
Leur dernière mission a consisté à accueillir des inconnus à l’aéroport JFK. Avec banderoles, fleurs et ballons. Je ne sais pourquoi cette vidéo m’émeut autant. C’est de voir l’air ahuri des voyageurs, qui au début refusent toute cette attention. “It’s not me”, “I don’t know you”. Presque craintifs, sur la défensive (ce que nous sommes fermés, à force de nous méfier de tout le monde). Puis de voir un sourire timide lentement se former sur leur visage lorsqu’ils comprennent qu’on ne veut pas les arnaquer, on ne veut pas rire d’eux, on veut simplement leur offrir un moment de bonheur. Et alors comme ils s’illuminent enfin! C’est très beau.
D’accord, vous me direz que ceci est un peu extrême, j’en conviens. Mais combien de fois ai-je laissé un ami se débrouiller seul à son retour? Combien de fois n’ai-je fait aucun cas d’un départ ou d’une arrivée? Il est parti? Bah, il reviendra. Il est revenu? Ouais, bon, je suis très occupée, on se verra plus tard.
La prochaine fois qu’un de mes proches reviendra, j’irai l’accueillir à l’aéroport, peu importe l’heure et le jour. Je serai là. Et j’aurai une attention particulière, des fleurs pour la copine tristounette, un foulard pour celle qui revient en plein hiver, un café chaud pour celui qui a beaucoup bourlingué. Parce qu’ils sont importants dans ma vie. Et que si des joyeux drilles accueillent des inconnus à l’aéroport, je serais bien idiote de ne pas accueillir ceux que j’aime.
Il devrait toujours y avoir quelqu’un pour t’accueillir à ton retour.

- Le temps d’une goutte d’eau (photo: www.photo-libre.fr)
Je croyais être guérie. Être revenue totalement et entièrement. Avoir réintégré ma vie, mon corps, avoir étanché ma soif d’absolu. Jusqu’au prochain voyage.
Mais ce matin, j’ai reçu un courriel d’un voyageur rencontré en Indonésie. Il est encore à Bali, et nous parle du vert des rizières, du bruit des grillons et de la musique du gamelan. Je le lis et je revois les sourires et la chaleur paisible des Indonésiens. Je goûte les plats épicés, je nage dans la mer en admirant les coraux, je retiens mon souffle sur les routes tortueuses.
Il m’a ramenée là-bas avec lui. Maintenant, il continue sa route en Inde et au Népal. Moi, je reste ici. Et je refais le deuil. Encore une fois.
Puis, je lis cet extrait d’entrevue avec Bruno Blanchet sur le blogue de Marie-Julie, et je me raisonne. « Si t’es pas allé en Inde, t’es juste pas allé en Inde ».
Je suis juste pas allée en Inde. Pas encore. Ça viendra.
Mon ami a raison. Il est bon de vivre.
Ici. Maintenant.
Je m’accroche.

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