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À la veille d’un deuil national de trois jours au Myanmar, je termine ici le récit d’un voyage exceptionnel…

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10 et 11 novembre. C’est à Yangon que se termine notre voyage. Déjà. Nous marchons à travers la ville grouillante de monde. À croire que la population entière vit dans la rue. Alors que nous approchons du marché Bogyoke, l’animation s’intensifie, la foule se fait plus compacte. Les vendeuses de fruits nous crient dans les oreilles, les badauds nous bousculent entre les étals qui bloquent le trottoir. Nous sommes emportés dans un tourbillon de sons et d’odeurs qui nous ravit. Près de la pagode Sule, les militaires ont déserté le parc qu’ils occupaient quelques semaines plus tôt. Après un détour pour aller voir un Bouddha couché de plus de 60 mètres de long, nous atteignons le but ultime de notre périple, la pagode Shwedagon, lieu le plus sacré du pays. Simplement de se trouver là, de marcher autour de l’imposant stupa, de flâner dans le vaste complexe, procure une émotion indicible. Des fidèles versent de l’eau sur la tête d’une statue, des bonzes se recueillent, des femmes s’avancent en rangs serrés et balaient littéralement tout sur leur passage. Le sommet d’or du stupa brille doucement sous la lumière du soleil couchant. Alors que le ciel s’assombrit, la pagode s’illumine. La transition du jour à la nuit se fait sans hâte. Et c’est dans cet état d’esprit que nous nous éloignons, que nous quittons ce pays en or, sans hâte, et, nous l’espérons, un peu meilleurs.

Mon récit amorcé ici est presque terminé… La triste histoire, elle, se poursuit.

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7 au 9 novembre 2007. Après une journée sur l’Irrawaddy, hors du temps et de l’espace, nous voici à Bagan, site mythique d’Asie du Sud-Est. La plaine aux milliers de temples offre un spectacle saisissant. L’esprit sacré et mystérieux des lieux est inaltéré. Nous y sommes pour ainsi dire les seuls touristes. Pendant trois jours, nous parcourons la campagne, en calèches, puis à vélo. Nous découvrons des fresques merveilleuses, des bas-reliefs sculptés par un roi, une architecture magistrale, de gigantesques bouddhas, debout, assis, couchés, des nats, un cheval guérisseur. Au sommet d’un temple, nous pique-niquons, le monde à nos pieds. Juchés sur un autre monument, nous sommes les spectateurs privilégiés d’un coucher de soleil grandiose. De Bagan, nous nous souviendrons des temples, bien sûr, mais aussi des gens. Il y a Zin-Zin, notre charmante guide, et Soso, le caléchier plein de sagesse. Il y a tous les vendeurs du temple, du petit malin qui poursuit notre calèche sur son vélo trop grand pour lui à l’enfant espiègle qui joue à cache-cache avec nous dans les couloirs du temple. Il y a la famille de Zin-Zin, son père et les règles qu’il impose à sa maisonnée, ses filles, qui croient être ses sœurs. Finalement, il y a les nouveaux mariés qui nous accueillent à leurs noces comme des invités de marque, nous, les extra-terrestres en longyis. Entre le rire et le sacré, trois jours de pur bonheur.

Vous en avez marre d’entendre parler des malheurs des autres?… Je vous comprends.  On a bien assez de nos propre problèmes, n’est-ce pas? Très bien. Alors, je ne vous parlerai pas de ceci. Ni de ceci. Ni même de ceci.

Je continuerai plutôt a vous raconter un pays en or.

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4 et 5 novembre 2007. Mandalay, c’est le palais royal caché au cœur d’une forteresse et ceint de zones interdites. C’est aussi la colline d’où l’on admire le coucher du soleil après avoir gravi l’escalier de 1700 marches, le long duquel vivent des familles entières qui nous présentent sans gêne le tableau de leur vie quotidienne. C’est encore les monastères en bois sculpté, véritables œuvres d’art, et le temple Sandamuni, où se trouve ce qu’on dit être le plus grand livre au monde, rédigé sur des stèles de pierre. C’est le spectacle de marionnettes, mais surtout le vieux marionnettiste et ses énormes lunettes noires. Mais avant toutes choses, Mandalay, c’est le pont U Bein. C’est la lumière du pont U Bein. Ce sont ces hommes et ces femmes qui pêchent, immergés jusqu’à la taille, alors que des barques sillonnent les eaux calmes du lac. Ce sont les jeunes pêcheuses qui tentent de converser avec nous sur la passerelle, l’homme qui veut nous lire les lignes de la main, l’aveugle qui joue de la musique, les amoureux qui se tiennent par la main, les femmes qui transportent de lourdes casseroles sur leur tête, les cyclistes, les bonzes. C’est la quiétude qui se dégage des lieux, alors qu’y déambule pourtant une foule nombreuse. C’est de regarder le soleil se coucher sur tant de beauté et de savoir que demain, toute la beauté du monde sera encore là.

4 novembre 2007. À une heure de bateau de Mandalay, sur l’autre rive de l’Irrawaddy, se trouve Mingun, et les vestiges de ce qui aurait pu devenir le plus grand stupa au monde, n’eut été le décès du roi Bodawpaya avant la fin des travaux. À défaut de cela, on y retrouve la plus grosse cloche suspendue non fêlée au monde, mais surtout le temple Hsynbyume, splendide dans toute sa blancheur. Et bien sûr, il y a les mignonnes vendeuses du temple. Éventails en bois de santal, règles de bois peintes, bijoux de jade, longyis, bâtons d’encens, cartes postales, chacune a sa spécialité, mais toutes maîtrisent aussi bien l’ABC de la séduction du touriste. Petites phrases apprises par cœur en anglais et même en français, jolies robes, sourires adorables, rires en cascades, elles font flancher les cœurs les plus blindés. « Where are you from? », « What is your name? », « You are beautiful », « C’est joli! », « C’est pas cher! », « Vous visitez et on se revoit plus tard », « Attention à la marche », « Molo, molo! ». Tout simplement craquantes.

J’ai le coeur à l’envers chaque fois que je vois des images du Myanmar… Quelle désolation.

Et pourtant quel état de grâce j’ai connu dans ce pays… Les grottes de Pindaya, le lieu le plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de visiter. Je poursuis donc mon récit là où je l’ai laissé.

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3 novembre 2007. Journée sur la route. Une route pleine de trous, recouverte par endroits d’une eau rouge et boueuse, de la pluie parfois diluvienne, des charrettes, des camions débordant de choux, notre chauffeur qui lâche le volant et s’incline en fermant les yeux devant chaque temple croisé, des gens qui déambulent au bord du chemin une lampe de poche entre les dents, des virages en épingle, des dépassements téméraires, des rencontres hasardeuses sur une route étroite et sinueuse, un moteur qui chauffe, un pneu qui crève, une collision évitée de justesse. Et au milieu de tout ça, Pindaya. Le marché de Pindaya, l’atelier d’ombrelles traditionnelles de Pindaya, mais surtout les grottes de Pindaya, célèbres pour les 8000 bouddhas qu’elles abritent. Situées à flanc de montagne, les grottes se laissent découvrir lentement, pieds nus sur le sol froid et humide. Labyrinthe débouchant sur une grotte de méditation dans laquelle on doit se glisser à quatre pattes, stupa s’élançant entre les stalagtites, piscine des fées cachée au fond d’une grotte, des bouddhas si haut perchés qu’ils se disputent l’espace avec les chauves-souris, on ne peut imaginer ce lieu avant de le connaître. Se retrouver dans les grottes de Pindaya est une expérience indescriptible. C’est plus grand que soi. On touche au sacré. Et devant une telle émotion, on ne peut que garder le silence.

1er et 2 novembre 2007. La lumière du lac Inle n’est à nulle autre pareille. Que ce soit dans la brume matinale, sous l’éclatant soleil de l’après-midi ou à la fin du jour, l’immense étendue d’eau scintille, les pêcheurs glissent sur l’eau tels des ombres chinoises, et au loin, les montagnes se découpent sur le ciel, qu’il soit noir, bleu azur ou violacé. Un labyrinthe de canaux encercle le lac. Villages sur pilotis, jardins flottants, temples, marchés, nous explorons les lieux en pirogue, en vélo, à pied. L’eau est le sol sous les pieds des habitants, et la pirogue, leur moyen de transport. Bien sûr, il y a les légendaires pêcheurs qui dirigent leur embarcation, la jambe enroulée autour de leur pagaie, mais il y a aussi les bambins qui naviguent seuls, les marchands qui déménagent leurs étals d’un marché à l’autre, les femmes Paoh, toutes de noir vêtues et une serviette orange sur la tête, qui s’entassent dans leur bateau. Au marché, nous nous figeons devant la vision troublante d’un jeune moine se baladant avec une mitraillette-jouet. Dans la lumière blafarde d’un atelier, un vieillard extrait la fibre de fleurs de lotus. Au fond d’une boutique, des femmes Padaung, leur long cou cerné d’une spirale de cuivre, tissent près de la fenêtre. Dans un monastère, les bonzes font sauter des chats dans des cerceaux. Le lac Inle, c’est autant d’images gravées dans notre mémoire.

Pendant que la junte continue de refuser l’entrée aux travailleurs humanitaires, je n’ai de cesse de ressasser mes souvenirs de ce pays magnifique et de son peuple si attachant. Parce que si je ne le fais pas, je resterai seule avec mon impuissance rageuse. Et ça, je ne peux pas. Je ne veux pas.

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31 octobre 2007. Au marché de Kengtung, se côtoient de nombreuses ethnies. Chaque personne croisée dans ce dédale bigarré et animé est unique. Il y a la vendeuse de crème glacée et celle de cacahuètes, la grand-mère toute de blanc vêtue avec le petit moine, les femmes accroupies au milieu du marché, la tête enserrée d’un lourd turban noir. Il y a la femme Akha à la lourde coiffe traditionnelle, toute d’argent et de tissus colorés, qui parcourt les allées avec son mari, affublé de son casque de moto. Il y a la Thaïlandaise au chapeau de cow-boy qui pratique le karaoké en tapant des mains derrière son étal de disques compacts. Il y a aussi cette image étonnante d’un moine et d’un militaire faisant leurs emplettes ensemble. Et il y a nous, les seuls touristes dans la ville, qui déambulons dans ce labyrinthe, absorbant couleurs, sons et odeurs, émerveillés d’être là simplement.

30 octobre 2007. Nous voici à Kengtung, petite ville d’une région montagneuse du plateau Shan. Après une heure de route à travers champs et rizières, debout dans la boîte d’un camion, nous partons pour une randonnée d’environ 15 km dans les montagnes environnantes, à la rencontre des tribus qui y vivent en autarcie. Le paysage est sublime, la végétation, luxuriante. Bambous, arbres de teck, bananiers, quelques conifères même, ombragent le sentier boueux. Plus bas, nous apercevons les cultures en terrasses dans de multiples tons de vert. Dans la vallée, brille un stupa doré. Au sommet des montagnes, se dessinent les villages Lahu que nous allons visiter. Nous atteignons le premier hameau. La femme du chef nous accueille. Dans la modeste cabane de bambou, d’un côté, notre groupe, de l’autre, la femme, un homme, une grand-mère qui prétend ne pas avoir de nom, et une douzaine d’enfants. Au centre, l’aire de feu. Le chef du village arrive, droit et fier, une machette à la taille et un panier de maïs sur l’épaule. Il est magnifique. Ils le sont tous. Et nous restons là, à nous dévisager avec curiosité, deux univers qui se rencontrent, habitant pourtant la même planète en même temps.

Je continue le récit d’un voyage dans un pays aujourd’hui dévasté. Récit amorcé ici… Je ne sais que faire d’autre, alors je me souviens.

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27 et 28 octobre 2007. La rivière Kaladan nous ramène à Sittwe sans encombre. Les bonzes semblent avoir déserté la ville. À l’entrée d’un monastère, des militaires montent la garde près de barricades surmontées de barbelés. Ailleurs dans les rues, rien ne nous rappelle les événements violents du mois dernier. Petits et grands s’amusent follement à lancer des pétards sur notre passage. Le lendemain matin, sur le toit de notre hôtel, nous attendons le lever du soleil en écoutant un concert assourdissant d’oiseaux. Nous nous dirigeons ensuite vers le marché aux poissons. Ça grouille de monde, nous sommes assaillis par les odeurs, les cris fusent, nos pieds glissent sur le sol détrempé, le soleil tente de percer à travers les étals, les hommes nous dévisagent, les femmes nous sourient. Penchées derrière leurs édicules, des femmes préparent le déjeuner traditionnel birman pour leurs clients assis sur de minuscules chaises en plastique. Des hommes transportent des charges incroyables de bambou, de canne à sucre, de ciment, de bois, de charbon. Le marché, le cœur de la ville.

25 et 26 octobre 2007. Le vélo est un formidable moyen de transport. Il permet de s’imprégner des lieux, de s’approcher des gens, de participer, un peu du moins, à la vie quotidienne des villages que nous traversons. Entre le monde et nous, aucune barrière. Durant deux jours, nous parcourons les environs de Mrauk U sur nos bolides déglingués. Nous croisons des villageois sur leurs vélos, des bonzes, des femmes transportant des cruches d’eau, des hommes charriant des troncs d’arbres, des jeunes filles sous leurs ombrelles, des oies, des poules, des chiens. Au marché, un homme pansu rigole derrière son comptoir d’épices, alors qu’une vieille femme édentée nous tend ses crevettes. Une dame tisse inlassablement sous sa maison sur pilotis. Partout, des hordes d’enfants, des bébés dans les bras, courent à notre rencontre. Et le son des sonnettes des bicyclettes, les appels, les chants, les oiseaux, les rires. Et les bouts de chou qui nous envoient la main en criant « Bye! Bye! », et les femmes, le visage couvert de thanaka, qui nous sourient. Comme ce peuple est beau!

Mrauk U est un lieu singulier. À croire que Bouddha lui-même a saupoudré ces temples dans la campagne verdoyante. Les stupas s’élancent à travers la végétation tropicale, des statues parfois recouvertes de mousse trônent fièrement au détour d’un sentier. Pieds nus, nous explorons des temples abritant des centaines de bouddhas, bien souvent éclairés seulement par les rares rayons de soleil qui réussissent à se frayer un chemin au travers des étroites ouvertures. Dans un temple où l’on retrouve une imposante dent de Bouddha, une généreuse donatrice a cuisiné le dîner pour les moines et les fidèles. À l’ombre d’une arche de pierre, de vieilles femmes préparent des chiquées de bétel en s’extasiant devant la beauté des hommes. Bonzes et bonzesses croisent notre route, curieux et souriants. Le soir venu, la fumée envahit la campagne, parant l’endroit d’une aura de mystère. Du haut d’une colline, nous admirons le coucher de soleil alors que la pleine lune paraît attendre son tour pour briller. Cette nuit, tout le village lui fera la fête!

Je continue mon histoire

24 octobre 2007. Première journée au cœur de la Terre d’or. De Sittwe, à l’extrême ouest du pays, un bateau doit nous amener à Mrauk U. Un trajet qui devait prendre cinq heures se métamorphose en une croisière de neuf heures. Le moteur crachote une fumée nauséabonde et menace de mourir à chaque instant. Nous nous arrêtons donc à un village riverain pour permettre à notre équipage d’effectuer les réparations nécessaires. À la nuit tombée, la musique pop envahit le patelin plongé dans le noir alors que, du temple de l’autre côté de la rivière, des haut-parleurs diffusent des paroles de prière. Le tout crée une joyeuse cacophonie. Nous repartons. La lune et son reflet nous accompagnent. Le ciel est clair, la brise, fraîche. Nous croisons des pêcheurs solitaires, ombres silencieuses dont on devine à peine la silhouette accroupie sur la barque. Au loin, des bateaux nous offrent un spectacle digne de Noël avec leurs lumières clignotantes tantôt blanches, tantôt rouges ou vertes. De la rive, une lanterne lumineuse s’élance vers les étoiles. Cette soirée aura été tout simplement magique.

Permettez-moi de dépasser la ligne que j’avais moi-même tracée. Permettez-moi de ne pas vous parler du présent, mais d’un passé pas si lointain. N’ayez crainte, je continue de regarder le monde autour de moi, je continue d’y plonger afin d’en extraire quelques perles.

Mais je ne peux rester silencieuse devant le drame qui frappe le Myanmar. Je dois partager avec vous mes souvenirs de voyage dans ce pays en or. Je dois vous dire à quel point ce peuple est beau et doux et accueillant.

Vous les aviez oubliés, n’est-ce pas? Vous aviez déjà rayé de votre mémoire les courageux moines dont les manifestations ont été réprimées dans la violence en septembre dernier. Leur sort ne vous intéressait plus. Et soudain, un cyclone. Et pendant quelques jours, vous verrez des images. Vous trouverez cela épouvantable. Vous rejoindrez un groupe sur Facebook intitulé “Help the poor Burmese people”. Puis, plus rien. Vous oublierez encore.

Laissez-moi vous raconter ce pays. Ne détournez pas les yeux.

Prêts? Je commence.

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Septembre 2007. Des milliers de bonzes manifestant pacifiquement dans les villes du Myanmar réussissent à attirer l’attention de l’Occident sur leur bout du monde. Lorsque la junte militaire, au pouvoir depuis 45 ans, réprime violemment les manifestations, l’Occident s’indigne. Ensuite, il détourne les yeux et laisse depuis le pays retomber inexorablement dans l’oubli.

21 octobre 2007. Nous nous envolons pour le Myanmar, la Terre dorée. La destination a été choisie bien avant les événements. Nous souhaitions découvrir un des plus beaux pays d’Asie du Sud-Est et faire la connaissance de ses habitants. Mais s’ajoute maintenant à ce but fort simple un désir flou mais intense, celui d’aller voir par nous-mêmes afin de tenter de comprendre et de témoigner. Dire également à ce peuple si doux et chaleureux, qui refuse de sombrer dans le désespoir, que nous ne les oublions pas.

La Havane, Cuba. Je suis assise sur une chaise droite dans le salon d’une coquette maison, avec une délicieuse grand-mère qui me tapote affectueusement le bras. Elle est petite, porte une robe fleurie, et a de beaux cheveux blancs et de petits yeux pétillants. Elle me raconte ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, et je hoche la tête et souris et me maudis de ne pas avoir été plus attentive lors de mes cours d’espagnol. J’attrape des bribes de son récit et j’imagine le reste en sirotant un café bien serré. Je ne la comprends pas, ou si peu. Mais au fond, cela importe peu. Elle me parle avec son regard si allumé, avec son doux sourire, avec sa main qui me touche, me palpe, me caresse. Elle est si heureuse que nous soyons là. Moi aussi, grand-mère, je suis heureuse d’être ici, près de toi.

Tu sais, j’ai déjà eu une grand-mère comme toi. Tu me fais penser à elle.

C’est drôle car en sortant, S* me dit que tu es pareille comme sa grand-mère, disparue elle aussi. Nous nous engueulons un peu à savoir à laquelle tu ressembles le plus… La mienne! Non, c’est la mienne! Comme si toutes les grands-mères de toute la terre se ressemblaient. Comme si, en vieillissant, nous perdions notre identité propre pour n’être plus qu’un archétype. La gentille grand-mère, le vieillard grincheux, le vieux couple. Comme si le temps, en nous marquant de ses signes, effaçait nos particularités.

Alors, moi, je te ressemblerai un jour, grand-mère? Je serai belle.

Excursion dans la campagne cubaine. Plusieurs jeeps se suivent. Nous revenons vers Varadero à travers petits villages et champs pétrolifères. Le long de la route, des enfants nous envoient la main. Innocemment, nous les saluons avec de grands sourires… Soudain, nous prenons conscience du manège qui se déroule devant nous. De leur jeep, des touristes lancent des paquets de gomme, toutous et autres babioles aux enfants. Les bambins se jettent au sol en se bousculant pour les ramasser. Aucun sourire n’éclaire leurs visages alors que leurs petites mains se referment sur les maigres trésors.

Nous demeurons silencieux. Je n’ose rien dire. Je ne veux pas qu’on m’accuse de snobisme, moi la grande voyageuse si prompte à critiquer les vacanciers. Mais S* éclate. Enfin, non, il n’éclate pas. Il implose, plutôt, d’une rage contenue :

- On n’est pas au zoo, crisse.

C’est exactement ça. J’ai l’impression d’être au parc Safari, et de regarder la famille en avant de moi lancer des peanuts aux animaux. Au moins, au parc Safari, on arrête l’auto pour flatter un museau, prendre une photo. Ici, non, surtout pas, il ne faudrait pas être en retard pour l’apéro.

À agir ainsi, nous privons ces enfants de leur dignité et en faisons un peuple de mendiants. Triste spectacle qui me plonge encore aujourd’hui dans un certain malaise. Car j’étais là. Et de par ma simple présence, je suis complice.

Deux femmes aux têtes blanches dans des costumes de bain aux couleurs éclatantes. L’une d’elles porte des goggles. Elles s’amusent dans les vagues en riant comme des enfants.

Elles m’émeuvent.

Elles sont belles, elles sont fortes, elles sont fragiles. Je me demande si elles ont vu leur vie passer ou si elles se sont regardées dans le miroir un matin, et ont sursauté en voyant les rides, les cheveux blancs, la peau qui pend sous le menton, se demandant où était disparue leur jeunesse.

Elles m’émeuvent et m’effraient.

Car je sais qu’un matin, je serai celle qui se regardera dans le miroir.

Ce jour-là, moi aussi j’irai sauter dans les vagues pour oublier ma mort.

Arrivée à l’aéroport. J’ai déjà mes gougounes dans les pieds. Mes orteils s’étirent dans la douce chaleur du soir. Je suis heureuse de laisser la horde de touristes s’engouffrer dans les autobus alors que nous nous glissons dans une minuscule voiture. Je ne veux pas d’air climatisé. Je veux la caresse du vent sur mon visage. Je respire à fond. Recherche les odeurs qui m’amèneront ailleurs. Mais ça ne sent rien. Ou est-ce moi qui ne ressens plus rien? Alors, je regarde partout. Les palmiers, la mer, les vieilles bagnoles, les petites maisons au bord de la route… Oui, je suis bien ailleurs, mais je ne réussis toujours pas à le ressentir. Nous nous arrêtons à une station-service. On nous offre une bière. La canette est glacée entre mes mains. On la boit dans l’auto? Eh bien, oui, dans l’auto, pourquoi pas? J’ouvre ma bière, me cale dans mon siège, et prends une longue gorgée. Qu’est-ce que ça dit sur moi s’il faut que je boive une bière dans une auto en marche pour réaliser que je suis bien loin de chez-moi?

De retour. Physiquement. Mentalement, je flotte encore, portée par la mer. Dans mes bagages, des instantanés. En voyage, il y en a tellement. Je vous raconterai. Je vous décrirai la grand-mère de Carlos et mon ami Emilio. Je vous narrerai La Havane et la campagne cubaine. Je vous ferai écouter la musique et le son du vent dans les palmiers. Je dénuderai ces corps qui s’offrent au soleil et couvrerai pudiquement les détails qui pourraient vous choquer. Oui, je vous raconterai tout cela car je suis de retour. Mais avant, si vous le voulez bien, je vais aller dormir, je vais sombrer dans le sommeil pour oublier que demain, je suis ici et maintenant. Et que ce ici et maintenant n’est pas ailleurs.

Camisoles, robes d’été, crème solaire, gougounes… Je rassemble tout cela alors que dehors de gros flocons gorgés d’eau tombent du ciel doucement. Je ne déteste pas l’hiver. Je ne suis même pas tannée de l’hiver. Mais j’aime la chaleur du soleil, la liberté de marcher pieds nus, la beauté des enfants. J’aime passer la main sur un mur décrépi , toucher les tissus au fond d’une boutique, écouter des musiciens au coin d’une rue. J’aime les odeurs qui ne sont pas miennes, les plantes dont j’oublie le nom, les bruits qui ne sont pas familiers. J’aime aller à la rencontre de l’autre, baragouiner une langue, explorer une ville que je ne connais pas. J’aime croire que la vie n’a pas à être une bataille à chaque instant. J’aime imaginer qu’elle pourrait être chaque jour une découverte. Et j’aime capturer tout cela par les mots et les images.

J’aime partir sur un coup de tête.

Si ma vie vous intéresse

 

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