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(Photo : Flickr)

(Photo : Flickr)

Vous avez remarqué? Les feuilles rougissent. Derrière chez moi, la vigne lourde de ses fruits noirs prend des couleurs de grands crus. Cet après-midi, les cheveux en bataille contre le vent, j’ai vu ma première feuille tomber à mes pieds sur le trottoir. D’un jaune éclatant, encore souple et douce. Le temps ne l’avait pas encore craquelée, n’avait pas encore fait son œuvre sur elle comme il l’avait fait sur le visage de cette vieille dame qui est passé près de moi lentement alors que cette feuille à mes pieds avait arrêté ma course.

Le temps prend son temps. Ou plutôt, le temps fait semblant de prendre son temps.

Pour mieux nous leurrer, il donne à l’été des airs d’éternité, il étire les rayons de soleil pour que nous nous languissions dans cette chaleur trompeuse. Il attend que nous nous abandonnions à cette bienheureuse torpeur, que nous fermions les yeux, et vlan! Il nous flanque un tapis de feuilles mortes sous les pieds et le tire de toutes ses forces. Nous nous retrouvons le cul dans la vase, les pieds encore ornés de nos ridicules gougounes, grelottant de froid en contemplant l’hiver s’approcher à découvert.

Chaque matin, alors que nous nous regardons dans le miroir, il est derrière notre épaule. Il nous épie. Celle-ci qui se maquille a-t-elle noté la ridule qui se creuse au coin de son œil? Celui-ci qui se rase a-t-il observé les quelques poils blancs qui lui transpercent les joues? Cette autre qui se badigeonne de crème a-t-elle senti la texture de sa peau changer?  Cet homme qui se peigne remarque-t-il les cheveux qui tombent et ne reviendront jamais? Le temps se tapit au fond de la salle de bain, et attend son heure. Et un matin, sans prévenir, il passe de l’autre côté du miroir, et se montre enfin. À partir de ce moment, il ne se laissera plus oublier. Il nous façonne, nous pétrit comme de vulgaires bonshommes de pâte à modeler. Il fait de nous ce qu’il veut.

Je le guette. Je refuse de fermer les yeux. Et après tout, pourquoi pas. Je vais m’étendre quelques instants. Je vais m’assoupir et jouir du soleil de fin d’après-midi, jouir de ma jeunesse qui un jour ira elle aussi se coucher derrière le hangar du voisin.

Laissez-moi croire encore un peu que l’été est éternel. Laissez-moi croire encore un peu que nous sommes tous éternels.

Dans mes oreilles, Radiohead. Dans ma tête, le rythme de la musique et de mes pas sur le gravier. Les deux s’accordent parfaitement.  Quand la musique se fait moins forte, quand elle se fait murmure, alors j’entends mon souffle aussi, fort mais régulier. Mes jambes répondent au mouvement sans grincer. Mon coeur ne s’emballe pas. Lui aussi suit le tempo. Je me dis que c’est pour cela que je cours. Pour ce  cinq minutes de grâce. Aussi éphémère que la gloire.

Soudain, je reprends conscience de mon environnement. La track de chemin de fer derrière la clotûre aussi trouée qu’un bas résille. L’homme assis sur la dalle de béton, qui observe son chien inspecter les buissons. La femme que je croise, emmitouflée comme en hiver sur son vélo déglingué. Les graffitis qui recouvrent l’immeuble décati de l’autre côté des rails. Le viaduc au-dessus de ma tête. Les trois arbres en fleurs. Le trou d’eau. Et devant moi, l’homme en culottes de jogging qui pousse le fauteuil roulant. Je le dépasse. À mon passage, la vieille dame tourne la tête vers moi. Elle me regarde. Je garde les yeux rivés sur le sentier. Mais je la vois. Je vois ses cheveux blancs, un peu hirsutes, son imperméable bleu, tout élimé, ses chaussures brunes, ses bas blancs.  L’instant dure une fraction de seconde.

Mais je me sens indécente. Indécente de courir, alors qu’elle ne peut même pas marcher. Indécente d’être triste, d’être en colère, d’être grincheuse, d’être heureuse aussi. Indécente d’en vouloir toujours plus. Indécente d’être en santé. Indécente d’être jeune.

Et je me sens également immensément privilégiée d’être tout cela. Et je me dis que c’est aussi pour ça que je cours.  Pour rester celle que je suis le plus longtemps possible.

Car il arrivera un jour où ce sera moi qui regardera la jeunesse indécente passer, assise dans mon fauteuil.

Bonjour. Je reviens sans faire de bruit, en marchant sur le bout des pieds. Je ne voudrais pas vous déranger. C’est à peine si j’ai envie que vous remarquiez ma présence. Il ne faudrait pas vous y habituer. Je ne sais pas si je reviendrai souvent. Pourquoi ce long silence? Pourquoi cette absence? Beaucoup de bouleversements dans ma vie. Et vous le savez, je suis pudique, je n’avais pas envie que ce blogue devienne à mon insu un journal intime. J’ai eu peur de moi. Peur d’étaler mes états d’âme. Peur de laisser transpirer ma peine, mes angoisses. Peur de vous emmerder avec mes problèmes. Peur de trop me révéler.

Étrangement, c’est le plus récent coup reçu qui me fait revenir. Un être cher disparu. Il était en vacances. Il a écrit à sa famille. Disait ne pas voir le temps passer. « Cela doit être parce que le bonheur passe plus vite que le malheur, et nous en profitons à plein pendant qu’il passe », écrivait-il. Le lendemain matin, il ne s’est pas réveillé. Ça m’a secouée. Tirée de ma torpeur. J’ai relevé la tête. De nouveau je pose mon regard sur le monde qui m’entoure. Si le bonheur passe, je ne veux pas le manquer.

Le premier avait 17 ans. C’était l’été juste après la fin du secondaire. Nous avions fait la fête le soir même. Je l’adorais, le clown triste. Le deuxième était à peine plus vieux. Il vivait dans les résidences au cégep. Nous nous y retrouvions souvent un petit groupe, entassés dans sa minuscule chambre à réinventer le monde. Il n’y croyait pas. Le troisième, c’était quelques années plus tard. Des rumeurs ont circulé à son sujet. En réalité, personne ne peut dire. Le quatrième, je n’en sais pas grand-chose. J’ai appris la nouvelle au détour d’une conversation, comme ça, comme si de rien n’était, comme si c’était d’une navrante banalité. Le cinquième, c’était il y a quelques jours. Il avait une blonde, des enfants magnifiques. Il était profondément malheureux. Personne n’a compris les signes. On ne les voit qu’après, trop tard. Ils sont là, pourtant, si évidents quand on y repense. Le plus troublant est que ma liste personnelle est bien plus longue. Il y en a d’autres. Dans ma tête, j’égrène leurs noms comme un chapelet. Ce dernier drame a fait ressurgir leurs visages, leurs histoires. Ils m’habitent. Ces garçons que je vous énumère aujourd’hui, ces hommes maintenant, ont en commun d’avoir été à l’école secondaire ensemble. La même année que moi. Cinq. Mais quand est-ce que cela va s’arrêter?…

Que pouvons-nous faire si ce n’est que d’essayer inlassablement de rendre ce monde meilleur? Être présent. Être à l’écoute. Il faut essayer. Il ne faut jamais cesser d’essayer. Promettez-moi que vous essaierez.

Sur la scène, des hommes jeunes, beaux, charmants. Des acteurs de talent. Une belle brochette, comme dirait mon ami P*. Pourtant, je ne les vois pas. Car, parmi eux, il y a Michel Dumont. Acteur imposant, au charisme lumineux.
Je suis assise dans la salle Jean-Duceppe de la Place-des-Arts, parmi des centaines de personnes, et je ressens intensément sa présence, comme s’il n’y avait que lui, comme s’il était tout près. Sur la scène, il éclipse tous les autres. Sa voix résonne sur les murs du théâtre, son corps, droit, solide, semble remplir tout l’espace.
Je suis subjuguée. Peu importe la jeunesse triomphante des hommes qui l’entourent, je ne le quitte pas des yeux, si ce n’est pour admirer le jeu et la grâce de la sublime Monique Miller.

Je ne sais comment expliquer ce sentiment que m’inspirait Philippe Noiret, et que m’inspire Michel Dumont. Je ne sais même pas le nommer. Ce n’est ni de l’amour, ni du désir, plus qu’une simple fascination ou de l’admiration… je ne trouve pas le mot.

Je sais seulement qu’en les regardant jouer, qu’en écoutant le timbre envoûtant de leur voix, je reprends confiance en l’humanité, je renoue avec l’émotion, je rentre en moi.

Je devrais aller au théâtre plus souvent.

Je l’ai combattu toute la journée.

J’ai dormi tard en écoutant la pluie tomber et le cœur de S* qui battait doucement. J’ai siroté mon café en flattant le chat. J’ai lu le journal. J’ai parcouru la blogosphère. J’ai parlé à mes amies au téléphone, rigolé en entendant les histoires de cœur de J* et souri en écoutant N* me raconter les dernières découvertes de la petite Juliette. J’ai fait l’inventaire de ma garde-robe d’automne, et même un peu de ménage. J’ai préparé une lasagne pour le souper, ouvert une bouteille de vin, mangé en tête à tête avec mon amoureux.

Mais rien à faire. Je me suis levée nostalgique, et je me coucherai nostalgique. J’ai la nostalgie des premiers émois amoureux et  de l’été qui s’achève. Je m’ennuie de l’innocence et de la folie de mes vingt ans et crains la trop grande lucidité de mes quarante ans à venir. J’ai peur de vieillir seule, mais angoisse à la seule pensée de devenir mère. Je m’emmerde à tourner en rond chez moi, mais anticipe la journée au boulot demain. Je crève d’envie d’être aimée, mais n’ai qu’un besoin présentement, et c’est d’être seule. Je voudrais être quelqu’un d’autre, je voudrais être ailleurs. J’ai la nostalgie d’une vie qui n’est pas la mienne.

Je sais que demain, tout ira bien. Les brumes de la nostalgie se seront levées et cette horrible impression de manque m’aura quittée. Mais ce soir, je baisse les bras, j’abdique. Je l’aurai combattu toute la journée, mais maintenant je lui laisse toute la place, je laisse le blues du dimanche s’emparer de moi et me tordre les trippes.  À demain.

Une jeune collègue de dix ans ma cadette:

- Quand j’aurai ton âge…

- Quoi? Tu espères être bien conservée comme moi? Ouais, je l’ai déjà entendue, celle-là…

- Non, je SAIS que je vais être comme toi.

- Et c’est comment, “comme moi”?

- Moi non plus, je ne serai jamais vieille.

J’ai trouvé ces paroles un peu cruelles pour toutes les trentenaires qui m’entourent. Je ne qualifierais aucune d’elle de “vieille”, mais ça m’a touchée plus que je ne souhaiterais l’admettre.  J’ai compris ce qu’elle voulait dire, avec tous les bons et les mauvais côtés que cela comporte.

Je ne suis pas vieille. Je ne serai jamais vieille.

Je me souviendrai d’au moins deux choses de l’été 2008. La musique des Lost Fingers et la pluie.  Je vous entends sacrer: “oui, maudite pluie, parle-m’en pas”. Et je sympathise en pensant à tous ceux qui sont en vacances et ont droit à ce temps gris et incertain. C’est moche. Et je préférerai toujours une journée ensoleillée à un jour de pluie.

Mais la pluie teinte mon été d’une touche de folie qui me plaît bien. Un wek-end de camping qui se voulait tranquille se transforme en une lutte joyeuse contre les éléments. Un spectacle en plein air donne lieu à une danse mémorable sous la pluie.  Et cette semaine encore…

J’allais souper avec N*, qui prenait une pause de la vie de famille, et J*, qui prenait une pause de la vie de bar. Alors que nous marchions vers le resto, ce qui devait arriver arriva et le déluge s’abattit sur nous. En trois minutes, nos jolies mises en plis n’étaient plus qu’un lointain souvenir, et nos robes légères nous collaient au corps et laissaient deviner nos courbes pas toujours sensuelles. D’un geste spontané, nous avons enlevé nos sandales et avons marché pieds nus sur St-Denis, bras dessus bras dessous.

J’ai regardé mes deux amies, elles riaient aux éclats alors que le mascara coulait sur leurs joues rougies par le plaisir, les cheveux plaqués sur leurs visages. J’ai observé les rides qui se dessinent lentement au coin de leurs yeux. J’ai admiré le ventre de mon amie N*, ce ventre qui a porté la vie et que révélait sa robe détrempée. J’ai contemplé les yeux pétillants de J* en me demandant quelle nouvelle histoire d’amour impossible se cachait derrière eux.

Je nous ai revues quinze ans plus tôt, marchant sur cette même rue, alors que nous étions adolescentes et naïves et affamées. Aujourd’hui, nous sommes des femmes, des mères, nous avons vécu tant de choses depuis, mais notre amitié est intacte, et rayonne dans l’averse.

Je les ai trouvé tellement belles, je les ai tellement aimées, mes deux amies sous la pluie.

Vieillir vers un ailleurs

Ne pas savoir ce qui se cache

Derrière les buissons

Leurs branches entremêlées étouffant la lumière

Une terre infertile

Le sable qui recouvre tout

La vie qui ne cherche même plus à éclore

Abandonné, le bourgeon qui refuse de saluer l’été

L’été, l’été…

Il est fini, c’est fini, fini

Tu n’as pas su en profiter

Il t’a oublié

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je sais, ça ne s’invente pas de naître un 24 juin au Québec. Partout, on me fait la fête.  Pas de crainte d’être seule le jour de mon anniversaire, je peux fêter avec des milliers de personnes chaque année.  Vous ne pouvez pas imaginer les incroyables soirées que j’ai vécues. Un jour, je vous raconterai.

Mais ce matin, je me suis levée avec un cafard d’enfer.  S* dort encore. Je suis seule dans la cuisine, un chat sur les genoux.  Le temps est gris. Je ne sais que faire de ma journée. La tête me tourne encore un peu. J’en suis à mon deuxième cappuccino, mais rien n’y fait.

Aujourd’hui, nous célébrons un pays qui n’en est pas un. Ce pays, nous l’aimons, mais nous ne sommes pas prêts à porter la lourde responsabilité de cet amour. Aurions-nous peur de l’engagement, nous, le peuple de fêtards insouciants?

Et moi? Suis-je vraiment engagée dans ma propre vie, ou est-ce que je ne me laisse pas simplement porter par elle? Ai-je le contrôle sur quoi que ce soit? Peut-on freiner le temps? Peut-on éloigner à l’infini le mur qui nous attend au bout du chemin? Et quel est-il ce chemin? Je prends l’autoroute à gauche, la route de campagne à droite, ou dois-je aller tout droit, m’enfoncer dans le champ et tracer mon propre chemin? Quelqu’un peut-il me prendre par la main et m’emmener vers mon destin?

Le cafard, je vous dis… Je déteste vieillir.

Si ma vie vous intéresse

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