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8h, vendredi matin. J’attends la lumière verte au coin de Milton et St-Urbain. À ma droite, devant moi, derrière moi, d’autres cyclistes. Une fille porte une jolie robe imprimée. Son vélo est orné d’un panier en osier dans lequel repose un sac à main argenté. Un sportif exhibe ses cuisses bien moulées dans ses cuissards, et piaffe d’impatience. Un autre n’a pas honte de ses bas bruns remontés bien haut sur ses chevilles pour retenir le pantalon de la même teinte. J’observe tout ce beau monde, contemple les autos passer, une blonde dans une Volskwagen, un couple dans un VUS, un homme et son main-libre, une femme et son rouge à lèvres. Soudain, à ma gauche, je découvre un vieux et frêle monsieur. Je ne l’ai pas vu arriver. Il est tout près de moi. Il semble fixer un point droit devant lui, droit devant nous. Ses yeux bleus sont exorbités et voilés par la cataracte. Il ne tourne jamais la tête vers moi. Pourtant, lentement, il se rapproche. Bientôt, nos épaules se touchent. Je le regarde, étonnée. Il ne me parle pas, et je ne sais pas quoi lui dire. Il me donne la chair de poule. J’ai peur de déclencher quelque chose en lui adressant la parole. Des cris, une baffe, une crise, des insultes, un horrible malaise. Alors, nous restons ainsi, épaule contre épaule. La lumière vire enfin au vert. Ça m’a semblé une éternité. Je repars doucement, je ne voudrais pas qu’il tombe. Je ne me retourne pas. Mon coeur bat vite. Je pousse un soupir. Je ne comprends pas très bien ce qui s’est passé, mais c’était terriblement bizarre.
Jeudi dernier, 17h30. Journée moche. La bécane est restée à la maison, je voyage en métro. Mais voilà qu’en entrant dans la station, une voix anonyme annonce que le métro est carrément paralysé pour une durée indéterminée.
Au centre-ville, c’est la cohue sur les trottoirs. Des dames obèses cherchent des taxis, des hommes en complet maugréent sur le trottoir en pianotant sur leur Blackberry, des femmes chancellent sur leurs talons hauts, l’air hagard, de longues files se forment aux arrêts d’autobus, les stations Bixi sont vides, les automobilistes excédés klaxonnent, des groupes discutent aux coins des rues sur les meilleures façons de rentrer à la maison, des étudiants croulent sous leurs sacs à dos. Le bordel.
Mais il n’y a pas de bombe, il n’y a pas de catastrophe, ce n’était pas notre tour, pas cette fois-ci. Nous sommes chanceux, non?
Je marche jusque chez moi. Lentement. En s’éloignant du centre-ville, l’atmosphère s’apaise. Les trottoirs, les rues, les autobus sont toujours bondés, mais sur St-Denis, les piétons ralentissent le pas. Dans les boutiques, on échange les rumeurs en admirant distraitement les nouvelles collections. Aux comptoirs des cafés, les clients rigolent avec les employés. Aux coins des rues, on attend la lumière verte en zieutant son prochain.
On croirait que la ville a pris une pause. Obligée de ralentir, elle se prélasse et profite du moment, en prenant le temps de regarder autour d’elle.
Oui, je sais, certains ont mis des heures à rentrer chez eux, des enfants esseulés ont dû attendre leur papa à la garderie, une amie a manqué un cours, Marie-Julie a été faite prisonnière d’un train… Le bordel, je disais.
Mais, personnellement, jeudi dernier, j’ai eu envie de remercier le ciel de vivre dans une ville où le pire qui peut m’arriver c’est de devoir marcher une heure pour rentrer chez moi, en sirotant un cappuccino tout en faisant du lèche-vitrine.
Dans mes oreilles, Radiohead. Dans ma tête, le rythme de la musique et de mes pas sur le gravier. Les deux s’accordent parfaitement. Quand la musique se fait moins forte, quand elle se fait murmure, alors j’entends mon souffle aussi, fort mais régulier. Mes jambes répondent au mouvement sans grincer. Mon coeur ne s’emballe pas. Lui aussi suit le tempo. Je me dis que c’est pour cela que je cours. Pour ce cinq minutes de grâce. Aussi éphémère que la gloire.
Soudain, je reprends conscience de mon environnement. La track de chemin de fer derrière la clotûre aussi trouée qu’un bas résille. L’homme assis sur la dalle de béton, qui observe son chien inspecter les buissons. La femme que je croise, emmitouflée comme en hiver sur son vélo déglingué. Les graffitis qui recouvrent l’immeuble décati de l’autre côté des rails. Le viaduc au-dessus de ma tête. Les trois arbres en fleurs. Le trou d’eau. Et devant moi, l’homme en culottes de jogging qui pousse le fauteuil roulant. Je le dépasse. À mon passage, la vieille dame tourne la tête vers moi. Elle me regarde. Je garde les yeux rivés sur le sentier. Mais je la vois. Je vois ses cheveux blancs, un peu hirsutes, son imperméable bleu, tout élimé, ses chaussures brunes, ses bas blancs. L’instant dure une fraction de seconde.
Mais je me sens indécente. Indécente de courir, alors qu’elle ne peut même pas marcher. Indécente d’être triste, d’être en colère, d’être grincheuse, d’être heureuse aussi. Indécente d’en vouloir toujours plus. Indécente d’être en santé. Indécente d’être jeune.
Et je me sens également immensément privilégiée d’être tout cela. Et je me dis que c’est aussi pour ça que je cours. Pour rester celle que je suis le plus longtemps possible.
Car il arrivera un jour où ce sera moi qui regardera la jeunesse indécente passer, assise dans mon fauteuil.

(photo: www.lesmajurannes.com)
Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.
Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.
Il y a un incendie près de chez moi ce soir. J’ai vu les premières images sur une télévision dans un magasin d’électronique du centre-ville. Au milieu de la cohue, je me suis arrêtée, fixant ces vues aériennes. Ça ressemblait dangereusement à mon quartier. Je suis revenue aussitôt, le cœur battant. Les cadeaux pourront attendre. À quoi cela sert-il d’acheter des cadeaux si je n’ai plus de chez moi? J’ai vu les camions de pompiers, les rues bloquées, les automobilistes impatients, insensibles au drame qui leur faisait perdre ces précieuses minutes. J’ai retrouvé la quiétude de mon appartement. S* est au travail, inconscient du malheur qui ne nous est pas tombé dessus. J’ai tiré les rideaux. Je n’ai pas allumé la télévision. Je ne veux pas voir.
Ça a ressurgi d’un coup dans ma tête, en apercevant les badauds près des rubans jaunes. Je devais avoir 8 ou 9 ans. C’était un soir d’hiver à Montréal. Nous revenions de je ne sais où. Ma tante Louise peut-être. Nous avons vu les camions de pompiers, les voitures de police, les rubans. Comme ce soir. Mon père s’est stationné. Il faisait froid, il était tard, j’avais sommeil. Il m’a pris la main et nous nous sommes approchés. C’était une rue assez large avec de belles demeures. La rue St-Hubert? Le boulevard St-Joseph? Il faudra que je lui demande. Il ne s’en souvient probablement pas. Nous étions debout sur le trottoir, et de l’autre côté de la rue, la maison se tenait toujours bien droite, mais ses fenêtres s’ouvraient tels des trous béants, le toit laissait échapper une fumée dense, la pierre noircie témoignait du brasier. Les flammes avaient fait place aux glaçons. Ils descendaient de la corniche, des balcons, des escaliers. Le givre couvrait les arbres aux alentours, les immeubles voisins, et scintillait sous les puissants projecteurs des pompiers.
- C’est beau, hein?
Je n’ai pas répondu à mon père. À cet âge, je n’osais le contredire, et de toute façon, je ne l’aurais pas fait. C’est vrai que c’était beau. Il avait raison. Mais il y avait autre chose. Il y avait des familles à la rue, des gens qui avaient perdu leurs biens, des souvenirs irremplaçables, une tranche de vie. Il y avait un vieux monsieur sans famille pour l’accueillir, une jeune femme pleurant des lettres d’amour envolées, un enfant qui cherchait son chat.
Mais je n’aurais pas su exprimer cela à cet âge. Néanmoins, je me souviens clairement avoir ressenti un profond malaise et une grande tristesse. Je me souviens que je voulais m’en aller. Je ne voulais pas rester là à admirer la scène.
Ça faisait trop mal.
Ça faisait mal, car je ne pouvais m’empêcher de trouver ça beau, le malheur des autres.
Je suis assise à la table de cuisine. J’entends le bruit des voitures, les cloches de l’église, les enfants qui jouent dans la ruelle. Ici, point de silence. Ici, les feuilles ne sont pas encore à l’agonie. Mais j’ai vu. Je sais que ce n’est qu’une question de temps pour elles. Pour moi. Pour vous.
C’est pourquoi je me dois d’être présente. C’est pourquoi je me dois d’écrire. J’essaie.
J’attends pour traverser la rue. L’été s’étire langoureusement dans le mois de septembre. Il fait chaud et humide. Un temps de gougounes. À côté de moi, une jeune famille. Les parents n’ont pas l’air d’avoir plus de 25 ans. Le père porte fièrement sa fille sur ses épaules. Elle doit avoir 3 ans. De magnifiques cheveux lui descendent jusqu’au milieu du dos, blonds et bouclés, encadrant parfaitement son minois espiègle. Le portrait parfait d’une famille heureuse.
Et pourtant, c’est une famille pas comme les autres. La petite porte un jean, des bottines noires, un t-shirt noir et une casquette… noire. J’adore! Les parents, tout de noir vêtus, arborent perçages et tatous, et sont perchés sur des bottes à semelles compensées… très compensées. Je les trouve vraiment mignons.
Soudain, arrive ma voisine poussant son mari dans son fauteuil roulant. Ma voisine est italienne, porte des robes d’intérieur fleuries qui laissent deviner ses seins pendants et ses varices lorsqu’elle arrose abondamment son bout de trottoir chaque matin. Ses cheveux revêches lui font une drôle de tête et son maquillage… son maquillage est trop, tout simplement. Elle parle à tout le monde, et engueule mari, enfants et petits-enfants à longueur de journée. Ma rue ne serait pas ma rue sans ma voisine.
- Vous avez grandi! S’exclame son mari devant le jeune couple, qui reste tout d’abord perplexe devant ce vieux monsieur qu’ils ne connaissent pas, de toute évidence.
Soudain, le visage de la maman s’éclaire. Elle monte une jambe et fait valser son pied devant les yeux du vieillard.
- On s’aide un peu, répond-elle, bonne joueuse.
- Vous n’avez pas chaud?, demande ma voisine.
- Non, c’est très confortable, je vous assure.
- Et votre petite fille, elle n’a pas chaud habillée en noir?, s’inquiète ma voisine, qui, décidément, s’intéresse beaucoup au sort de ces drôles d’oiseaux.
- Non, non, mais ce n’est pas une petite fille, c’est un garçon!
Un garçon?!? Je n’aurais jamais deviné… Je m’éloigne, laissant au coin de ma rue, de jeunes marginaux, un petit garçon sur les épaules, en grande conversation avec de vieux Italiens. J’aime ma ville.
L’appartement à côté de chez moi est à louer. Encore. Ça fait quelques années que j’habite ici, et, les premiers temps, il y avait un charmant couple avec qui j’échangeais tomates, bulbes de tulipes et quelques commentaires sur la météo. Quelques années de plus, et nous serions devenus amis. Ensuite, un jeune homme. Seul. Je le voyais rarement, il était des plus discrets. Je ne sais même pas si je l’aurais reconnu à l’épicerie. Vous savez, ce genre de garçon sans trait particulier, qui s’habille en brun (ou en bleu), qui n’est pas grand, pas petit non plus, coupe de cheveux indéfinie, pas souriant mais pas particulièrement bête non plus, toujours terré dans son appartement? Ce genre-là. Puis, un autre couple, très jeune. Ils étaient timides tous les deux, me saluaient comme une vieille voisine cachée derrière son rideau, avec une certaine méfiance mais un brin de compassion. Je n’aimais pas l’image qu’ils me renvoyaient de moi. Je ne les aimais pas. Finalement, un autre couple. Dans la vingtaine. À la dernière mode. Ils nous ignorent complètement. Tous les samedis, tous les dimanches, il va au bistro du coin leur acheter deux gros cafés. Ils devraient s’acheter une machine à espresso, ils économiseraient des sous. Ils devraient utiliser des tasses Thermos, ils sauveraient la planète. Je ne m’ennuierai pas d’eux.
Depuis que la petite affiche en noir, rouge et blanc est là, j’observe les passants s’arrêter. De jeunes couples, encore, certains sympathiques, d’autres moins. Il y a eu aussi un très bel homme. Seul. Ce serait bien de l’avoir comme voisin, je pourrais le présenter à J*. Elle est de nouveau célibataire, entre deux histoires rocambolesques, un voisin, ça la changerait d’un gars de bar. Une famille aussi. Des latinos fort sympathiques. Papa, maman et deux jeunes enfants. Dans un 4 1/2 ouvert… Je leur ai mentionné l’exiguïté des lieux, mais ils semblaient trouver ça tout à fait correct pour quatre personnes.
Je me demande qui ce sera. Seul un mur me séparera d’eux. Heureusement, il est épais, je n’entends rien de la vie de mes voisins. Mais tout de même, arrêtez-vous pour y penser. Un mur. Et de chaque côté, des inconnus qui vaquent à leurs occupations, qui ignorent tout des joies et des drames qui se vivent à quelques mètres à peine. Il se peut que pendant qu’un couple se déchire, un autre couple fasse l’amour de l’autre côté du mur. Pendant qu’une femme se fait les ongles devant la télé, l’autre pleure, la tête dans l’oreiller.
Nous sommes là, côte à côte, des humains qui suivent leur chemin, chacun de leur côté du mur. Est-ce trop demander à mes futurs voisins de me regarder, de reconnaître que j’existe et de me saluer? Peut-être même un petit sourire? J’exagère, vous dites? D’accord. Pas de sourire. Juste un bonjour.
Et je jure que le matin où je découvre une pinte de lait vide dans mon réfrigérateur, je m’habille et je vais au dépanneur. Je ne sonne pas chez vous. Promis.
Quartier chinois. Dans un resto de la rue De La Gauchetière, une petite fille le visage couvert de taches de rousseur tient précieusement son verre en céramique blanche entre ses deux mains. Avec délicatesse, elle souffle sur le liquide en s’exclamant à quel point ça sent bon. Elle se fait alors un devoir d’expliquer à son grand frère ce qu’est le thé :
- Le thé c’est de l’eau brûlée. Et après… après… ils mettent quelque chose dedans pour que ça goûte bon.
Qui a dit que la vie était compliquée?
Je me suis glissée au milieu d’une mer de 35 000 personnes pour assister au spectacle de Radiohead au parc jean Drapeau. J’ai été touchée, soulevée, remuée. J’ai chanté, j’ai dansé, j’ai ri, je n’ai pas pleuré mais presque.
Les deux pieds dans la boue, j’ai laissé mon corps ondoyer au rythme de la musique, doucement. La voix de Thom York me berce et me recentre, si cela est possible.
À côté de moi, un jeune homme et une jeune femme, le frère et la soeur, je crois. Ils sont beaux. Et ils dansent comme des déchaînés. Lui saute sur place à une vitesse folle, elle agite ses poings dans les airs comme si elle se livrait à un combat de boxe avec les nuages. Mon corps, lui, ondule lentement. Je m’arrête. J’essaie d’entendre leur rythme. J’essaie d’aller au-delà de la voix hypnotisante de Thom York pour écouter la basse. Non, elle est chaude, langoureuse. La batterie? Non, je ne crois pas… J’ai beau me concentrer sur la musique, chercher le rythme endiablé qui fait danser mes voisins, je ne trouve pas. Mais peu importe. Ils se regardent en riant, se serrent dans les bras l’un de l’autre, ils ont l’air tellement heureux. Tellement purs. Peut-être est-ce ce bonheur si grand qui les fait vibrer ainsi. J’aurais envie de lever les poings au ciel moi aussi. Je tends l’oreille. Au loin, un bruissement se fait entendre. Il se rapproche. L’entendez-vous?

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