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Il y a des villes où l’on ne s’arrête pas. Des villes où l’on ne pose pas ses valises, où l’on ne prend pas le temps de marcher le nez en l’air, où l’on n’a pas envie de prendre le temps de vivre. Il est de ces villes où l’on ne passe qu’en transit, comme si elles n’existaient pas.  Et pourtant, elles existent, elles sont vivantes, grouillantes, accueillantes  même.

Je suis dans l’une de ces villes que je n’avais jamais rêvé, ni même pensé visiter.  À la sortie de l’avion, la plupart des passagers se dirigent vers un autre quai d’embarquement de cet aéroport tentaculaire. Et je l’avoue, je suis un peu jalouse. J’irais bien passer une semaine en Floride comme ma voisine. Je changerais bien de place avec cette toute jeune fille,  pour voyager, moi aussi, sac au dos avec mon amoureux dans un pays exotique.  Mais non, mon voyage s’arrête ici, dans ce non-lieu.

Je marche plus d’un kilomètre pour aller récupérer ma valise, sans blague, puis je m’ engloutie dans le métro. Tout de suite, un charmant monsieur m’accueille pour m’aider.  « It’s love at first sight, miss ! ». Nous rigolons. Dans le métro, deux immenses femmes de la sécurité de l’aéroport s’assoient à mes côtés, plongées dans une conversation sur la volonté de Dieu et le rap.  À ma sortie du métro, je demande mon chemin. Une dame me conseille de continuer jusqu’à la prochaine station.  Mais non, mon hôtel est à côté, madame! Dès que je suis dehors, je comprends. Un quartier glauque, mais pourtant animé… et j’y suis la seule blanche, qui, de plus, se balade avec sa valise design et son précieux portable.  Et pourtant, on me sourit, on m’indique le chemin à prendre. .. Il n’y a rien à craindre… ou alors, j’ai une bonne étoile.

Une ville vivante, grouillante, accueillante, je vous disais.  J’ai hâte de la visiter demain!

Jeudi dernier, 17h30. Journée moche. La bécane est restée à la maison, je voyage en métro. Mais voilà qu’en entrant dans la station, une voix anonyme annonce que le métro est carrément paralysé pour une durée indéterminée.

Au centre-ville, c’est la cohue sur les trottoirs. Des dames obèses cherchent des taxis, des hommes en complet maugréent sur le trottoir en pianotant sur leur Blackberry, des femmes chancellent sur leurs talons hauts, l’air hagard, de longues files se forment aux arrêts d’autobus, les stations Bixi sont vides, les automobilistes excédés klaxonnent, des groupes discutent aux coins des rues sur les meilleures façons de rentrer à la maison, des étudiants croulent sous leurs sacs à dos. Le bordel.

Mais il n’y a pas de bombe, il n’y a pas de catastrophe, ce n’était pas notre tour, pas cette fois-ci. Nous sommes chanceux, non?

Je marche jusque chez moi. Lentement. En s’éloignant du centre-ville, l’atmosphère s’apaise. Les trottoirs, les rues, les autobus sont toujours bondés, mais sur St-Denis, les piétons ralentissent le pas. Dans les boutiques, on échange les rumeurs en admirant distraitement les nouvelles collections. Aux comptoirs des cafés, les clients rigolent avec les employés.  Aux coins des rues, on attend la lumière verte en zieutant  son prochain.

On croirait que la ville a pris une pause. Obligée de ralentir, elle se prélasse et profite du moment, en prenant le temps de regarder autour d’elle.

Oui, je sais, certains ont mis des heures à rentrer chez eux, des enfants esseulés ont dû attendre leur papa à la garderie, une amie a manqué un cours, Marie-Julie a été faite prisonnière d’un train… Le bordel, je disais.

Mais, personnellement, jeudi dernier, j’ai eu envie de remercier le ciel de vivre dans une ville où le pire qui peut m’arriver c’est de devoir marcher une heure pour rentrer chez moi, en sirotant un cappuccino tout en faisant du lèche-vitrine.

Vous seriez-vous arrêter? Auriez-vous pris le temps d’écouter? Auriez-vous su reconnaître la beauté?

Parmi ces 1097 personnes, auriez-vous été l’une des 27 personnes qui ont donné au musicien? Un petit 25 sous et voilà la bonne action de la journée. Auriez-vous pris le temps de vous arrêter avant d’aller au boulot pour recevoir ce cadeau qui vous était offert, comme l’ont fait 7 personnes? 7 personnes. Sur 1097. Un des plus grands violonistes au monde et seulement 7 personnes pour le reconnaître.

Me serais-je arrêter? Est-ce que j’aurais su reconnaître la beauté? J’aimerais croire que oui. Je veux croire que oui. Je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’au prochain musicien que je croise dans le métro, je vais prendre le temps. Je vais ralentir mes pas, je vais fermer les yeux, et je vais écouter. Vraiment. Je vais me laisser toucher. Et si on m’offre des perles avant le déjeuner, je vais dire merci.

Ce ne sera pas facile… Choisir un seul instantané de ma journée, un seul moment à immortaliser avec mes mots. Je ne sais pas si j’ai envie de parler de ce jeune punk aux yeux et aux cheveux en bataille du même bleu ciel que son pantalon. Une pub de iPod ambulante avec ses écouteurs blancs. Il était sublime. Où cette dame assise juste à côté de lui dans le métro, si bien mise, le petit sac Chanel sur les genoux, trois lourdes rangées de perles se laissant deviner sous le manteau de fourrure, en train de lire un roman de Jackie Collins, Chances. Bien sûr, le jeune punk me semble beaucoup plus intéressant, mais je ne connais rien de leurs vies. Je pourrais l’inventer, c’est si facile et si amusant d’inventer des vies à des inconnus. Mais je ne suis pas là pour inventer, je suis là pour capter des moments anodins et en faire des moments inoubliables.

Je pourrais aussi parler de mon banc de neige ou tenter de décrire le trottoir devenu sentier devant chez-moi. Je pourrais m’attarder sur ce que j’ai mangé aujourd’hui, soupe marocaine, croque-monsieur. Et si je faisais d’une gorgée de porto un souvenir indélébile? Et si j’écrivais tout ce qui m’a fait rire dans la journée? Et si… et si…

La journée à me demander “Et si c’était ça, mon cinq minutes?”, “Et si je parlais de lui, d’elle, d’eux?”, ” Comment j’écrirais ceci? Cela?”…

Plus le temps de lire dans le métro, je dois observer. Plus le loisir de rêvasser en marchant, je dois voir. Je suis là. Toute là. Et c’est épeurant. Bon, je vais aller me regarder dormir…

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