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Une jeune collègue de dix ans ma cadette:

- Quand j’aurai ton âge…

- Quoi? Tu espères être bien conservée comme moi? Ouais, je l’ai déjà entendue, celle-là…

- Non, je SAIS que je vais être comme toi.

- Et c’est comment, “comme moi”?

- Moi non plus, je ne serai jamais vieille.

J’ai trouvé ces paroles un peu cruelles pour toutes les trentenaires qui m’entourent. Je ne qualifierais aucune d’elle de “vieille”, mais ça m’a touchée plus que je ne souhaiterais l’admettre.  J’ai compris ce qu’elle voulait dire, avec tous les bons et les mauvais côtés que cela comporte.

Je ne suis pas vieille. Je ne serai jamais vieille.

Je me souviendrai d’au moins deux choses de l’été 2008. La musique des Lost Fingers et la pluie.  Je vous entends sacrer: “oui, maudite pluie, parle-m’en pas”. Et je sympathise en pensant à tous ceux qui sont en vacances et ont droit à ce temps gris et incertain. C’est moche. Et je préférerai toujours une journée ensoleillée à un jour de pluie.

Mais la pluie teinte mon été d’une touche de folie qui me plaît bien. Un wek-end de camping qui se voulait tranquille se transforme en une lutte joyeuse contre les éléments. Un spectacle en plein air donne lieu à une danse mémorable sous la pluie.  Et cette semaine encore…

J’allais souper avec N*, qui prenait une pause de la vie de famille, et J*, qui prenait une pause de la vie de bar. Alors que nous marchions vers le resto, ce qui devait arriver arriva et le déluge s’abattit sur nous. En trois minutes, nos jolies mises en plis n’étaient plus qu’un lointain souvenir, et nos robes légères nous collaient au corps et laissaient deviner nos courbes pas toujours sensuelles. D’un geste spontané, nous avons enlevé nos sandales et avons marché pieds nus sur St-Denis, bras dessus bras dessous.

J’ai regardé mes deux amies, elles riaient aux éclats alors que le mascara coulait sur leurs joues rougies par le plaisir, les cheveux plaqués sur leurs visages. J’ai observé les rides qui se dessinent lentement au coin de leurs yeux. J’ai admiré le ventre de mon amie N*, ce ventre qui a porté la vie et que révélait sa robe détrempée. J’ai contemplé les yeux pétillants de J* en me demandant quelle nouvelle histoire d’amour impossible se cachait derrière eux.

Je nous ai revues quinze ans plus tôt, marchant sur cette même rue, alors que nous étions adolescentes et naïves et affamées. Aujourd’hui, nous sommes des femmes, des mères, nous avons vécu tant de choses depuis, mais notre amitié est intacte, et rayonne dans l’averse.

Je les ai trouvé tellement belles, je les ai tellement aimées, mes deux amies sous la pluie.

Je vous parlais il n’y a pas longtemps des couturières de mon quartier, si magnifiquement dépeintes par Monsieur Foglia. En plus d’être courageuses, ces femmes sont tenaces.

J’aimerais croire qu’elles réussiront à changer le cours des choses, j’aimerais croire qu’elles vaincront le Dieu Économie. Je vous le souhaite de tout coeur, mesdames.

J’adore Frida Kahlo. Je vénère Frida. Je ne saurais dire ce qui me touche tant dans ses autoportraits. Son intensité, son courage, sa beauté, son talent, sa folie, sa douleur, sa fierté. Ses tableaux me troublent et m’apaisent. Dans son regard noir, je cherche des réponses. Mais je ne connais pas les questions.

Et pour la première fois, je la vois vivre. Je la vois amoureuse, je la vois majestueuse, je la vois malade, je la vois souffrante. Je suis bouleversée. Pardonnez-moi, les mots me manquent.

J’ai croisé ma voisine aujourd’hui. Elle était avec sa fille, une petite blondinette d’environ trois ans qui babille sans cesse et questionne le monde qui l’entoure avec détermination. Ne te lasse jamais, petite Alice, ne cesse jamais de demander pourquoi.

La voisine et moi, nous faisons un brin de jasette sur le trottoir. Nous ne sommes pas amies, c’est à peine si nous nous saluons, mais il fait si beau, je porte mes gougounes, et ce soir, le Canadien joue. Toutes les raisons du monde de fraterniser par une si extraordinaire journée.

Mais la petite Alice s’impatiente. Les conversations de grandes personnes, c’est ennuyant, et ça ne répond pas à ses questions. Du coin de l’oeil, je vois qu’elle tire sur la jupe de sa mère depuis un moment. Ma voisine finit par pencher son charmant visage vers sa fille. Alice me pointe du doigt. Un peu plus, je croirais qu’elle m’accuse de quelque chose. Mais je n’ai rien fait de mal, Alice, je le jure.

- Elle, c’est la maman de qui?

- C’est la maman de personne, Alice. La maman de personne.

Et elles partent toutes les deux, me laissant seule sur le trottoir. Je reste là, je ne bouge pas. C’est où, chez moi? À gauche ou à droite? Je regarde autour de moi, l’espace de quelques secondes, je ne reconnais rien. Je suis sonnée. Puis je me ressaisis et je rentre chez moi.

Personne. Je suis la maman de personne.

Je me suis toujours demandé ce qu’abritait ce gros carré brun près de chez moi. Dernièrement, ils ont mis un carré bleu dessus. Un assez gros carré bleu sur un gros carré brun. Je n’ai pas compris. Je ne comprends pas. L’assez gros carré bleu est-il censé rendre le gros carré brun plus joli? Permettez-moi de douter.

Je sais que dans le gros carré brun, il y a de gros muscles qui s’entraînent dans un gros gym. Je sais aussi qu’il y a de petits génies qui inventent des jeux pour les petits écrans de vos toujours plus petits téléphones. Mais je me suis toujours demandé quoi d’autre se cachait dans le gros carré brun. Après tout, cela ne s’appelle pas la Place de la Mode, ou quelque chose dans le genre, pour rien.

Et ces charmantes dames qui traversent St-Denis matin et soir, des dames de toutes les couleurs, parlant toutes sortes de langues, elles m’ont toujours intriguée. Sur mon vélo, je les regarde passer, j’écoute le chant de leurs conversations, et je tente d’imaginer ce qu’elles fabriquent dans le gros carré brun. Et bien, maintenant, je sais. Et je ne devrai pas m’inquiéter de ne plus les voir en juillet. Ou plutôt, si, justement.

Lundi matin, arrêtée à la lumière rouge, je les verrai se rendre à leur travail, et j’aurai l’impression de les connaître un peu mieux. Et je serai triste pour elles.

Je n’ai pas d’enfant. Vous voyez bien, je m’ouvre à vous. Il faut me laisser le temps. Pas d’enfant, donc. Par choix, oui, mais pas un choix définitif, pas un choix clair. J’ai encore le temps. Je me laisse le temps. S* m’en parle parfois. Il lui arrive même d’insister, bien mollement, avouons-le. Mais il laisse vite tomber.

Une amie, légèrement excédée par sa vie de superfemme, m’a détaillé l’horaire classique d’une journée dans sa vie. J’ai reçu son courriel aujourd’hui. Ça va comme suit :

6h00 – Levée et biberon de Juliette.

6h30 – Juliette mange ses céréales.

7h00 – J’habille Juliette.

7h08 – Je saute dans la douche.

7h12 – Je sors de la douche.

7h25 – Je suis déjà habillée, maquillée (un peu de mascara et de cache-cernes) et coiffée (une queue de cheval).

7h30- Départ pour la garderie.

7h55 – Je me dirige vers le bureau, et j’attrape un café fade et un bagel caoutchouteux en chemin.

9h30 – La journée commence au bureau (il y avait du traffic…).

19h45 – La journée se termine!!!!!!!!!$&?%*&”(*&$()%.

20h40 – Arrivée à la maison… Vidée d’avoir joué au psy avec trois de mes employés au bord du burnout et stressée de ne pas avoir terminé ma présentation pour le lendemain.

20h50 – Mon chum m’explique que la petite n’a presque pas mangé ou bu….. Conclusion : la nuit ne sera pas longue…Et qui se lève étant donné que je suis en congé demain?!

21h00 – Je mange un plat congelé en écoutant distraitement l’homme se plaindre de sa dure journée.

21h20 – Je ne suis plus en état de penser… vite un bain au plus sacrant….

21h45 – Je regarde Juliette dormir. Ce qu’elle est belle.

21h55 – Je dépose la tête sur l’oreiller.

21h57 – Je dors.

23h10 – Mon chum me rejoint.

23h42 – Juliette pleure…

Alors, voyez-vous, moi, de mon côté, je continue à prendre mon temps…

Vous m’excuserez à Mario Dumont de ne pas repeupler le Québec. Peut-être plus tard.

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