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- J’ai peur,  m’a-t-elle dit.
- De quoi as-tu peur?
- J’ai peur, car devant moi, il y a la vie dont j’ai toujours rêvé.
- Et cette vie rêvée est effrayante?
- Non…
- Alors, quoi?
- Et si cette vie m’échappait avant même que j’aie pu la vivre?
- Et pourquoi est-ce qu’elle ferait ça?
- Si ce n’était qu’un mirage inventé par mon esprit asséché?
- …
- Et s’il me prenait l’envie irrépressible de m’enfuir sans me retourner?
- …
- Et si je faisais tout foirer?
- …
- Et si je ne méritais pas d’être heureuse?
- …
- Et si le bonheur n’était qu’une illusion?
- …
- Tu penses quoi, là, me demanda-t-elle enfin.
- Je pense que le bonheur n’est pas simple, mais qu’il existe.
- Ça, pour ne pas être simple…
- Et elle ressemble à quoi, ta vie de rêve?
- Attends, je vais te raconter…

Ses yeux se sont illuminés et elle m’a parlé de voyages exotiques et d’un nid où il fait bon revenir…Il y avait des éclats de rire et des murmures, il y avait des arbres et des rivières et de grands boulevards, il y avait des bulles et des mers, des courbes et des lignes droites… Il y avait des jeunes et des vieux, des êtres excentriques et des gens simples. Il y avait du soleil et des jours de printemps. Il y avait même quelques malheurs…Elle souriait en me décrivant les odeurs et les couleurs… La musique jouait en arrière-plan.  Je l’entendais moi aussi.  Elle me racontait la vie tout simplement, mais c’était la sienne, à elle toute entière.

Soudain, elle s’est tue. Son sourire a fondu, ses yeux ont perdu de leur éclat. Elle a déposé ses mains sur la table. Celles-ci ne dessinaient plus la vie rêvée à grands traits. Un pli s’est formé sur son front. Une barrière se refermant sur ses pensées, pour les empêcher de s’emballer.

- Tu me promets que ce bonheur-là existe?

Oui.

Route sur l'île de Bali

Route de Bali

Je ne compte plus les fois où l’on m’a posé ce genre de questions…

- Qu’est-ce que t’es allée faire là?
- Veux-tu ben me dire ce qu’il y a à faire là-bas?
- Aye, t’aime ça vivre dans’ misère, hein?
- Il paraît que c’est ben sale, là-bas, as-tu aimé ça pareil?
- Est-ce que c’est un pays chaud au moins?
- As-tu pu te reposer?
- Mais comment ça t’es pas bronzée, il a pas fait beau?
- Et… tu es partie en voyage pourquoi au juste?

Chaque fois, je reste interdite. Je ne sais pas quoi répondre à ce genre de questions. Vous le savez, vous?

Pourquoi est-ce que l’on voyage? Pourquoi aller le plus loin possible le plus longtemps possible (jamais assez)? Pourquoi fuir la frénésie de ma vie pour aller me recueillir dans le silence d’un lever de soleil? Pourquoi ce besoin viscéral de partir, d’aller là où l’on n’est jamais allé, de poser le regard sur un bout de terre jamais vu, d’aller à la rencontre d’inconnus en laissant ceux qui nous aiment derrière (mais que l’on voit si peu, de toute manière, car nous somme tous tellement occupés)? Pourquoi cette fascination pour la différence, pour l’Autre?

Pourquoi est-ce que, couchée dans la chaleur de mon lit douillet, de ma vie, je dois m’aggriper aux draps pour ne pas tout laisser derrière moi et repartir là-bas, dormir seule sur ce lit dur, dans cette chambre infestée de bestioles de toutes sortes?
(Reposée? Certainement!)

Pourquoi est-ce que moi qui ne hais tout de même pas l’hiver, je m’ennuie de ces 40 degrés bien humides qui me tenaient en lavette du matin au soir, cherchant le moindre coin d’ombre où me réfugier?
(eh bien oui, voilà, c’est pour ça que je ne suis pas bronzée. En effet, c’est un pays chaud.)

Pourquoi ce besoin de me déstabiliser toujours, d’aller confronter ma réalité à une autre, de me rappeler qu’il n’y a pas qu’une seule façon de vivre, mais une multitude, que nous avons, que j’ai, toujours le choix?

Peut-être simplement à cause de ceci…

Le voyage est un retour vers l’essentiel.

(proverbe tibétain)

En sortant du bureau de vote, un enfant lève la tête vers le ciel et s’exclame:
- Wow, regardez, le ciel est plein de planètes!
Sa petite soeur sautille, scrutant le ciel:
- Où, des planètes? Où? Moi aussi, je veux voir les planètes.
La mère se met de la partie et demande:
- Des planètes, Jules?
- Ben oui, quoi? Des étoiles, c’est des planètes en feu.

En espérant que les planètes soient bien alignées pour les résultats du vote ce soir!

Quartier chinois. Dans un resto de la rue De La Gauchetière, une petite fille le visage couvert de taches de rousseur tient précieusement son  verre en céramique blanche entre ses deux mains. Avec délicatesse, elle souffle sur le liquide en s’exclamant à quel point ça sent bon. Elle se fait alors un devoir d’expliquer à son grand frère ce qu’est le thé :

- Le thé c’est de l’eau brûlée. Et après… après… ils mettent quelque chose dedans pour que ça goûte bon.

Qui a dit que la vie était compliquée?

Une jolie blonde, dans la jeune vingtaine. Elle discute avec une amie dans un café. Difficile de ne pas suivre la conversation tellement nos tables sont près l’une de l’autre. Et, je l’avoue, je suis seule avec mon journal, et l’histoire d’un rendez-vous doux m’interpelle davantage que les dernières frasques de notre gouvernement. La jolie blonde raconte sa soirée avec ce qui semble être un charmant jeune homme (“y’est grand, y’a l’air ben fette. C’t'un brun.”). Ils se sont rejoints dans un bar, on prit une bière en apprenant à se connaître (“y travaille en informatique, genre, pis y’a un condo dans Rosemont”), puis se sont demandé où ils pourraient bien aller souper. Et c’est là que le jeune homme a, semble-t-il, perdu tous ses points :

- Aye, tu te rends compte, il voulait m’amener dans un resto de fine cuisine afghane! Penses-tu que je vais aller manger là, y’a juste des roches là-bas!

Je n’ai même plus fait semblant de lire mon journal, j’ai levé la tête, les yeux écarquillés de stupéfaction. C’est vraiment possible d’être aussi… comment dire…

Alors, pour ceux qui n’ont pas peur de se casser une dent sur une roche, voici le resto en question : Khyber Pass. C’est délicieux, le proprio est charmant et la terrasse est des plus invitantes.

Et la suite de l’histoire de la jolie blonde? Je n’en ai pas la moindre idée. Soudainement, Stéphane Harper m’a paru des plus intéressants. Et je suis retournée dans le silence de ma bulle.

Pharmacie Jean-Coutu. Derrière le comptoir, une jeune fille blasée, des mèches rouges dans les cheveux et un petit diamant dans le nez. Devant moi, une délicieuse grand-mère aux cheveux blancs, de grosses perles aux oreilles, chétive dans son imperméable bleu poudre. Elle compte son argent lentement. Paie ses achats. Remet le portefeuille dans sa bourse. Prend le sac. S’arrête.

- Ah, et j’ai des billets à faire vérifier.

Redépose le sac. Ressort le portefeuille. Cherche les billets. Misère…

J’habite près d’une maison de personnes âgées. Ce qui veut dire que partout où je vais, me semble-t-il, au dépanneur, à l’épicerie, à la pharmacie, j’attends derrière des p’tits vieux qui rêvent de mourir d’une crise cardiaque en apprenant qu’ils ont gagné le gros lot. On peut détester Loto-Québec pour plusieurs raisons. Moi, c’est parce que ça me fait perdre mon précieux temps.

- Ah, les voici.

Enfin.

- Rien.

- J’ai rien gagné?

- Rien.

- Celui-là non plus?

- Ben non, rien. Je les jette?

- J’ai rien gagné? Ok, jetez-les.

Bon. Ça va être mon tour.

- C’est tout?

C’est triste de voir des yeux si morts sur une si jolie fille.

- Ben, je vais en acheter un autre.

Un jour ce sera mon tour.

- Qu’est-ce que vous voulez?

- C’est quoi le plus gros montant.

- Super 7, c’est 17 millions.

- Ah ouais, hein, 17 millions… Et la 6/49? C’est combien, à la 6/49?

- 14 millions.

- Ah… 14 millions. Ah ouais, pis le Super 7, c’est 17 millions, c’est ça.

- C’est ça.

- Bon ben, je vais en prendre un.

- Un Super 7?

- Non, non, 14 millions, ça devrait être assez.

Ça va être assez?!? Assez pour quoi? Je me demande bien quels sont les rêves à quatorze millions de cette charmante vieille dame.

- L’extra avec ça?

- Ah ben oui, L’Extra, c’est certain.

Le tirage est ce soir. Bonne chance, grand-mère.

Si ma vie vous intéresse

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