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(photo: www.lesmajurannes.com)
Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.
Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.
Quartier chinois. Dans un resto de la rue De La Gauchetière, une petite fille le visage couvert de taches de rousseur tient précieusement son verre en céramique blanche entre ses deux mains. Avec délicatesse, elle souffle sur le liquide en s’exclamant à quel point ça sent bon. Elle se fait alors un devoir d’expliquer à son grand frère ce qu’est le thé :
- Le thé c’est de l’eau brûlée. Et après… après… ils mettent quelque chose dedans pour que ça goûte bon.
Qui a dit que la vie était compliquée?

Une jolie blonde, dans la jeune vingtaine. Elle discute avec une amie dans un café. Difficile de ne pas suivre la conversation tellement nos tables sont près l’une de l’autre. Et, je l’avoue, je suis seule avec mon journal, et l’histoire d’un rendez-vous doux m’interpelle davantage que les dernières frasques de notre gouvernement. La jolie blonde raconte sa soirée avec ce qui semble être un charmant jeune homme (“y’est grand, y’a l’air ben fette. C’t'un brun.”). Ils se sont rejoints dans un bar, on prit une bière en apprenant à se connaître (“y travaille en informatique, genre, pis y’a un condo dans Rosemont”), puis se sont demandé où ils pourraient bien aller souper. Et c’est là que le jeune homme a, semble-t-il, perdu tous ses points :
- Aye, tu te rends compte, il voulait m’amener dans un resto de fine cuisine afghane! Penses-tu que je vais aller manger là, y’a juste des roches là-bas!
Je n’ai même plus fait semblant de lire mon journal, j’ai levé la tête, les yeux écarquillés de stupéfaction. C’est vraiment possible d’être aussi… comment dire…
Alors, pour ceux qui n’ont pas peur de se casser une dent sur une roche, voici le resto en question : Khyber Pass. C’est délicieux, le proprio est charmant et la terrasse est des plus invitantes.
Et la suite de l’histoire de la jolie blonde? Je n’en ai pas la moindre idée. Soudainement, Stéphane Harper m’a paru des plus intéressants. Et je suis retournée dans le silence de ma bulle.
Hier soir, je suis allée au resto avec des amis. S* m’envoyait un message texte à chaque but du Canadien… ou des Flyers. Treize amis rassemblés pour célébrer l’anniversaire de l’un des nôtres en mangeant du requin au cari et autres délices de l’Île de la Réunion. Eh oui, treize. Rien de mal ne nous est arrivé, ne vous inquiétez pas.
Alors que ma voisine est partie fumer à l’extérieur, un charmant jeune homme s’assoit soudainement à côté de moi. La conversation s’arrête autour de la table. Nous le regardons tous avec étonnement. C’est qui, lui? Il sourit. Et je le reconnais. Éric. Nous allions au Cégep ensemble. Lui, moi, et quelques autres convives. Nous ne nous sommes pas revus depuis. Plus de dix ans! Il n’a pas changé. Et nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille.
Je m’étonne toujours de constater à quel point le temps est relatif. À quel point le temps nous marque – les rides au coin des yeux, les cheveux qui grisonnent, le corps qui se transforme – mais ne nous atteint pas – le regard qui pétille, l’énergie qui vibre, le rire qui éclate, la joie d’être ensemble.
Plus tard dans la soirée, un groupe de filles s’installe à la table à côté de nous. L’une d’elles porte un voile de mariée. Un enterrement de vie de fille! La maman de Juliette se lève brusquement. Elle connaît la future mariée. Elle ont déjà travaillé ensemble. Nous sommes dans un tout petit resto de Montréal, elles habitent toutes deux dans les Laurentides. Et pourtant, elles sont là toutes les deux.
Nous allons prendre un dernier verre dans un bar tranquille. Choisissons une table au fond de la salle… Et comme il se doit, à la table à côté se trouvent des collègues d’un ami. Mieux. Il s’avère que l’un d’eux est allé au primaire avec un autre de mes amis. Nous finissons la soirée tous ensemble à la recherche d’autres liens entre nous.
Je suis étourdie. Montréal est un village.
Je rentre chez moi. S* est déjà au lit, il tente d’oublier la défaite des Canadiens dans le sommeil. Je le regarde. Je cherche à me souvenir de quelle façon il est entré dans ma vie. Pourquoi lui dans mon lit et pas un autre? L’amour est-il le fruit du hasard ou un tour du destin? Je le rejoins sous la couette. Et moi aussi je sombre dans le sommeil.
Il me regarde. Je baisse les yeux. Je sais qu’il ne faut pas parler à ces gens-là. Il ne faut pas les regarder. Il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas.
Tout le contraire de ce que je tente de faire, de ce que je désire faire. Je sais… Je sais.
Je porte toute mon attention sur mon plat de nouilles. J’en détaille les vermicelles cuits juste à point, les juteuses languettes de boeuf, les filaments de carotte qui s’échappent du rouleau impérial, les fèves soya qui craquent sous la dent, la feuille de coriandre qui couronne le tout. Je plonge mes baguettes dans le bol, attrape des vermicelles, quelques fève soya, aspire le vermicelle récalcitrant. Je savoure. Je me concentre sur le plaisir de manger dans mon resto vietnamien favori.
Mais je tends l’oreille. Mais je l’observe du coin de l’œil. Mais je tente de saisir ce qu’il raconte. Il y est question du Tibet, mais aussi de la Mongolie. Il parle en anglais, marmonne, se répète. « … Tibet… Mongolia… ». Je n’arrive pas à comprendre le sens de ses phrases. Il lance ses baguettes par terre.
Il se lève. Je replonge dans mon plat de nouilles. Il reprend son discours et s’avance entre les tables. Je saisis une languette de bœuf. Il passe à côté de moi. Je mastique consciencieusement. « Watch your langage, old man! ». Mais qui est ce connard qui n’a pas compris qu’il ne faut pas regarder ces gens-là. Qu’il ne faut pas leur parler. Qu’il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas. Bien sûr, il s’emballe. Parle plus fort. « You, bitch, with the necklace, look at me ! ». C’est à moi qu’il parle? Combien de vermicelles dans un bol de nouilles? Je pourrais les compter. Tiens, je n’avais pas remarqué que la feuille de coriandre était légèrement brunie aux extrémités. Il repasse à côté de moi. Un vermicelle, deux vermicelles, trois vermicelles…
« … Tibet… Mongolia… ». Il reprend le fil de son discours. Se rassois. Il finira par partir.
Mais, après tout, moi aussi.
Il ne faut pas parler à ces gens-là. Il ne faut pas les regarder. Il faut les ignorer, faire comme s’ils n’existaient pas. Leur refuser ça. Leur refuser d’être. Après tout, on leur a déjà refusé d’avoir.
Ils finiront par nous rendre la pareille.
Je n’existe pas.
Je n’ai pas encore beaucoup parlé de moi, n’est-ce pas? Qui je suis, ce que je fais dans la vie, où j’habite… Je n’en ai pas l’intention non plus. Pas maintenant, du moins. Je ne vous connais pas. Permettez-moi une certaine pudeur. Je ne suis pas ici pour ça. Bien sûr, vous vous dites: “C’est ça, la jolie (mais qui vous dit que je suis jolie?), joue la sainte-nitouche, fais semblant que tu ne veux pas parler de toi (mais que savez-vous de moi?), mais on sait bien que tu es comme tous les autres (comme qui? les millions de blogueurs de par le monde ou ceux qui les lisent?), que tu blogues pour mieux te regarder le nombril et gratter la gale autour”. Soit. Je vous comprends de penser ainsi. Mais vous n’y êtes pas du tout. Je vous l’ai dit, j’écris pour mieux voir.
Enfin, peu importe, je dois vous dire une chose sur moi: quand ça ne va pas, il n’y a rien comme une soupe tonkinoise pour me réconforter. J’aime la décoration kitsch de ces restos, le charmant accent du serveur, les petites tasses dans lesquelles on nous sert le thé, le bouillon aux effluves de coriandre, les nouilles qui collent au menton, les languettes de boeuf encore saignantes, les baguettes en plastique, le gros pot de sauce rouge, le bruit ambiant. Ça me ramène en Asie, et donc, loin d’ici.
Ce qu’elle était bonne, la soupe, ce midi!
Pourquoi? Là n’est pas le propos. L’important est que je me suis assise et que j’ai dégusté la plus délicieuse des soupes tonkinoises. Et que ça va mieux. Merci de ne pas vous inquiéter.
Ce ne sera pas facile… Choisir un seul instantané de ma journée, un seul moment à immortaliser avec mes mots. Je ne sais pas si j’ai envie de parler de ce jeune punk aux yeux et aux cheveux en bataille du même bleu ciel que son pantalon. Une pub de iPod ambulante avec ses écouteurs blancs. Il était sublime. Où cette dame assise juste à côté de lui dans le métro, si bien mise, le petit sac Chanel sur les genoux, trois lourdes rangées de perles se laissant deviner sous le manteau de fourrure, en train de lire un roman de Jackie Collins, Chances. Bien sûr, le jeune punk me semble beaucoup plus intéressant, mais je ne connais rien de leurs vies. Je pourrais l’inventer, c’est si facile et si amusant d’inventer des vies à des inconnus. Mais je ne suis pas là pour inventer, je suis là pour capter des moments anodins et en faire des moments inoubliables.
Je pourrais aussi parler de mon banc de neige ou tenter de décrire le trottoir devenu sentier devant chez-moi. Je pourrais m’attarder sur ce que j’ai mangé aujourd’hui, soupe marocaine, croque-monsieur. Et si je faisais d’une gorgée de porto un souvenir indélébile? Et si j’écrivais tout ce qui m’a fait rire dans la journée? Et si… et si…
La journée à me demander “Et si c’était ça, mon cinq minutes?”, “Et si je parlais de lui, d’elle, d’eux?”, ” Comment j’écrirais ceci? Cela?”…
Plus le temps de lire dans le métro, je dois observer. Plus le loisir de rêvasser en marchant, je dois voir. Je suis là. Toute là. Et c’est épeurant. Bon, je vais aller me regarder dormir…

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