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Dresser un portrait de l’amitié de nos jours n’est pas chose facile. Je me souviens, adolescente, de ces amitiés presque passionnelles, exclusives. Les mots échangés sur des bouts de papier durant les classes, les conversations téléphoniques interminables le soir venu. Peu importe si nous avions passé la journée ensemble, nous avions encore tant à nous dire!
Jeune adulte, l’exclusivité m’étouffe, je cultive les amitiés comme d’autres les tomates en serre. Je retrouve mon groupe d’amis chaque semaine aux Foufounes le lundi soir, au Café Campus le mardi. Je me souviens, je planifiais mes voyages en fonction de ces soirées. Je savais qu’en revenant un lundi, je pourrais immédiatement aller fouetter la mélancolie du retour en rigolant autour d’un pichet bon marché avec les copains.
Puis le temps fait son œuvre… Un ami va étudier en région, un autre travailler dans une ville lointaine, un autre encore disparaît tout simplement dans la brume. On tombe en amour, on bâtit son nid, on fait des enfants. On se voit quand on peut. On ne néglige pas l’amitié, non, mais elle ne prend plus toute la place. Elle est mouvante. Comme les marées, elle connaît des cycles. Elle ne dicte plus notre vie, elle l’accompagne. Elle reste intacte, mais par instants, elle dort.
Et puis, il y a ces nouvelles amitiés qui naissent. Au travail, en voyage. Souvent, elles passent comme un éclair, mais vous offrent des moments de pur bonheur, laissant un souvenir impérissable. Et il arrive qu’elles grandissent de façon inespérée. J’ai des copines de 10 ans mes cadettes, des amis de 20 ans de plus que moi. L’amitié n’a pas d’âge. Et parfois, elle n’a même pas de matérialité. Grâce aux blogues, à Facebook, à Twitter, de véritables amitiés qui n’ont rien de virtuel se créent. Combien de gens ont pleuré leur amie Renée Wathelet sans l’avoir jamais rencontrée « en vrai », ou alors à une seule occasion… Et pourtant l’amitié grandit, par les petits mots, les échanges, les confidences. Peu importe que ce soit réel ou non, si c’est vrai.
J’ai aussi retrouvé des copains grâce aux réseaux sociaux. Amis de mon enfance, ou de cette époque effervescente du début de la vingtaine. Ces personnes font de nouveau partie de ma vie. De loin, certes, mais certains sont parfois plus présents dans mon quotidien que mes « vraies » amies que je vois si peu. Ils sont importants. Tout comme mes amis voyageurs avec qui je ne passe rituellement que quelques heures par année.
Aujourd’hui, j’ai croisé une amie sur le trottoir. Ce n’est pas une amie proche. On ne s’appelle pas pour aller prendre un café, on ne s’invite pas à souper, je ne connais pas les détails de sa vie, ni elle les méandres de la mienne. Mais grâce à Facebook, un fil nous relie. La conversation n’a pas duré plus de 10 minutes. Mais nous sommes tout de suite plongées dans l’intimité. Se séparer, se retrouver seule et se dire qu’on n’aura probablement jamais d’enfant. Et se surprendre à vivre sereinement avec cette pensée. Réaliser qu’on n’est pas du tout où l’on s’imaginait être à cet âge, mais être fière d’y être. Parler du bonheur apprivoisé, là, debout sur le trottoir, au milieu des bruits de klaxon et de la foule emmitouflée.
Il n’y a pas d’ami, il n’y a que des moments d’amitié, disait Jules Renard. Il est vrai que de définir un ami de nos jours est certainement plus complexe qu’il y a 20 ans, mais je m’en fous de savoir si mon ami Facebook est un véritable ami, si mes amitiés développées en voyage ont plus ou moins de valeur que mes amitiés de longue date, si l’amitié entre les hommes et les femmes est possible ou non. Mes amitiés de longue date sont précieuses. Elles sont le port vers lequel je reviens toujours, l’oasis où je viens me reposer. Je crois en elle comme je crois en ma famille. Je les ai choisies pour la vie. Mais j’aime aussi ces relations qui se tissent au hasard d’une rencontre, j’aime me nourrir de tous ces êtres si différents qui m’entourent. J’aime ces moments d’amitié, ces bulles d’intimité qui se forment au coin d’une rue, puis éclatent mollement.
Mes amis se reconnaîtront. Moi, je vous reconnais.
Qu’est-ce qu’un moment? Qu’est-ce que ces petits riens qui, tissés ensemble, forment la trame de nos vies? Qu’est-ce que ces instants que je tente de capturer ici?
Mais je n’y arrive pas, je manque de temps, je m’essouffle, je marche le nez dans mon livre, la tête pleine de pensées inutiles, le regard tourné vers l’intérieur, à l’écoute de mes voix intérieures, esclave de mes névroses, insensible à la caresse du vent.
J’éprouve pourtant un réel bonheur à être ainsi immergée dans un projet plus grand que moi. Il y a une certaine plénitude à se donner toute entière à son travail. Comme le sculpteur, les deux mains dans la glaise, ou l’écrivain, plongé dans son manuscrit.
Mais je sais que pendant ce temps, autour de moi, la vie continue. Et je passe à côté de tous ces petits moments.
Je reviens bientôt.
Je me souviens de l’émotion ressentie lorsque je me suis assise dans le temple bouddhiste de Muktinath, au Népal, pour entendre la musique des moines tibétains. J’en aurais pleuré. Je revois aussi ce vieux Sadhu qui m’avait orné le front d’un point rouge à Kathmandou. Et les célébrations sur les plages de Bali… Il m’arrive encore, lorsque je sens l’odeur de la viande grillée, de me retrouver en un éclair à Pashupatinath, entourée de singes rusés, et d’assister avec une fascination morbide à une crémation. Parfois, je ferme les yeux, et je me remémore l’appel matinal à la prière entendu au Maroc, puis en Indonésie. Je repense souvent à l’été de mes 20 ans… Je travaillais avec des Reborn Christians dans l’Ouest Canadien. Elles m’ont traîné à l’église quelques fois, moi, la condamnée à l’enfer… Je me souviens aussi d’une église, en Russie, où l’on brandissait un mort sur une civière couverte de fleurs. Et tout ce mystère entourant la vierge noire de Copacabana, en Bolivie… Et la magnificence du Vatican à Rome… Et la grâce de Notre-Dame-de-Paris… Et l’église de campagne où j’allais à la messe dans mon enfance…
La religion a beau avoir foutu le camp, même chez nous, elle n’est jamais bien loin. Cette église au coin de la rue, les funérailles d’un vieil oncle, le baptême du petit dernier…
La spiritualité, qu’on le veuille ou non, est omniprésente. Et elle est souvent la cause des chocs culturels les plus grands. Et pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour les vivre!
Ce matin, je suis allée à l’église. Si, si, je vous jure. Je me suis vêtue décemment, et je me suis rendue à la Ebenezer Baptist Church, l’église du père de Martin Luther King, à Atlanta. Mais je l’avoue, je suis arrivée en retard… à dessein. La messe débutait à 7h45, et j’avais lu que cela pouvait durer 3 heures, et qu’il n’était pas impoli de se présenter plus tard. Je me suis donc pointée avec une heure de retard, en plein milieu d’un chant gospel enlevant. Je le regrette. J’ai tellement aimé l’expérience que j’aurais souhaité ne rien manquer! Mais il est vrai, cela dit, que les gens entrent et sortent à leur guise. Des dames toutes de blanc vêtues m’ont accueillie à la porte et m’ont indiqué un banc. Plus tard, une autre dame en blanc est venue m’y rejoindre. Plusieurs femmes portaient d’extravagants chapeaux, dont l’un qui ressemblait à un gâteau de mariage. Dans les premières rangées, pendant les prêches, un homme ne cessait de se lever, les bras au ciel, agitant les mains, alors que d’autres fidèles répondaient bruyamment par des « Amen » et des « Alléluia ». Une femme élégamment vêtue d’une robe jaune canari avec chapeau assorti a fait un discours inspirant et très drôle sur le rôle des femmes dans l’église et leur rapport avec la foi… et avec Jésus. La cérémonie s’est terminée comme il se doit par un chant gospel. Je me suis lancée à la recherche de ma caméra, décidée à filmer le moment. Je me suis plutôt retrouvée main dans la main avec l’élégante dame à ma gauche, et le timide jeune homme à ma droite. Les imitant, je me suis balancée de gauche à droite, en tentant de bien répéter les paroles. Et hop! Les mains dans les airs, et on se balance un peu plus vite! Et on chante plus fort! Et God Bless You!… Je suis ressortie de là en saluant mes frères, mes sœurs, un sourire plaqué sur le visage et de la musique dans le cœur. Il y a longtemps que je ne m’étais sentie aussi loin de chez moi!
J’essaie de comprendre. J’essaie de comprendre pourquoi les aéroports m’apaisent. Pourquoi est-ce qu’assise, les genoux dans le front, dans un avion, je réussis enfin à me connecter sur mes émotions et désirs profonds? Pourquoi tout devient-il limpide du moment que je me déplace? Comme si dans le mouvement, mes tourments s’apaisaient enfin, et que mon lac intérieur redevenait un miroir.
Pourquoi est-ce que du moment que je ne suis plus chez-moi, je redeviens disponible? J’entre alors facilement en conversation avec des inconnus, je discute relation de couple avec le chauffeur de taxi, je fraternise avec l’employé de l’hôtel, je souris à la vieille dame au coin de la rue. Je remarque l’angle de cet édifice, la couleur du ciel, le parfum d’un inconnu. Mon esprit n’est plus occupé par le boulot, le garçon qui me plait, les comptes à payer… Tout ça a si peu d’importance, au fond.
J’essaie de comprendre, car je voudrais toujours être ainsi. Ne plus être dans le désir, dans les regrets et les angoisses, les peurs et les déceptions. Être ici et maintenant. Tout le temps.
C’est pas plus compliqué que ça, le bonheur.
- J’ai peur, m’a-t-elle dit.
- De quoi as-tu peur?
- J’ai peur, car devant moi, il y a la vie dont j’ai toujours rêvé.
- Et cette vie rêvée est effrayante?
- Non…
- Alors, quoi?
- Et si cette vie m’échappait avant même que j’aie pu la vivre?
- Et pourquoi est-ce qu’elle ferait ça?
- Si ce n’était qu’un mirage inventé par mon esprit asséché?
- …
- Et s’il me prenait l’envie irrépressible de m’enfuir sans me retourner?
- …
- Et si je faisais tout foirer?
- …
- Et si je ne méritais pas d’être heureuse?
- …
- Et si le bonheur n’était qu’une illusion?
- …
- Tu penses quoi, là, me demanda-t-elle enfin.
- Je pense que le bonheur n’est pas simple, mais qu’il existe.
- Ça, pour ne pas être simple…
- Et elle ressemble à quoi, ta vie de rêve?
- Attends, je vais te raconter…
Ses yeux se sont illuminés et elle m’a parlé de voyages exotiques et d’un nid où il fait bon revenir…Il y avait des éclats de rire et des murmures, il y avait des arbres et des rivières et de grands boulevards, il y avait des bulles et des mers, des courbes et des lignes droites… Il y avait des jeunes et des vieux, des êtres excentriques et des gens simples. Il y avait du soleil et des jours de printemps. Il y avait même quelques malheurs…Elle souriait en me décrivant les odeurs et les couleurs… La musique jouait en arrière-plan. Je l’entendais moi aussi. Elle me racontait la vie tout simplement, mais c’était la sienne, à elle toute entière.
Soudain, elle s’est tue. Son sourire a fondu, ses yeux ont perdu de leur éclat. Elle a déposé ses mains sur la table. Celles-ci ne dessinaient plus la vie rêvée à grands traits. Un pli s’est formé sur son front. Une barrière se refermant sur ses pensées, pour les empêcher de s’emballer.
- Tu me promets que ce bonheur-là existe?
Oui.

(photo: www.lesmajurannes.com)
Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.
Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.
Ça vous arrive, à vous, parfois, d’avoir une telle envie de vivre que cela vous paralyse? D’être tellement pleine de désirs incontrôlés, pour ce garçon qui traverse la rue, pour ce pays que vous rêver de visiter, pour ce futur qui vous pend au bout du nez, pour votre jeunesse, pour cette petite robe qui vous nargue dans la vitrine, pour ce plat calorifique, pour ce livre que vous aimeriez écrire, pour ce chanteur qui vous brise le cœur, pour un week-end à New-York, pour une taille de guêpe, pour un cours de tango, pour un verre de vin, pour la bouteille au complet, pour un billet de 6/49, pour un changement de carrière, pour une semaine au bord de la mer, pour un baiser, pour une cigarette, pour une marche en forêt, pour une bitcherie, pour un grand éclat de rire, pour un enfant…Être tellement débordante de tous ces désirs, étourdie de tous ces possibles, le cœur battant, les mains moites, les pensées chaotiques, et rester là devant son écran, et ne rien savoir faire d’autre qu’écrire, alors qu’on meurt de désir de vivre.
Bonjour. Je reviens sans faire de bruit, en marchant sur le bout des pieds. Je ne voudrais pas vous déranger. C’est à peine si j’ai envie que vous remarquiez ma présence. Il ne faudrait pas vous y habituer. Je ne sais pas si je reviendrai souvent. Pourquoi ce long silence? Pourquoi cette absence? Beaucoup de bouleversements dans ma vie. Et vous le savez, je suis pudique, je n’avais pas envie que ce blogue devienne à mon insu un journal intime. J’ai eu peur de moi. Peur d’étaler mes états d’âme. Peur de laisser transpirer ma peine, mes angoisses. Peur de vous emmerder avec mes problèmes. Peur de trop me révéler.
Étrangement, c’est le plus récent coup reçu qui me fait revenir. Un être cher disparu. Il était en vacances. Il a écrit à sa famille. Disait ne pas voir le temps passer. « Cela doit être parce que le bonheur passe plus vite que le malheur, et nous en profitons à plein pendant qu’il passe », écrivait-il. Le lendemain matin, il ne s’est pas réveillé. Ça m’a secouée. Tirée de ma torpeur. J’ai relevé la tête. De nouveau je pose mon regard sur le monde qui m’entoure. Si le bonheur passe, je ne veux pas le manquer.
Que 2009 vous apporte…
1 année de bonheur
12 soirs d’amour sous la pleine lune
52 lundis à vous lever du bon pied
365 matins heureux
8760 éclats de rire
525 600 minutes de gloire
31 536 000 moments présents
Un clip mignon comme tout! Si la vie pouvait être comme ça…


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