Sur le trottoir, les tables et les chaises s’alignaient le long du mur. Ça lui rappela Paris. Une rue tranquille, quelques restos sympas, des promeneurs arrêtés pour siroter un café, le soleil, et cette table juste pour elle. Elle entra, commanda un capuccino et un grilled-cheese, celui au brie, avec des artichauts et des champignons. Elle ressortit. Sa place l’attendait. Elle s’assit, glissa ses sacs sous la table en tassant du pied les bouts de papier souillés, les mégots encore humides, les restes de l’hiver. Elle arracha ses lunettes de soleil à sa chevelure rebelle, les planta sur son nez. Elle inspira profondément en rejetant la tête vers l’arrière. Le soleil la réchauffait. Elle déboutonna son manteau, dénoua mollement son écharpe, admira ses ongles oranges, peints le matin même pour ajouter une touche de couleur, un brin de folie à sa tenue. Son ode toute personnelle au printemps. La serveuse sortit à son tour, déposa le verre de café sur la table. Elle prit une gorgée. Il manquait quelque chose. Elle se pencha, farfouilla dans son sac l’air consciencieux. Se releva. Dans sa main, elle tenait La foi du braconnier, de Marc Séguin. La couverture immaculée luisait au soleil. Elle porta le roman à son visage, l’huma. Elle aimait l’odeur des livres. Elle raffolait de ce léger craquement qui se faisait entendre lorsqu’on ouvrait un livre pour la première fois. Elle adorait aussi la première phrase d’une histoire. Elle la savourait comme on déguste la première bouchée d’un plat exotique, à la recherche des harmonies des parfums, des subtilités des épices. « Le lendemain matin, je n’étais pas mort. »
Ceci n’est pas une histoire d’amour
22 juinCeci n’est pas une histoire d’amour.
Ceci n’est pas l’histoire d’un homme et d’une femme qui se rencontrent.
Ceci n’est même pas l’histoire d’un premier baiser ni celle d’une nuit passionnée.
Ceci ne dit pas comment cet homme et cette femme se sont plu tout de suite.
Ceci n’est pas la liste de tout ce qu’elle affectionne en lui, ni de tout ce qui le touche en elle.
Ceci ne relate pas les années passées à vivre ensemble.
Ceci n’est pas l’histoire de leur bonheur partagé.
Non, ceci n’est pas une belle histoire.
Ceci n’est pas non plus l’histoire de leur première dispute.
Ceci ne dit pas pourquoi ils se sont éloignés l’un de l’autre au cours des années.
Ceci n’est pas la liste des blessures, ni celle des regrets.
Ceci n’explique pas pourquoi tout ce qu’elle affectionnait en lui et tout ce qui le touchait en elle a disparu.
Ceci ne raconte pas le désir qui s’éteint lentement.
Ceci n’est pas l’histoire de leur rupture.
Non, ceci n’est pas une histoire triste.
Ceci, en vérité, n’est même pas une histoire.
Je m’appelle Paula et j’ai 10 ans
5 juinElles étaient trois. La plus vieille devait avoir 14 ans. Peut-être 12. C’est si difficile à dire maintenant, vous ne trouvez pas? Les fillettes habitent un corps de femme alors qu’elles jouent encore à la Barbie…
Elles étaient trois, donc, et la plus vieille avait, disons, 13 ans. Les deux autres en avaient peut-être 9… ou 10. Je les ai croisées sur le trottoir. Habillées à la dernière mode, avec leurs jupettes fleuries, et leur frange dans les yeux. Elles étaient en grande discussion. L’adolescente mettait son expérience au service de ses cadettes.
- Mais comment je fais?
- Tu lui dis que tu habites près d’ici. Là, il va te répondre « moi aussi » ou « pas moi », et c’est là que tu lui demandes « ah oui, tu habites sur quelle rue? ». C’est facile.
- Oui, mais s’il ne dit ni un ni l’autre?
- Tu improvises.
- Mais je sais pas faire ça moi.
- Mais oui, tu peux.
- Et après? Quand je sais où il habite, je fais quoi?
- Tu vas te promener sur sa rue.
- Et s’il me voit?
- C’est ça le but!
- Oui, mais je dis quoi?
- …
J’ai eu envie de les suivre. Envie d’entendre la suite. Je me suis revue au même âge, aussi désemparée que la petite.
Parfois, j’ai encore 10 ans.
La boîte aux lettres
15 janCe matin, en rangeant les cartes de Noël, j’ai ouvert la mauvaise boîte de métal. Il y a celles qui contient les cartes de fête et de Noël, il y a celle des cartes postales, et il y en a une autre pour les lettres. Oui, je conserve tout. Je ne peux me résigner à mettre à la poubelle des mots qui me sont destinés. C’est pareil pour les courriels. J’accorde trop d’importance aux mots pour les détruire.
Alors, ce matin, j’ouvre cette boîte par erreur. Il y a si longtemps que je n’y ai pas glissé une nouvelle lettre. Si longtemps qu’on ne m’a pas écrit une lettre à la main, sur du beau papier, avec des petits dessins griffonnés dans les marges. L’espace d’un instant, je regrette l’avènement du web, des courriels, des blogues et de Facebook. Ça passe. Sur le dessus de la pile, une lettre de Mariela, une Cubaine de Holguin. La lettre est écrite en espagnol sur une petite feuille de papier très fin. Je peine à en comprendre tout le sens, mais je saisis que Mariela se rappelle nos conversations sur la plage. Qu’elle me considère comme une soeur. La lettre est datée du 17 février 1994. À la fin de mon bac, j’étais allée passer une semaine à Holguin, dans un tout inclus bon marché, avec ma colocataire. Une journée, nous avions marché sur la plage jusqu’au village voisin. Des jeunes filles étaient venues nous parler. Elles nous avaient invitées chez elle et nous avaient montré à danser la salsa. J’imagine que Mariela est l’une d’elle. Mais je ne me souviens pas. Il y a 17 ans, une jeune Cubaine a pris le temps de m’écrire une gentille lettre, et j’ai oublié son visage. C’est triste. J’espère au moins que je lui ai répondu…
La cruauté
25 septÀ la fin de son courriel, son courriel si triste, si bouleversant, il a écrit “Ne vous en faites pas si vous êtes sans mot”.
Je suis sans mot.
Quand la vie est si injuste, on ne peut que s’incliner et admettre notre impuissance.
Quand la mort frappe là où on attendait la vie, on ne peut que fixer le vide en tentant de reprendre son souffle
Quand la vie est absurde à ce point, il n’y a rien à comprendre.
Quand la mort se loge dans le ventre d’une mère, plus rien ne fait de sens.
Devant tant de cruauté, il n’y a rien à dire.
Rien à écrire.
Il ne reste que les larmes.
Et peut-être l’amour.
Mais je ne sais pas.
Je ne sais rien.
Je t’aime, mais après?
29 août
(photo: Flickr)
Je t’aime beaucoup.
Avez-vous déjà entendu ces mots? Vous ont-ils transpercé comme une lame? Vous ont-ils fait plier un peu? Vous ont-ils écrasé? Parce que quand on dit “Je t’aime beaucoup”, ont dit aussi souvent “Je ne t’aime pas”. “Je t’aime beaucoup, mais… restons amis”. “Je t’aime beaucoup, mais… je n’ai pas de papillons”. Mais je t’aime vraiment beaucoup.
Un coeur explosé de joie
26 juinJe me demande ce que c’est que de vivre avec l’idée de la mort. De savoir que demain, dans une semaine, un mois, un an, quelques années tout au plus, on va mourir. Je me demande ce que c’est que de voir ses amis partir un à un. Les plus vieux, au début, puis les plus jeunes aussi. De se demander quand ça sera notre tour. De se demander pourquoi nous on vit alors que les autres autour tombent les uns après les autres. Je me demande quand est-ce que l’on devient serein face à la mort. Quand est-ce qu’à la mort subite de son frère, on dit “Ça devait arriver un jour, aussi bien comme ça, aussi bien sans la longue maladie”. Quand est-ce que, lors d’un souper, on dit “J’ai eu une belle vie, j’ai été chanceux”. Quand est-ce que cela devient une banalité de savoir que l’on est à la fin de sa vie. Quand est-ce que l’on sait hors de tout doute que tous les malheurs futurs ne pourront jamais effacer les bonheurs passés. Je me demande ce que c’est que se savoir malade, de savoir que notre coeur peut nous lâcher à tout moment. Je me demande si on cherche davantage les occasions de le faire battre plus fort, de le faire battre la chamade, exploser de joie. C’est une belle mort, ça, un coeur qui explose de joie. Peut-être que c’est ce qui lui est arrivé, lui si heureux d’être à Paris, cette ville qu’il chérissait, si comblé d’être avec ceux qu’ils aimaient. Son coeur a explosé de joie. Je me demande ce que c’est que de mourir à Paris. J’ose croire que cela est une belle mort. Je me demande ce que c’est que d’être celle qui reste. Être celle qui savait que cela pourrait arriver à tout moment. Mais qui ne pensait tout de même pas que ça arriverait à ce moment précis. Être celle qui croyait partir avant. Être celle qui, dans la Ville Lumière, avait oublié la mort, pour se retrouver devant à elle au coin de la rue.
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