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Gaza. Les morts, les innombrables blessés, la terreur, la haine, la cicatrice béante qui ne se refermera jamais, un conflit complexe et terrible. Les images me bouleversent, les récits me laissent perplexes, et ce sentiment d’impuissance, une fois de plus…

Mais je ne comprends pas tous les enjeux de ce conflit, l’histoire derrière celui-ci. Je suis consciente que j’ai beau compatir de tout mon coeur avec la douleur des victimes de cette guerre insensée, je ne la ressens pas dans mes tripes… Mais lorsqu’une catastrophe s’est une fois de plus abattue sur le Myanmar, lorsque j’apprends qu’un traversier a fait naufrage en Indonésie, lorsqu’un drame se déroule au Népal ou dans un autre pays que j’ai visité, où j’ai fraternisé avec les habitants, joué avec les enfants, alors cela me concerne, moi, personnellement. Je parcours compulsivement les sites d’information à la recherche de plus de détails, je pleure sur les images du malheur, je tente d’aider comme je peux… si peux. Et je constate qu’il en est de même pour les gens qui m’entourent. De par mes récits et mes photos, ils ont l’impression de connaître un peu ces pays, leurs habitants, et sont ainsi plus sensibles à leur malheur.

C’est aussi pour cela qu’il faut partir, pour abolir les frontières, pour tisser des liens, pour devenir plus humains.

Me revoici qui m’excuse une fois de plus d’avoir été silencieuse cette semaine.

Et pourtant, ce n’est pas faute de ne pas avoir écrit, au contraire. Je suis plongée dans mon journal de voyage, que je retranscris, peaufine, réécris. Comment traduire avec des mots ce qui se vit avant tout? Je cherche le mot juste, la bonne tournure de phrase, j’élimine le superflu, tente de faire ressurgir l’essentiel, sans en aseptiser le sens. J’imaginais que cela serait une partie de plaisir, eh bien non, c’est source de frustrations, doutes et maux de tête. Le sentiment de ne pas être à la hauteur de ce que j’ai vécu.

Je retourne donc à mon carnet, et vous laisse sur ces images du film Baraka. Cet endroit magnifique est le temple Gunung Kawi, à Ubud (oui, la petite ville de Mange, prie, aime), sur l’île de Bali. Et vous voyez là de la danse Kecak. J’ai assisté à un tel spectacle au cœur d’un jardin luxuriant, sous une pluie diluvienne. C’est absolument fascinant.

Vous le sauriez, vous, trouver les mots pour décrire cela?

www.photos-libres.fr)
Le temps d’une goutte d’eau (photo: www.photo-libre.fr)

Je croyais être guérie. Être revenue totalement et entièrement. Avoir réintégré ma vie, mon corps, avoir étanché ma soif d’absolu. Jusqu’au prochain voyage.

Mais ce matin, j’ai reçu un courriel d’un voyageur rencontré en Indonésie. Il est encore à Bali, et nous parle du vert des rizières, du bruit des grillons et de la musique du gamelan. Je le lis et je revois les sourires et la chaleur paisible des Indonésiens. Je goûte les plats épicés, je nage dans la mer en admirant les coraux, je retiens mon souffle sur les routes tortueuses.

Il m’a ramenée là-bas avec lui. Maintenant, il continue sa route en Inde et au Népal. Moi, je reste ici. Et je refais le deuil. Encore une fois.

Puis, je lis cet extrait d’entrevue avec Bruno Blanchet sur le blogue de Marie-Julie, et je me raisonne. « Si t’es pas allé en Inde, t’es juste pas allé en Inde ».

Je suis juste pas allée en Inde. Pas encore. Ça viendra.

Mon ami a raison. Il est bon de vivre.

Ici. Maintenant.

Je m’accroche.

India Tourism)

(photo: India Tourism)

Je reviens. Tranquillement, je refais sens de cette vie qui est la mienne, je me réinstalle dans mon petit bonheur, je réapprends à vivre le quotidien.

C’est un soulagement pour moi, et pour tous ceux qui m’entourent j’imagine, de ne plus questionner chacune de ces choses qui composent ma vie.

Vous allez probablement me trouver bien étrange, mais ce retour à la normale est un autre deuil pour moi. Le deuil de toutes les possibilités que j’ai entrevues au retour, de cette lucidité qui était mienne, et que je repousse en dessous du tapis, j’en suis tellement consciente. Parce que ça fait moins mal, parce que c’est plus simple, parce que ça n’exige pas de moi de prendre des décisions que je repousse depuis déjà si longtemps.

Alors, je me remets à rêver. Je fantasme sur la prochaine destination… Je croyais l’avoir trouvée. Je tourne autour depuis si longtemps. Il paraît qu’on en revient transformé à jamais, pas seulement pour quelques jours. L’Inde. Pays mythique. Pays déchiré.

Quel drame, quelle tristesse…

Route sur l'île de Bali

Route de Bali

Je ne compte plus les fois où l’on m’a posé ce genre de questions…

- Qu’est-ce que t’es allée faire là?
- Veux-tu ben me dire ce qu’il y a à faire là-bas?
- Aye, t’aime ça vivre dans’ misère, hein?
- Il paraît que c’est ben sale, là-bas, as-tu aimé ça pareil?
- Est-ce que c’est un pays chaud au moins?
- As-tu pu te reposer?
- Mais comment ça t’es pas bronzée, il a pas fait beau?
- Et… tu es partie en voyage pourquoi au juste?

Chaque fois, je reste interdite. Je ne sais pas quoi répondre à ce genre de questions. Vous le savez, vous?

Pourquoi est-ce que l’on voyage? Pourquoi aller le plus loin possible le plus longtemps possible (jamais assez)? Pourquoi fuir la frénésie de ma vie pour aller me recueillir dans le silence d’un lever de soleil? Pourquoi ce besoin viscéral de partir, d’aller là où l’on n’est jamais allé, de poser le regard sur un bout de terre jamais vu, d’aller à la rencontre d’inconnus en laissant ceux qui nous aiment derrière (mais que l’on voit si peu, de toute manière, car nous somme tous tellement occupés)? Pourquoi cette fascination pour la différence, pour l’Autre?

Pourquoi est-ce que, couchée dans la chaleur de mon lit douillet, de ma vie, je dois m’aggriper aux draps pour ne pas tout laisser derrière moi et repartir là-bas, dormir seule sur ce lit dur, dans cette chambre infestée de bestioles de toutes sortes?
(Reposée? Certainement!)

Pourquoi est-ce que moi qui ne hais tout de même pas l’hiver, je m’ennuie de ces 40 degrés bien humides qui me tenaient en lavette du matin au soir, cherchant le moindre coin d’ombre où me réfugier?
(eh bien oui, voilà, c’est pour ça que je ne suis pas bronzée. En effet, c’est un pays chaud.)

Pourquoi ce besoin de me déstabiliser toujours, d’aller confronter ma réalité à une autre, de me rappeler qu’il n’y a pas qu’une seule façon de vivre, mais une multitude, que nous avons, que j’ai, toujours le choix?

Peut-être simplement à cause de ceci…

Le voyage est un retour vers l’essentiel.

(proverbe tibétain)

photo-libre.fr)

(Photo: photo-libre.fr)

Je suis de retour.

Il me semble que les retours devraient être plus faciles avec le temps, non? Il n’en est rien. Je reviens bouleversée, ébranlée, je ne suis plus sûre de rien. Toutes mes belles certitudes envolées en fumée. Je questionne tout. Le boulot, les amours, les amitiés.  Je ne suis pas reposante et je m’en excuse.

Heureusement pour vous, je vous épargne. Je me tais.

Mais je suis de retour et j’ai des choses à vous raconter. Seulement… seulement, il faut me laisser un peu de temps. J’arrive.

À la veille d’un deuil national de trois jours au Myanmar, je termine ici le récit d’un voyage exceptionnel…

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10 et 11 novembre. C’est à Yangon que se termine notre voyage. Déjà. Nous marchons à travers la ville grouillante de monde. À croire que la population entière vit dans la rue. Alors que nous approchons du marché Bogyoke, l’animation s’intensifie, la foule se fait plus compacte. Les vendeuses de fruits nous crient dans les oreilles, les badauds nous bousculent entre les étals qui bloquent le trottoir. Nous sommes emportés dans un tourbillon de sons et d’odeurs qui nous ravit. Près de la pagode Sule, les militaires ont déserté le parc qu’ils occupaient quelques semaines plus tôt. Après un détour pour aller voir un Bouddha couché de plus de 60 mètres de long, nous atteignons le but ultime de notre périple, la pagode Shwedagon, lieu le plus sacré du pays. Simplement de se trouver là, de marcher autour de l’imposant stupa, de flâner dans le vaste complexe, procure une émotion indicible. Des fidèles versent de l’eau sur la tête d’une statue, des bonzes se recueillent, des femmes s’avancent en rangs serrés et balaient littéralement tout sur leur passage. Le sommet d’or du stupa brille doucement sous la lumière du soleil couchant. Alors que le ciel s’assombrit, la pagode s’illumine. La transition du jour à la nuit se fait sans hâte. Et c’est dans cet état d’esprit que nous nous éloignons, que nous quittons ce pays en or, sans hâte, et, nous l’espérons, un peu meilleurs.

Mon récit amorcé ici est presque terminé… La triste histoire, elle, se poursuit.

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7 au 9 novembre 2007. Après une journée sur l’Irrawaddy, hors du temps et de l’espace, nous voici à Bagan, site mythique d’Asie du Sud-Est. La plaine aux milliers de temples offre un spectacle saisissant. L’esprit sacré et mystérieux des lieux est inaltéré. Nous y sommes pour ainsi dire les seuls touristes. Pendant trois jours, nous parcourons la campagne, en calèches, puis à vélo. Nous découvrons des fresques merveilleuses, des bas-reliefs sculptés par un roi, une architecture magistrale, de gigantesques bouddhas, debout, assis, couchés, des nats, un cheval guérisseur. Au sommet d’un temple, nous pique-niquons, le monde à nos pieds. Juchés sur un autre monument, nous sommes les spectateurs privilégiés d’un coucher de soleil grandiose. De Bagan, nous nous souviendrons des temples, bien sûr, mais aussi des gens. Il y a Zin-Zin, notre charmante guide, et Soso, le caléchier plein de sagesse. Il y a tous les vendeurs du temple, du petit malin qui poursuit notre calèche sur son vélo trop grand pour lui à l’enfant espiègle qui joue à cache-cache avec nous dans les couloirs du temple. Il y a la famille de Zin-Zin, son père et les règles qu’il impose à sa maisonnée, ses filles, qui croient être ses sœurs. Finalement, il y a les nouveaux mariés qui nous accueillent à leurs noces comme des invités de marque, nous, les extra-terrestres en longyis. Entre le rire et le sacré, trois jours de pur bonheur.

Vous en avez marre d’entendre parler des malheurs des autres?… Je vous comprends.  On a bien assez de nos propre problèmes, n’est-ce pas? Très bien. Alors, je ne vous parlerai pas de ceci. Ni de ceci. Ni même de ceci.

Je continuerai plutôt a vous raconter un pays en or.

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4 et 5 novembre 2007. Mandalay, c’est le palais royal caché au cœur d’une forteresse et ceint de zones interdites. C’est aussi la colline d’où l’on admire le coucher du soleil après avoir gravi l’escalier de 1700 marches, le long duquel vivent des familles entières qui nous présentent sans gêne le tableau de leur vie quotidienne. C’est encore les monastères en bois sculpté, véritables œuvres d’art, et le temple Sandamuni, où se trouve ce qu’on dit être le plus grand livre au monde, rédigé sur des stèles de pierre. C’est le spectacle de marionnettes, mais surtout le vieux marionnettiste et ses énormes lunettes noires. Mais avant toutes choses, Mandalay, c’est le pont U Bein. C’est la lumière du pont U Bein. Ce sont ces hommes et ces femmes qui pêchent, immergés jusqu’à la taille, alors que des barques sillonnent les eaux calmes du lac. Ce sont les jeunes pêcheuses qui tentent de converser avec nous sur la passerelle, l’homme qui veut nous lire les lignes de la main, l’aveugle qui joue de la musique, les amoureux qui se tiennent par la main, les femmes qui transportent de lourdes casseroles sur leur tête, les cyclistes, les bonzes. C’est la quiétude qui se dégage des lieux, alors qu’y déambule pourtant une foule nombreuse. C’est de regarder le soleil se coucher sur tant de beauté et de savoir que demain, toute la beauté du monde sera encore là.

4 novembre 2007. À une heure de bateau de Mandalay, sur l’autre rive de l’Irrawaddy, se trouve Mingun, et les vestiges de ce qui aurait pu devenir le plus grand stupa au monde, n’eut été le décès du roi Bodawpaya avant la fin des travaux. À défaut de cela, on y retrouve la plus grosse cloche suspendue non fêlée au monde, mais surtout le temple Hsynbyume, splendide dans toute sa blancheur. Et bien sûr, il y a les mignonnes vendeuses du temple. Éventails en bois de santal, règles de bois peintes, bijoux de jade, longyis, bâtons d’encens, cartes postales, chacune a sa spécialité, mais toutes maîtrisent aussi bien l’ABC de la séduction du touriste. Petites phrases apprises par cœur en anglais et même en français, jolies robes, sourires adorables, rires en cascades, elles font flancher les cœurs les plus blindés. « Where are you from? », « What is your name? », « You are beautiful », « C’est joli! », « C’est pas cher! », « Vous visitez et on se revoit plus tard », « Attention à la marche », « Molo, molo! ». Tout simplement craquantes.

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