You are currently browsing the category archive for the 'Instantanés de vie' category.
- J’ai peur, m’a-t-elle dit.
- De quoi as-tu peur?
- J’ai peur, car devant moi, il y a la vie dont j’ai toujours rêvé.
- Et cette vie rêvée est effrayante?
- Non…
- Alors, quoi?
- Et si cette vie m’échappait avant même que j’aie pu la vivre?
- Et pourquoi est-ce qu’elle ferait ça?
- Si ce n’était qu’un mirage inventé par mon esprit asséché?
- …
- Et s’il me prenait l’envie irrépressible de m’enfuir sans me retourner?
- …
- Et si je faisais tout foirer?
- …
- Et si je ne méritais pas d’être heureuse?
- …
- Et si le bonheur n’était qu’une illusion?
- …
- Tu penses quoi, là, me demanda-t-elle enfin.
- Je pense que le bonheur n’est pas simple, mais qu’il existe.
- Ça, pour ne pas être simple…
- Et elle ressemble à quoi, ta vie de rêve?
- Attends, je vais te raconter…
Ses yeux se sont illuminés et elle m’a parlé de voyages exotiques et d’un nid où il fait bon revenir…Il y avait des éclats de rire et des murmures, il y avait des arbres et des rivières et de grands boulevards, il y avait des bulles et des mers, des courbes et des lignes droites… Il y avait des jeunes et des vieux, des êtres excentriques et des gens simples. Il y avait du soleil et des jours de printemps. Il y avait même quelques malheurs…Elle souriait en me décrivant les odeurs et les couleurs… La musique jouait en arrière-plan. Je l’entendais moi aussi. Elle me racontait la vie tout simplement, mais c’était la sienne, à elle toute entière.
Soudain, elle s’est tue. Son sourire a fondu, ses yeux ont perdu de leur éclat. Elle a déposé ses mains sur la table. Celles-ci ne dessinaient plus la vie rêvée à grands traits. Un pli s’est formé sur son front. Une barrière se refermant sur ses pensées, pour les empêcher de s’emballer.
- Tu me promets que ce bonheur-là existe?
Oui.

8h, vendredi matin. J’attends la lumière verte au coin de Milton et St-Urbain. À ma droite, devant moi, derrière moi, d’autres cyclistes. Une fille porte une jolie robe imprimée. Son vélo est orné d’un panier en osier dans lequel repose un sac à main argenté. Un sportif exhibe ses cuisses bien moulées dans ses cuissards, et piaffe d’impatience. Un autre n’a pas honte de ses bas bruns remontés bien haut sur ses chevilles pour retenir le pantalon de la même teinte. J’observe tout ce beau monde, contemple les autos passer, une blonde dans une Volskwagen, un couple dans un VUS, un homme et son main-libre, une femme et son rouge à lèvres. Soudain, à ma gauche, je découvre un vieux et frêle monsieur. Je ne l’ai pas vu arriver. Il est tout près de moi. Il semble fixer un point droit devant lui, droit devant nous. Ses yeux bleus sont exorbités et voilés par la cataracte. Il ne tourne jamais la tête vers moi. Pourtant, lentement, il se rapproche. Bientôt, nos épaules se touchent. Je le regarde, étonnée. Il ne me parle pas, et je ne sais pas quoi lui dire. Il me donne la chair de poule. J’ai peur de déclencher quelque chose en lui adressant la parole. Des cris, une baffe, une crise, des insultes, un horrible malaise. Alors, nous restons ainsi, épaule contre épaule. La lumière vire enfin au vert. Ça m’a semblé une éternité. Je repars doucement, je ne voudrais pas qu’il tombe. Je ne me retourne pas. Mon coeur bat vite. Je pousse un soupir. Je ne comprends pas très bien ce qui s’est passé, mais c’était terriblement bizarre.
Jeudi dernier, 17h30. Journée moche. La bécane est restée à la maison, je voyage en métro. Mais voilà qu’en entrant dans la station, une voix anonyme annonce que le métro est carrément paralysé pour une durée indéterminée.
Au centre-ville, c’est la cohue sur les trottoirs. Des dames obèses cherchent des taxis, des hommes en complet maugréent sur le trottoir en pianotant sur leur Blackberry, des femmes chancellent sur leurs talons hauts, l’air hagard, de longues files se forment aux arrêts d’autobus, les stations Bixi sont vides, les automobilistes excédés klaxonnent, des groupes discutent aux coins des rues sur les meilleures façons de rentrer à la maison, des étudiants croulent sous leurs sacs à dos. Le bordel.
Mais il n’y a pas de bombe, il n’y a pas de catastrophe, ce n’était pas notre tour, pas cette fois-ci. Nous sommes chanceux, non?
Je marche jusque chez moi. Lentement. En s’éloignant du centre-ville, l’atmosphère s’apaise. Les trottoirs, les rues, les autobus sont toujours bondés, mais sur St-Denis, les piétons ralentissent le pas. Dans les boutiques, on échange les rumeurs en admirant distraitement les nouvelles collections. Aux comptoirs des cafés, les clients rigolent avec les employés. Aux coins des rues, on attend la lumière verte en zieutant son prochain.
On croirait que la ville a pris une pause. Obligée de ralentir, elle se prélasse et profite du moment, en prenant le temps de regarder autour d’elle.
Oui, je sais, certains ont mis des heures à rentrer chez eux, des enfants esseulés ont dû attendre leur papa à la garderie, une amie a manqué un cours, Marie-Julie a été faite prisonnière d’un train… Le bordel, je disais.
Mais, personnellement, jeudi dernier, j’ai eu envie de remercier le ciel de vivre dans une ville où le pire qui peut m’arriver c’est de devoir marcher une heure pour rentrer chez moi, en sirotant un cappuccino tout en faisant du lèche-vitrine.
Dans mes oreilles, Radiohead. Dans ma tête, le rythme de la musique et de mes pas sur le gravier. Les deux s’accordent parfaitement. Quand la musique se fait moins forte, quand elle se fait murmure, alors j’entends mon souffle aussi, fort mais régulier. Mes jambes répondent au mouvement sans grincer. Mon coeur ne s’emballe pas. Lui aussi suit le tempo. Je me dis que c’est pour cela que je cours. Pour ce cinq minutes de grâce. Aussi éphémère que la gloire.
Soudain, je reprends conscience de mon environnement. La track de chemin de fer derrière la clotûre aussi trouée qu’un bas résille. L’homme assis sur la dalle de béton, qui observe son chien inspecter les buissons. La femme que je croise, emmitouflée comme en hiver sur son vélo déglingué. Les graffitis qui recouvrent l’immeuble décati de l’autre côté des rails. Le viaduc au-dessus de ma tête. Les trois arbres en fleurs. Le trou d’eau. Et devant moi, l’homme en culottes de jogging qui pousse le fauteuil roulant. Je le dépasse. À mon passage, la vieille dame tourne la tête vers moi. Elle me regarde. Je garde les yeux rivés sur le sentier. Mais je la vois. Je vois ses cheveux blancs, un peu hirsutes, son imperméable bleu, tout élimé, ses chaussures brunes, ses bas blancs. L’instant dure une fraction de seconde.
Mais je me sens indécente. Indécente de courir, alors qu’elle ne peut même pas marcher. Indécente d’être triste, d’être en colère, d’être grincheuse, d’être heureuse aussi. Indécente d’en vouloir toujours plus. Indécente d’être en santé. Indécente d’être jeune.
Et je me sens également immensément privilégiée d’être tout cela. Et je me dis que c’est aussi pour ça que je cours. Pour rester celle que je suis le plus longtemps possible.
Car il arrivera un jour où ce sera moi qui regardera la jeunesse indécente passer, assise dans mon fauteuil.

(photo: www.lesmajurannes.com)
Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le dessus de sa tête. Une mèche rebelle, perturbée par le mouvement, se tenait aussi droite qu’une antenne sur le sommet de son crâne. La tête légèrement penchée vers l’avant, elle le regardait à travers sa frange. Il n’y avait plus que lui.
Plus personne qui la bousculait, plus de bruits alentours. Cet enfant qui croulait sous les sacs dans sa poussette, et s’en plaignait bien un peu, disparu. Ce couple s’obstinant sur le menu du soir, « mais non, pas des têtes de violon, c’est indigeste », « oui, mais ces asperges ne viennent pas du Québec », pas là. L’éclat de rire du marchand, qui raconte la même blague qu’il y a une semaine, une journée, une heure, réduit au silence. Le chien reniflant son sac débordant de légumes, fromages et viandes bios, inexistant. La dame tentant d’attirer l’attention, « Monsieur, monsieur… Monsieur! », condamnée à l’invisibilité. L’automobile essayant de se frayer un chemin sous les invectives tièdes des passants, un mirage. Les touristes du dimanche léchant leur cornet de crème glacée en s’extasiant devant les étals, loin, très loin.
Bonjour. Je reviens sans faire de bruit, en marchant sur le bout des pieds. Je ne voudrais pas vous déranger. C’est à peine si j’ai envie que vous remarquiez ma présence. Il ne faudrait pas vous y habituer. Je ne sais pas si je reviendrai souvent. Pourquoi ce long silence? Pourquoi cette absence? Beaucoup de bouleversements dans ma vie. Et vous le savez, je suis pudique, je n’avais pas envie que ce blogue devienne à mon insu un journal intime. J’ai eu peur de moi. Peur d’étaler mes états d’âme. Peur de laisser transpirer ma peine, mes angoisses. Peur de vous emmerder avec mes problèmes. Peur de trop me révéler.
Étrangement, c’est le plus récent coup reçu qui me fait revenir. Un être cher disparu. Il était en vacances. Il a écrit à sa famille. Disait ne pas voir le temps passer. « Cela doit être parce que le bonheur passe plus vite que le malheur, et nous en profitons à plein pendant qu’il passe », écrivait-il. Le lendemain matin, il ne s’est pas réveillé. Ça m’a secouée. Tirée de ma torpeur. J’ai relevé la tête. De nouveau je pose mon regard sur le monde qui m’entoure. Si le bonheur passe, je ne veux pas le manquer.
Je reviens d’un pays glacé, celui-là même que j’ai vu à l’agonie cet automne.
Là-bas, pas bien loin d’ici, le soleil levant émerge à travers la brume rose et fait scintiller les arbres, le lac, le chemin qui serpente jusqu’au chalet. La glace enveloppe tout et fige le paysage dans une tranquillité trompeuse, nous condamnant à l’immobilité. La route est impraticable, les sentiers sillonnant la montagne résistent à nos pas, la surface glacée du lac est recouverte d’eau. Nous sommes prisonniers du chalet.
Plus tard le vent se lève, et la glace glisse du toit avec fracas. Le vent pénètre le chalet en sifflant, menaçant. Notre refuge tremble devant la nature déchaînée.
Je frissonne.
Je m’approche de l’âtre et ajoute une bûche. La bûche s’embrase, le feu crépite, étouffe les hurlements du vent. J’oublie la glace, le vent, le froid et me réchauffe en regardant onduler les flammes. Je me drape dans cette inertie forcée et m’apaise enfin.
*****
Dans un autre pays très loin, pas si loin, des gens se terrent aussi dans leurs maisons, craignant la fureur. Celle des hommes. Bien pire, bien plus cruelle. Et c’est sur un paysage désolé que se lève le soleil.
Je leur souhaite un peu de paix.
Il y a un incendie près de chez moi ce soir. J’ai vu les premières images sur une télévision dans un magasin d’électronique du centre-ville. Au milieu de la cohue, je me suis arrêtée, fixant ces vues aériennes. Ça ressemblait dangereusement à mon quartier. Je suis revenue aussitôt, le cœur battant. Les cadeaux pourront attendre. À quoi cela sert-il d’acheter des cadeaux si je n’ai plus de chez moi? J’ai vu les camions de pompiers, les rues bloquées, les automobilistes impatients, insensibles au drame qui leur faisait perdre ces précieuses minutes. J’ai retrouvé la quiétude de mon appartement. S* est au travail, inconscient du malheur qui ne nous est pas tombé dessus. J’ai tiré les rideaux. Je n’ai pas allumé la télévision. Je ne veux pas voir.
Ça a ressurgi d’un coup dans ma tête, en apercevant les badauds près des rubans jaunes. Je devais avoir 8 ou 9 ans. C’était un soir d’hiver à Montréal. Nous revenions de je ne sais où. Ma tante Louise peut-être. Nous avons vu les camions de pompiers, les voitures de police, les rubans. Comme ce soir. Mon père s’est stationné. Il faisait froid, il était tard, j’avais sommeil. Il m’a pris la main et nous nous sommes approchés. C’était une rue assez large avec de belles demeures. La rue St-Hubert? Le boulevard St-Joseph? Il faudra que je lui demande. Il ne s’en souvient probablement pas. Nous étions debout sur le trottoir, et de l’autre côté de la rue, la maison se tenait toujours bien droite, mais ses fenêtres s’ouvraient tels des trous béants, le toit laissait échapper une fumée dense, la pierre noircie témoignait du brasier. Les flammes avaient fait place aux glaçons. Ils descendaient de la corniche, des balcons, des escaliers. Le givre couvrait les arbres aux alentours, les immeubles voisins, et scintillait sous les puissants projecteurs des pompiers.
- C’est beau, hein?
Je n’ai pas répondu à mon père. À cet âge, je n’osais le contredire, et de toute façon, je ne l’aurais pas fait. C’est vrai que c’était beau. Il avait raison. Mais il y avait autre chose. Il y avait des familles à la rue, des gens qui avaient perdu leurs biens, des souvenirs irremplaçables, une tranche de vie. Il y avait un vieux monsieur sans famille pour l’accueillir, une jeune femme pleurant des lettres d’amour envolées, un enfant qui cherchait son chat.
Mais je n’aurais pas su exprimer cela à cet âge. Néanmoins, je me souviens clairement avoir ressenti un profond malaise et une grande tristesse. Je me souviens que je voulais m’en aller. Je ne voulais pas rester là à admirer la scène.
Ça faisait trop mal.
Ça faisait mal, car je ne pouvais m’empêcher de trouver ça beau, le malheur des autres.
Sur la scène, des hommes jeunes, beaux, charmants. Des acteurs de talent. Une belle brochette, comme dirait mon ami P*. Pourtant, je ne les vois pas. Car, parmi eux, il y a Michel Dumont. Acteur imposant, au charisme lumineux.
Je suis assise dans la salle Jean-Duceppe de la Place-des-Arts, parmi des centaines de personnes, et je ressens intensément sa présence, comme s’il n’y avait que lui, comme s’il était tout près. Sur la scène, il éclipse tous les autres. Sa voix résonne sur les murs du théâtre, son corps, droit, solide, semble remplir tout l’espace.
Je suis subjuguée. Peu importe la jeunesse triomphante des hommes qui l’entourent, je ne le quitte pas des yeux, si ce n’est pour admirer le jeu et la grâce de la sublime Monique Miller.
Je ne sais comment expliquer ce sentiment que m’inspirait Philippe Noiret, et que m’inspire Michel Dumont. Je ne sais même pas le nommer. Ce n’est ni de l’amour, ni du désir, plus qu’une simple fascination ou de l’admiration… je ne trouve pas le mot.
Je sais seulement qu’en les regardant jouer, qu’en écoutant le timbre envoûtant de leur voix, je reprends confiance en l’humanité, je renoue avec l’émotion, je rentre en moi.
Je devrais aller au théâtre plus souvent.

Route de Bali
Je ne compte plus les fois où l’on m’a posé ce genre de questions…
- Qu’est-ce que t’es allée faire là?
- Veux-tu ben me dire ce qu’il y a à faire là-bas?
- Aye, t’aime ça vivre dans’ misère, hein?
- Il paraît que c’est ben sale, là-bas, as-tu aimé ça pareil?
- Est-ce que c’est un pays chaud au moins?
- As-tu pu te reposer?
- Mais comment ça t’es pas bronzée, il a pas fait beau?
- Et… tu es partie en voyage pourquoi au juste?
Chaque fois, je reste interdite. Je ne sais pas quoi répondre à ce genre de questions. Vous le savez, vous?
Pourquoi est-ce que l’on voyage? Pourquoi aller le plus loin possible le plus longtemps possible (jamais assez)? Pourquoi fuir la frénésie de ma vie pour aller me recueillir dans le silence d’un lever de soleil? Pourquoi ce besoin viscéral de partir, d’aller là où l’on n’est jamais allé, de poser le regard sur un bout de terre jamais vu, d’aller à la rencontre d’inconnus en laissant ceux qui nous aiment derrière (mais que l’on voit si peu, de toute manière, car nous somme tous tellement occupés)? Pourquoi cette fascination pour la différence, pour l’Autre?
Pourquoi est-ce que, couchée dans la chaleur de mon lit douillet, de ma vie, je dois m’aggriper aux draps pour ne pas tout laisser derrière moi et repartir là-bas, dormir seule sur ce lit dur, dans cette chambre infestée de bestioles de toutes sortes?
(Reposée? Certainement!)
Pourquoi est-ce que moi qui ne hais tout de même pas l’hiver, je m’ennuie de ces 40 degrés bien humides qui me tenaient en lavette du matin au soir, cherchant le moindre coin d’ombre où me réfugier?
(eh bien oui, voilà, c’est pour ça que je ne suis pas bronzée. En effet, c’est un pays chaud.)
Pourquoi ce besoin de me déstabiliser toujours, d’aller confronter ma réalité à une autre, de me rappeler qu’il n’y a pas qu’une seule façon de vivre, mais une multitude, que nous avons, que j’ai, toujours le choix?
Peut-être simplement à cause de ceci…
Le voyage est un retour vers l’essentiel.
(proverbe tibétain)

Commentaires récents