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- J’ai peur,  m’a-t-elle dit.
- De quoi as-tu peur?
- J’ai peur, car devant moi, il y a la vie dont j’ai toujours rêvé.
- Et cette vie rêvée est effrayante?
- Non…
- Alors, quoi?
- Et si cette vie m’échappait avant même que j’aie pu la vivre?
- Et pourquoi est-ce qu’elle ferait ça?
- Si ce n’était qu’un mirage inventé par mon esprit asséché?
- …
- Et s’il me prenait l’envie irrépressible de m’enfuir sans me retourner?
- …
- Et si je faisais tout foirer?
- …
- Et si je ne méritais pas d’être heureuse?
- …
- Et si le bonheur n’était qu’une illusion?
- …
- Tu penses quoi, là, me demanda-t-elle enfin.
- Je pense que le bonheur n’est pas simple, mais qu’il existe.
- Ça, pour ne pas être simple…
- Et elle ressemble à quoi, ta vie de rêve?
- Attends, je vais te raconter…

Ses yeux se sont illuminés et elle m’a parlé de voyages exotiques et d’un nid où il fait bon revenir…Il y avait des éclats de rire et des murmures, il y avait des arbres et des rivières et de grands boulevards, il y avait des bulles et des mers, des courbes et des lignes droites… Il y avait des jeunes et des vieux, des êtres excentriques et des gens simples. Il y avait du soleil et des jours de printemps. Il y avait même quelques malheurs…Elle souriait en me décrivant les odeurs et les couleurs… La musique jouait en arrière-plan.  Je l’entendais moi aussi.  Elle me racontait la vie tout simplement, mais c’était la sienne, à elle toute entière.

Soudain, elle s’est tue. Son sourire a fondu, ses yeux ont perdu de leur éclat. Elle a déposé ses mains sur la table. Celles-ci ne dessinaient plus la vie rêvée à grands traits. Un pli s’est formé sur son front. Une barrière se refermant sur ses pensées, pour les empêcher de s’emballer.

- Tu me promets que ce bonheur-là existe?

Oui.

Le premier avait 17 ans. C’était l’été juste après la fin du secondaire. Nous avions fait la fête le soir même. Je l’adorais, le clown triste. Le deuxième était à peine plus vieux. Il vivait dans les résidences au cégep. Nous nous y retrouvions souvent un petit groupe, entassés dans sa minuscule chambre à réinventer le monde. Il n’y croyait pas. Le troisième, c’était quelques années plus tard. Des rumeurs ont circulé à son sujet. En réalité, personne ne peut dire. Le quatrième, je n’en sais pas grand-chose. J’ai appris la nouvelle au détour d’une conversation, comme ça, comme si de rien n’était, comme si c’était d’une navrante banalité. Le cinquième, c’était il y a quelques jours. Il avait une blonde, des enfants magnifiques. Il était profondément malheureux. Personne n’a compris les signes. On ne les voit qu’après, trop tard. Ils sont là, pourtant, si évidents quand on y repense. Le plus troublant est que ma liste personnelle est bien plus longue. Il y en a d’autres. Dans ma tête, j’égrène leurs noms comme un chapelet. Ce dernier drame a fait ressurgir leurs visages, leurs histoires. Ils m’habitent. Ces garçons que je vous énumère aujourd’hui, ces hommes maintenant, ont en commun d’avoir été à l’école secondaire ensemble. La même année que moi. Cinq. Mais quand est-ce que cela va s’arrêter?…

Que pouvons-nous faire si ce n’est que d’essayer inlassablement de rendre ce monde meilleur? Être présent. Être à l’écoute. Il faut essayer. Il ne faut jamais cesser d’essayer. Promettez-moi que vous essaierez.

www.photos-libres.fr)
Le temps d’une goutte d’eau (photo: www.photo-libre.fr)

Je croyais être guérie. Être revenue totalement et entièrement. Avoir réintégré ma vie, mon corps, avoir étanché ma soif d’absolu. Jusqu’au prochain voyage.

Mais ce matin, j’ai reçu un courriel d’un voyageur rencontré en Indonésie. Il est encore à Bali, et nous parle du vert des rizières, du bruit des grillons et de la musique du gamelan. Je le lis et je revois les sourires et la chaleur paisible des Indonésiens. Je goûte les plats épicés, je nage dans la mer en admirant les coraux, je retiens mon souffle sur les routes tortueuses.

Il m’a ramenée là-bas avec lui. Maintenant, il continue sa route en Inde et au Népal. Moi, je reste ici. Et je refais le deuil. Encore une fois.

Puis, je lis cet extrait d’entrevue avec Bruno Blanchet sur le blogue de Marie-Julie, et je me raisonne. « Si t’es pas allé en Inde, t’es juste pas allé en Inde ».

Je suis juste pas allée en Inde. Pas encore. Ça viendra.

Mon ami a raison. Il est bon de vivre.

Ici. Maintenant.

Je m’accroche.

Je l’ai combattu toute la journée.

J’ai dormi tard en écoutant la pluie tomber et le cœur de S* qui battait doucement. J’ai siroté mon café en flattant le chat. J’ai lu le journal. J’ai parcouru la blogosphère. J’ai parlé à mes amies au téléphone, rigolé en entendant les histoires de cœur de J* et souri en écoutant N* me raconter les dernières découvertes de la petite Juliette. J’ai fait l’inventaire de ma garde-robe d’automne, et même un peu de ménage. J’ai préparé une lasagne pour le souper, ouvert une bouteille de vin, mangé en tête à tête avec mon amoureux.

Mais rien à faire. Je me suis levée nostalgique, et je me coucherai nostalgique. J’ai la nostalgie des premiers émois amoureux et  de l’été qui s’achève. Je m’ennuie de l’innocence et de la folie de mes vingt ans et crains la trop grande lucidité de mes quarante ans à venir. J’ai peur de vieillir seule, mais angoisse à la seule pensée de devenir mère. Je m’emmerde à tourner en rond chez moi, mais anticipe la journée au boulot demain. Je crève d’envie d’être aimée, mais n’ai qu’un besoin présentement, et c’est d’être seule. Je voudrais être quelqu’un d’autre, je voudrais être ailleurs. J’ai la nostalgie d’une vie qui n’est pas la mienne.

Je sais que demain, tout ira bien. Les brumes de la nostalgie se seront levées et cette horrible impression de manque m’aura quittée. Mais ce soir, je baisse les bras, j’abdique. Je l’aurai combattu toute la journée, mais maintenant je lui laisse toute la place, je laisse le blues du dimanche s’emparer de moi et me tordre les trippes.  À demain.

Je me souviendrai d’au moins deux choses de l’été 2008. La musique des Lost Fingers et la pluie.  Je vous entends sacrer: “oui, maudite pluie, parle-m’en pas”. Et je sympathise en pensant à tous ceux qui sont en vacances et ont droit à ce temps gris et incertain. C’est moche. Et je préférerai toujours une journée ensoleillée à un jour de pluie.

Mais la pluie teinte mon été d’une touche de folie qui me plaît bien. Un wek-end de camping qui se voulait tranquille se transforme en une lutte joyeuse contre les éléments. Un spectacle en plein air donne lieu à une danse mémorable sous la pluie.  Et cette semaine encore…

J’allais souper avec N*, qui prenait une pause de la vie de famille, et J*, qui prenait une pause de la vie de bar. Alors que nous marchions vers le resto, ce qui devait arriver arriva et le déluge s’abattit sur nous. En trois minutes, nos jolies mises en plis n’étaient plus qu’un lointain souvenir, et nos robes légères nous collaient au corps et laissaient deviner nos courbes pas toujours sensuelles. D’un geste spontané, nous avons enlevé nos sandales et avons marché pieds nus sur St-Denis, bras dessus bras dessous.

J’ai regardé mes deux amies, elles riaient aux éclats alors que le mascara coulait sur leurs joues rougies par le plaisir, les cheveux plaqués sur leurs visages. J’ai observé les rides qui se dessinent lentement au coin de leurs yeux. J’ai admiré le ventre de mon amie N*, ce ventre qui a porté la vie et que révélait sa robe détrempée. J’ai contemplé les yeux pétillants de J* en me demandant quelle nouvelle histoire d’amour impossible se cachait derrière eux.

Je nous ai revues quinze ans plus tôt, marchant sur cette même rue, alors que nous étions adolescentes et naïves et affamées. Aujourd’hui, nous sommes des femmes, des mères, nous avons vécu tant de choses depuis, mais notre amitié est intacte, et rayonne dans l’averse.

Je les ai trouvé tellement belles, je les ai tellement aimées, mes deux amies sous la pluie.

Hier soir, je suis allée au resto avec des amis. S* m’envoyait un message texte à chaque but du Canadien… ou des Flyers. Treize amis rassemblés pour célébrer l’anniversaire de l’un des nôtres en mangeant du requin au cari et autres délices de l’Île de la Réunion. Eh oui, treize. Rien de mal ne nous est arrivé, ne vous inquiétez pas.

Alors que ma voisine est partie fumer à l’extérieur, un charmant jeune homme s’assoit soudainement à côté de moi. La conversation s’arrête autour de la table. Nous le regardons tous avec étonnement. C’est qui, lui? Il sourit. Et je le reconnais. Éric. Nous allions au Cégep ensemble. Lui, moi, et quelques autres convives. Nous ne nous sommes pas revus depuis. Plus de dix ans! Il n’a pas changé. Et nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille.

Je m’étonne toujours de constater à quel point le temps est relatif. À quel point le temps nous marque – les rides au coin des yeux, les cheveux qui grisonnent, le corps qui se transforme – mais ne nous atteint pas – le regard qui pétille, l’énergie qui vibre, le rire qui éclate, la joie d’être ensemble.

Plus tard dans la soirée, un groupe de filles s’installe à la table à côté de nous. L’une d’elles porte un voile de mariée. Un enterrement de vie de fille! La maman de Juliette se lève brusquement. Elle connaît la future mariée. Elle ont déjà travaillé ensemble. Nous sommes dans un tout petit resto de Montréal, elles habitent toutes deux dans les Laurentides. Et pourtant, elles sont là toutes les deux.

Nous allons prendre un dernier verre dans un bar tranquille. Choisissons une table au fond de la salle… Et comme il se doit, à la table à côté se trouvent des collègues d’un ami. Mieux. Il s’avère que l’un d’eux est allé au primaire avec un autre de mes amis. Nous finissons la soirée tous ensemble à la recherche d’autres liens entre nous.

Je suis étourdie. Montréal est un village.

Je rentre chez moi. S* est déjà au lit, il tente d’oublier la défaite des Canadiens dans le sommeil. Je le regarde. Je cherche à me souvenir de quelle façon il est entré dans ma vie. Pourquoi lui dans mon lit et pas un autre? L’amour est-il le fruit du hasard ou un tour du destin? Je le rejoins sous la couette. Et moi aussi je sombre dans le sommeil.

Je n’ai pas d’enfant. Vous voyez bien, je m’ouvre à vous. Il faut me laisser le temps. Pas d’enfant, donc. Par choix, oui, mais pas un choix définitif, pas un choix clair. J’ai encore le temps. Je me laisse le temps. S* m’en parle parfois. Il lui arrive même d’insister, bien mollement, avouons-le. Mais il laisse vite tomber.

Une amie, légèrement excédée par sa vie de superfemme, m’a détaillé l’horaire classique d’une journée dans sa vie. J’ai reçu son courriel aujourd’hui. Ça va comme suit :

6h00 – Levée et biberon de Juliette.

6h30 – Juliette mange ses céréales.

7h00 – J’habille Juliette.

7h08 – Je saute dans la douche.

7h12 – Je sors de la douche.

7h25 – Je suis déjà habillée, maquillée (un peu de mascara et de cache-cernes) et coiffée (une queue de cheval).

7h30- Départ pour la garderie.

7h55 – Je me dirige vers le bureau, et j’attrape un café fade et un bagel caoutchouteux en chemin.

9h30 – La journée commence au bureau (il y avait du traffic…).

19h45 – La journée se termine!!!!!!!!!$&?%*&”(*&$()%.

20h40 – Arrivée à la maison… Vidée d’avoir joué au psy avec trois de mes employés au bord du burnout et stressée de ne pas avoir terminé ma présentation pour le lendemain.

20h50 – Mon chum m’explique que la petite n’a presque pas mangé ou bu….. Conclusion : la nuit ne sera pas longue…Et qui se lève étant donné que je suis en congé demain?!

21h00 – Je mange un plat congelé en écoutant distraitement l’homme se plaindre de sa dure journée.

21h20 – Je ne suis plus en état de penser… vite un bain au plus sacrant….

21h45 – Je regarde Juliette dormir. Ce qu’elle est belle.

21h55 – Je dépose la tête sur l’oreiller.

21h57 – Je dors.

23h10 – Mon chum me rejoint.

23h42 – Juliette pleure…

Alors, voyez-vous, moi, de mon côté, je continue à prendre mon temps…

Vous m’excuserez à Mario Dumont de ne pas repeupler le Québec. Peut-être plus tard.

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